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si elle voulait disU-aire sa pensée du crime du Deux-Décembre :
Tu me dis : — Tiens, contemple, oublie ! Tu me montres le mât qui plie, Les blocs verdis, les caps croulants, L^écume au loin, dans les décombres, S*abattant sur les rochers sombres Comme une troupe d'oiseaux blancs;
La pêcheuse aux pieds nus qui chante, L*cau bleue où fuit la nef penchante.
Le marin, rude laboureur, Les hautes vagues en démence; Tu me montres ta grâce immense Mêlée à ton immense horreur...
Non ! respecte Tâpre pensée, L*àme du juste courroucée, L*esprit qui songe aux noirs forfaits!
Parle aux vieux rochers, tes conquêtes.
Et laisse en repos mes tempêtes !
D'ailleurs, mer sombre, je te hais!
0 mer! n'est-ce pas toi, servante.
Qui traînes sur ton eau mouvante, Parmi le > vents et les écueils.
Vers Cayenne aux fosses profondes.
Ces noirs pontons qui sur tes ondes Passent comme de grands cercueils!
N'est-ce pas toi qui les emportes Vers le sépulcre ouvrant ses portes.
Tous nos martyrs au front serein.
Dans la cale où manque la paille.
Où les canons pleins de mitraille.
Béants, passent leur cou d'airain !
Et s'ils pleurent, si les tortures Font fléchir ces hautes natures.
N'est-ce pas loi, gouffre exécré.
Qui te mêles à leur supplice, Et qui de ta rumeur complice Couvres leur cri désespéré !
Lear, rencontrant la nuit sur la bruyère dans une miséi*able hutte un homme en haillons et qui a Tair d'un fou, n*a toujours qu'une pensée : « Tu as donc lout donné à tes deux filles, que tu en es venu là? — Il n'a pas de filles, sire, fait doucement observer le fidèle Kent. — A mort, imposteur ! rien au monde que des filles ingrates n'a pu précipiter la nature dans un tel abime d'abjection. »
ŒDIPE ET LEAR. — ANTIGONE ET CORDELIA. 22i
Dans la peinture de la démence du roi Lear, le poète obsei*ve avec soin la gradation du mal : les idées fixes conduisent aux hallucinations ; le malade en vient insensiblement à ce degré de folie, qu'il croit voir ses filles dans des escabeaux, et qu'il s'avise de les faire juger par son boufTon, par Kent et par Edgar, proclamés justiciers.
Sur la conclusion de la tragédie, les autorités médicales que j'ai nommées plus haut font cette remarque, à l'honneur du tact judicieux de Shakespeare : « Tout autre auteur dramatique n'aurait pas manqué de faire revenir à la raison le pauvre roi par la force de l'amour filial. Loin de tomber dans cette faute, Shakespeare n'indiqjie que le degré d'amélioration qui était possible pour un individu dont la constitution était originairement d'une sensibilité exagérée, et dont le cerveau avait été profondément troublé par la maladie. Lear s'abandonne à son amour paternel pour Cordelia avec autant d'exaltation qu'il en avait mis autrefois dans ses colères et dans ses violences. »
L'état pathologique du roi Lear ne nous permel donc pas d'établir entre Œdipe et lui, avec M. Saint-Marc Girardin, une fîomplète opposition: d'une part, la fatalité; d'autre part, la liberté morale. Lear n'est pas entièrement le maître de sa destinée; il est soumis, comme Œdipe, à l'ascendant d'un pouvoir mystérieux. Il a sujet, plus que Roméo, d'accuser c les étoiles ennemies », et il pourrait répéter avec Glocester : c Ce que les touches sont pour des enfants espiègles, nous le sommes pour ^^s dieux; ils nous tuent pour leur plaisir, j L'homme est libre, ^ ^st la règle du théâtre de Shakespeare ; mais à côté de cette '^berté morale qui brille à tous les yeux, sachons aussi apercevoir ^^ns les ténèbres où il se cache une sorte de destin aveugle et ^Oftihre qui a survécu aux croyances antiques, parce qu'il est à ^^ fois selon la nature des choses et selon la poésie.
t>e même qu'entre Œdipe et Lear, il y a entre Antigone et ^^i*delia un certain parallélisme. L'une et l'autre sont des modèles de piété filiale, le soutien et la consolation de leur vieux ï^^ï*e proscrit. Mais la situation des deux héroïnes n'est point la ^ètïie : Antigone n'a pas été maudite téméraii^ement par Œdipe ; ^^cune rupture violente des liens naturels ne place la vierge
tn SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
grecque dans une position tragique vis-à-tis de son père. Tant qu'elle se borne à guider les pas errants d'un vieillard aveugle et persécuté, elle a son analogue plutôt dans le fidèle Kent ou mieux encore dans Edgar, que dans Cordelia.
A l'égard des caractères, voici ce qu'il y a de plus intéressant à observer : Antigone est plus idéale; Cordelia, plus réelle; la première est un type hautement général, presque abstrait; la seconde est une personne unique douée d'une physionomie distincte et délicatement nuancée. Otez à Antigone les quatre ou cinq vertus qui constituent sa noble nature, la piété filiale, la piété fraternelle, la piété envers les morts, l'amour de la vérité et l'obéissance au devoir : on ne voit pas irqp quelle idée pourra rester du personnage dans notre imagination; Cordelia, au contraire, existe indépendamment des grandes qualités morales de son rôle* Elle n'est pas la simple incarnation de l'amour filial ou du respect de la vérité : elle est Cordelia, c'est-à-dire on certain individu ayant son cachet original. Un de ses signes particuliers était une excessive réserve; la pudeur qui retient dans la première scène l'expression de ses sentiments naturels et qui cause la fureur du roi, caractérise tout ce qui sort de sa bouche dans les deux ou trois occasions fort rares où cette créature si discrète se produit devant nos yeux. Jamais ses paroles ne rendent toute sa pensée; plus son émotion est profonde, plus l'éloquence lui fait défaut. Elle dit très peu de mots à son vieux père, qui se réveille entre ses bras. D'ailleurs, elle n'a pas besoin de parler; ce n'est pas ce qu elle dit, ce n'est pas même oe qu'elle fait, qui attire notre sympathie : c'est sa personnalité physique et morale; nous l'aimons, parce qu'elle exerce sur nous un charme, comme elle en exerçait un sur le roi, qui, avant d'avoir perdu toute sa raison, avait pour elle une préférence de cœur; comme elle en exerçait un aussi sur le fou, qui, depuis le départ de sa jeune maîtresse pour la France, est tombé dans une noire mélancolie. Notre ofeille entend le son de sa voix, qui € était toujours douce, calme et basse i. Elle vit enfin dans notre souvenir, où son image demeure fixée par le portrait si ressemblant qu'un chevalier nous fait d'elle, au moment où elle reçut une lettre de Kent qui l'informait de la cruauté de ses sœurs et da misérable état de son père :