‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 58 sur 127 · II · texte numérisé non relu

II

nuantes nous rendent chers d'ailleurs et profondément sympathiques? Il est possible, il est aisé de faire à ces questions plusieurs bonnes réponses ; mais il me semble qu'un seul mot devrait suffire : Shakespeare était /joéte.

Au siècle dernier, la France a vu fleurir une espèce de drame qui se piquait d'être moral avant tout et qui faisait régner en ce monde avec une mathématique rigueur la justice poéliquei pour l'édification du genre humain : on sait que notre xvui* siècle, Age incomparable de prose, de philosophie et d'action, est aussi, de toutes les grandes époques de l'histoire littéraire, une de celles où la poésie a été le plus bas. Sa raison, avide de clarté, voulait chasser de tous les domaines le mystère ; or la poésie a besoin d'ombre comme un édifice sacré, et l'excès de jour y produit le même effet que dans une. église : il détruit la solennité du lieu. Le Destin, dans la mythologie antique, était uii dieu aveugle, fils du Chaos et de la Nuit; un sceptre à la main, au front une couronne surmontée d'étoiles, il avait sous ses pieds le globe terrestre et il tenait sur ses genoux l'urne qui renferme le sort des mortels. Remplacez, si vous le ti*ouvez bon, le Destin par cette Providence que cherchait déjà le vieil Eschyle; mais admettez que la Providence ne vous livre pas tous ses secrets, et laissez quelquefois ses voies et ses pensées impénétrables confondre vos pensées et vos voies. Il faut accorder à Dieu, disait saint Augustin, qu'il puisse faire quelque chose que nous ne comprenions pas : Pandum est Deo eum aliquid facere passe, qiwd nos investigare non possiimus. « Les voies de Dieu, dit aussi Euripide, sont imprévues, imperceptibles et cachées. Dieu fait périr le juste et l'innocent par les mêmes calamités qui fondent sur le coupable; » Euripide termine cinq de ses tragédies par cette sentence : « Les dieux accomplissent beaucoup de choses contre notre attente, et celles que nous attendions n'arrivent pas. > — S'il y a quelque chose qui caractérise le vraiment grand poète et lui mette au front l'auréole, c'est qu'il est le dépositaire inspiré d'une partie de la pensée divine, c'est qu'il exerce ici-bas le rôle de vates, rappelant aux hommes avec autorité le plan mystérieux de l'Éternel et n'essayant point de l'expliquer, comme les scribes. Shakespeare aime mieux poser gi'andement les problèmes que de les résoudre d'une façon mesquine.

« Les petites réponses aux grandes questions, a dit éloquemment M, Dowden*, on peut les demander au philosophe ou au prêtre. Shakespeare préfère nous laisser dans la solennelle présence des mystères ; il ne nous invite pas à entrer dans sa petite église ou dans sa petite bibliothèque, éclairée par des bouts de chandelles philosophiques ou théologiques. Nous restons dans la nuit, mais nous restons à l'air, et le ciel étoile est au-dessus de nous... L'instinct poétique de Shakespeare trouve plus de grandeur dans la majesté et la tristesse infinie de l'inexpliqué que dans toutes les tentatives qu'on peut faire pour deviner le sens de l'énigme... Parce qu'il a plongé sa sonde. dans l'abîme plus profondément que les sages, il sait, mieux que les sages, que l'abîme est sans fond. > — Le mystère : voilà l'élément poétique de la tragédie, que les philistins voudraient abolir par leur manie pédantesque d'une exacte justice distributive ; le mystère fait la grandeur sombre de la tragédie grecque comme de la tragédie shakespearienne, et les tentatives de plusieurs savants contemporains pour éliminer complètement la fatalité du théâtre de Sophocle ou d'Eschyle sont aussi une forme du philislinisme.

On est surpris et charmé de rencontrer chez un écrivain du xvnr siècle, Addison, une réfutation très suffisante des doctrines prosaïques qui commençaient à prévaloir de son temps. Ses réflexions sur ce sujet, pleines d'un bon sens un peu terre à terre sont d'autant plus fortes qu'elles sont plus simples ;

€ Les tragiques anglais, écrit Addison dans le 40° numéro du Spectatâurf se sont mis en tête que, lorsqu'ils représentent un personnage innocent ou vertueux dans quelque situation difficile, ils ne doivent pas l'abandonner avant de l'avoir délivré de peine ou de l'avoir fait triompher de ses ennemis. Cette erreur a pour origine la doctrine ridicule de la justice poétique, en Vertu de laquelle les poètes sont obligés à une équitable répartition des récompenses et des châtiments. Qui a le premier établi cette règle? je n'en sais rien, mais je suis sûr qu'elle n'est fondée ni «urla nature, ni sur la raison, ni sur la pratique des anciens.

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