‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 66 sur 127 · ŒDIPE £T LEAR. — ANTIGONË ET CORDELIA · texte numérisé non relu

ŒDIPE £T LEAR. — ANTIGONË ET CORDELIA

M. Saint-Marc Girardin, le représentant de la liberté humaine dans ses faiblesses et dans ses caprices? Je vais citer les paroles de l'habile critique, d'abord parôe qu'elles renferment une part de vérité qu'on ne saurait mieux exprimer, et puis parce que j'aurai à les contredire sur un point :

« Si le roi Lear, dit M. Saint-Marc Girardin, est chassé par ses deux filles, Goneril et Régane, à qui il a partagé son royaume, c'est sa faute ; car il a méprisé les avis de Kent, son plus ancien et son plus fidèle serviteur, qui lui conseillait de ne point abdiquer son pouvoir et de ne pas se confier à la reconnaissance de ses deux filles. Non seulement le roi Lear a méprisé et exilé le fidèle Kent, il a encore chassé la jeune Cordelia, sa fille chérie, la seule qui l'aime d'un amour sincère et désintéressé. Mais l'amour filial de Cordelia ne sait pas trouver, pour s'exprimer, les phrases déclamatoires de ses deux sœurs, Régane et Goneril; elle se tait quand son père lui demande, comme à ses sœurs, de lui dire combien elle l'aime, lui offrant un empire en retour des protestations de tendresse qu'il attend d'elle; elle se tait, car les sentiments sincères et vrais parlent peu, et Lear ne compren pas combien ce silence est plein d'affection. 11 préfère à ce muet déyoûmentle langage emphatique et faux de Régane et de Goneril. Ne nous étonnons pas qu'avec cette impatience de passions que Shakespeare lui a données, le roi Lear perde la raison aussitôt que l'ingratitude de ses filles vient lui révéler ses fautes. Les natures passionnées et faibles, qui ne veulent pas prévoir le mal, quoique averties, ne savent pas plus lard le supporter. Tel est le foi Lear. Sa douleur et sa colère n'ont pas le calme et la gravité du vieil Œdipe. Œdipe est tranquille et ferme, parce qu'il n'a jamais fait qu'obéir à la mystérieuse volonté des dieux, et non à la sienne. Dans le roi Lear, la douleur touche au désespoir et la .colère à la fureur, parce que, sa volonté ayant fait tout le mal, la pensée qu'il aurait pu éviter ses malheurs vient sans cesse les envenimer et les aigrir. De là sa folie *. »

i)e là sa foliey dit M. Saint-Marc Girardin. Je crois que la folie de Lear est antérieure, et que la suite des événements ne fait que développer, selon un progrès régulier et rapide, un germe

^- Cours de littérature dramatiqtte, 1. 1, p. 189

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qui existe très visiblement dès le début. La folie seule du roi, prenons-y garde, peut rendre admissible et supportable IMnyraisemblance de sa conduite au premier acte. Il est tellement absurde avec Cordelia, que ses deux filles ainées ellesi-mèmes en sont choquées : c La déraison avec laquelle il vient de chasser notre sœur, dit Goneril, est trop grossièrement manifeste.

RÉGANE. — C'est une infirmité de sa vieillesse; cependant il ne s'est jamais qu'imparfaitement possédé.

GONERIL. — Dans la force et dans la plénitude de l'âge, il a toujours eu de ces emportements. »

L'évidente aliénation mentale du roi Lear atténue, excuse même jusqu'à un certain point les premiers procédés de ses deux filles à son égard ; avant le moment où elles se montrent odieusement dénaturées, elles ne sont qu'adroites et froidement prudentes. Il n'est pas juste de leur faire un grief sérieux des protestations ampoulées de leur tendresse; elles devenaient ainsi souveraines à peu de frais, et débarrassaient leur vieux père du fardeau d'un sceptre qu'il n'était plus capable de porter. Les faits ne permettent pas de mettre à leur charge aucun complot prémédité sous main pour lui rendre la vie impossible, lorsqu'après son abdication il va loger à tour de rôle chez chacune d'elles avec cent chevaliers. « Pour lui, personnellement, dit en termes formels Régane à sa sœur, je le recevrais volontiers, t Mais ses cent chevaliers étaient insupportables. Les prétendante de Pénélope installés dans le palais d'Ulysse, mettant son garde* manger à sac et courant après les chambrières, n'étaient pas de plus insolents parasites. Aucune personne sage ne peut épouser la querelle du vieillard, lorsque ses filles lui demandent de réduire sa suite, et, sur son refus, prennent le parti d'en congédier elles-mêmes la moitié, puis les trois quarts, puis tout. « Qu'avex-, vous besoin de vingt-cinq domestiques, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où un personnel deux fois plus nombreux a ordre de vous servir? »

De savants médecins aliénistes ont admiré la justesse des observations ou des intuitions de Shakespeare dans la peinture de la folie, et ils estiment qu'aucun ouvrage du poète n'offire de

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