LES DÉNOUEMENTS HEUREUX. — ANALYSE DE LA TRAGÉDIE
DE GYMBELINE.
Des conciliations objectives ou ex machina. — Des conciliations subjectives; beauté de VIphigénie en Tauride de Gœthe. — Tragédies perdafs de Racine. — La fidélité domestique et conjugale: Kent et Eumée; Imogène et Pénélope. — Adieux d'imogène à Posthumus, comparés aux adieux de Juliette à Roméo et de Gressida à Troïlus. — Couleur antique et païenne des principaux épisodes de la tragédie de Cymbeline. — Garactèrc idéal et Tanlastique de toute la pièce.
L*histoire de l'art dramatique nous présente un petit nombre de tragédies dont le dénouement est heureux et qui n'en sont pas moins des chefs-d'œuvre de poésie. Les Euménides et VŒdipe à Colone sont, dans l'antiquité, les deux plus beaux modèles de ce genre de pièces et des deux sortes de conciliations finales qui peuvent terminer paisiblement le conflit : ou bien la conciliation est objective, comme dans le drame d'Eschyle, je veux dire qu'elle vient du dehors et qu'un pouvoir extérieur et supérieur l'impose aux antagonistes; ou bien elle est subjective, comme dans le drame de Sophocle, en d'autres termes elle naît spontanément de l'accord des personnages entre eux et du calme rendu à leurs âmes pacifiées. Les conciliations objectives étaient les plus fréquentes sur la scène grecque; elles se produisaient en général sous la forme d'un dieu qui descendait du ciel au moment le plus aigu de la crise pour trancher d'autorité le nœud gordien. De là l'expression deus ex machina, qu'on applique par extension et dans un sens ironique à tous les dénouements où intervient quelque agent étranger au drame, comme par exemple l'officier de police à la fin du Tartufe ; c'est un moyen commode, dont
Sophocle s'est servi une fois dans Philoctète et dont Euripide a fort abusé. Les conciliations subjectives sont les plus belles. Elles comportent une grande sublimité morale ; à cet égard, aucune œuvre de Tantiquité ni des temps modernes n'est comparable à VIphigénie en Tauride de Gœthe.
On a quelquefois méconnu la valeur extraordinaire de cette tragédie, parce qu'on a voulu y voir une simple imitation de l'antique; c'est infiniment plus et mieux que cela : c'est la continuation et l'achèvement de la pensée antique; c'est Iphigénie, telle qu'Euripide ou plutôt Sophocle l'aurait conçue» s'il avait pu profiter de vingt-deux siècles de civilisation, pendant lesquels la conscience humaine est devenue plus fine et plus riche. L^Iphigéoie de Gœthe est un composé de la sérénité grecque et de la délicatesse morale des temps modernes. La prêtresse a horreur non seulement du sang versé, mais du mensonge, non seulement de ce qui souille les mains, mais de ce qui souille le cœur, c La gravité d'une faute, dit très bien M. Bossert*, se mesure au degré de moralité de celui qui la commet. Pour Iphigénie, mentir est une dérogation aux lois éternelles, autant qu'une trahison ouverte le serait pour une nature moins haute. » Le dénouement de ce beau drameestfondé surunscrupuledeconscience. DansËuripide, Iphigénie s'enfuit du pays des Scythes avec Oreste, au moyen d'un stratagème ; Thoas furieux se prépare à la poursuivre, Minerve parait et lui ordonne de rester tranquille. Au moment d'exécuter le même dessein, l'iphigénie moderne a un remords : elle ne peut se résoudre à tromper un roi barbare, mais à demi civilisé par son influence et qui a pour elle, avec l'amour qu'inspire la beauté, l'estime respectueuse qu'impose la supériorité morale, c Ils ont mis dans ma bouche des paroles prudentes; ils m'ont enseigné ce que je dois répondre au roi, s'il envoie un messager.*, Ahl je n'ai point appris à feindre ni à rien obtenir par ruse. M^eur, malheur au mensonge I II ne soulage pas le cœur, comme une parole dite avec vérité, il n'apporte aucune consolation, il inquiète celui qui l'a forgé en secret, et, semblable à un trait qui part et qu'un dieu détourne de sa voie, il se diiige en arrière et frappe celui qui l'a lancé. » Elle se décide donc à tout dire au roi et à le supplier, au nom de ce qu'il a de plus noble dans sessentimmts,