‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 69 sur 127 · KDIPE ET LEAR. — ANTIGONE ET CORDELIA · texte numérisé non relu

KDIPE ET LEAR. — ANTIGONE ET CORDELIA

« KENT. — Notre lettre a-t-elle arraché à la reine quelque démonstration de douleur?

LE CHEVALIER. — Oui, Mousicur, elle Ta prise, l'a lue en ma présence ; de temps à autre une grosse larme oscillait sur sa joue délicate; on eût dit qu'elle dominait en reine son émotion, qui, rebelle obstinée, cherchait à régner sur elle.

KENT. — Oh ! elle a donc été émue !

LE CHEVALIER. — Pas jusqu'à l'emportement ; la patience et la douleur luttaient à qui lui donnerait la plus suave expression. Vous avez vu le soleil luire à travers la pluie : ses sourires et ses larmes apparaissaient comme au plus beau jour de mai...

KENT. — N'a-t-elle pas fait quelque observation ?

LE CHEVALIER. — Oui, unc fois OU dcux, elle a soupiré le nom de père, haletante comme s'il lui oppressait le cœur. Elle s'est écriée : Mes sœurs! mes sœurs .'... Opprobi^e des femmes! mes sœurs! Kent! mon père! mes sœurs! Quoi! pendant V orage! pendant la nuit! Qu'on ne crois plus à la pitié! Alors elle a secoué l'eau sainte de ses yeux célestes et, baissant la tête, a éclaté en sanglots ; puis, brusquement, elle s'est échappée pour être toute à sa douleur. >

Cordelia n'est pas une figure purement idéale, comme Imogène. Par un heureux effet des légères imperfections d'esprit, sinon de cœur, que l'art du poète lui a prêtées et qui ne sont chez elle qu'une grâce de plus, elle est vraie d'une vérité réelle. Là est la principale différence de cette tendre créature avec la fière AntigonCj dont la beauté morale est d'un ordre plus qu'humain. Mrs Jameson a bien rendu les deux sortes d'impression que font sur nos âmeS| d'une part, la grandeur de la fille aînée

d'ÛEdipe, d'autre part, le charme sympathique de la cadette du

roi Lear, lorsqu'elle a dit qu'à l'héroïne grecque nous donnons

^(re admiration, nos larmes à Cordelia.

SPECTRES ET DÉS05< DA5S MACBETHj DANS LES AUTRES TRAGÉDIES DE SHAEESPEARE ET DANS LE THÉÂTRE AN- TIQUE ET S0DER5E E5 GÉilf RAL.

Fm -iXichilir ux Aimti^^i rûlîtê des jf^pjiïtioiis dans son tliéàtre. — Scepti- <tfaB>f •STEmnfèti sÀm^^ft< iialliBnBa;>9B.s d^ son Oreste. — Que les apparitions d;iza> Vt a^ili^ d<- SfeiiA-M^arp s-^nt Uotôt oliîectiTes et tantdt subjectives. — S«]p«nftilM«5 in^KiDiBaDcs a tMU les hMaaies et parUenlières au XYi* siècle. — RèjJîM' bÎ54«rî-4iae t!-» i>>Ttc3«r» de JfiwfreCà. — Tendances trop rationalistes de U n.vaTelle exê^«<p de Shate*;*»re. — Caractère i la fois objectif et subjectif du faniAme du Tieil Haaal^-t. — Rérede Richard UL — Première hallucination de Macheih : le poignard fiiitasiique. — A('f«anli->n d ? Tombre de César à Brutas. — Seconde hallucination de Macbeth : le spectre de Ranquo. — Le spectre de !Cina5 dans la 5riiitrfmû de Voltaire : une erreur de Lessing.

La tragédie de Macbeth est de toutes celles de Shakespeare la plus ressemblante par la forme et par le fond aux grandes compositions de lantique tragédie. Elle a Tunité et la rapidité du drame classique ; rien n'y complique, rien n'y retarde la marche de Faction, qui, delà première scène à la dernière, tendàgrands pas vers la catastrophe. Le caractère plastique de la haute tragédie grecque se retrouve dans cet ouvi*age jusqu'à un certairm. point : Fintérêt du spectacle est plutôt dans les événements^ extérieurs que dans les sentiments intimes des personnages ^ l'activité du héros est toute dirigée vers des résultats concrets , matériels, et si Ton compare Macbeth aux autres tragédies 3c Shakespeare, on y trouvera relativement peu de psychologie, beaucoup plus, à coup sûr, que dans un drame d'Eschyle, mais beaucoup moins que dans Hamlet ou Othello. C'est une œuvre

plus sublime que pathétique, où règne surtout la terreur, sentiment voisin de l'admiration, et où la pitié, bien que présente aussi, ne cause à la sensibilité aucun malaise prolongé et pénible. Mais ce qu'il y a de plus antique dans la tragédie de Macbethj c'est l'action visible d'un pouvoir surnaturel comprimant dans une certaine mesure ou paraissant comprimer la liberté humaine; on y rencontre ces oracles ambigus qui, en s'accomplissant au pied de la lettre, trompent celui qui s'y étiût confié; on y rencontre surtout ces puissances démoniaques, qui, lorsqu'elles ont une fois paru sur la scène épouvantée, n'ont pas besoin de continuer à l'occuper pour remplir le drame du sentiment de leur présence et de leur domination.

Tous les critiques qui ont parlé des apparitions dans le théâtre d'Eschyle, ont été obligés d'aller jusqu'à Shakespeare et de s'arrêter là pour trouver son émule dans fart d'évoquer les démons et les fantômes, et il n'y a qu'une voix dans la littérature pour dire qu'Eschyle et Shakespeare sont les seuls poètes qui aient su faire usage du surnaturel. Est-ce parce qu'ils ont été des artistes plus habiles que les autres à exploiter ce coin de superstition que l'on découvre au fond de toutes les natures d'hommes? ou bien esi-ce parce qu'ils rencontraient dans les croyances populaires de^leur temps un appui solide, qui manque aux poètes des âges plus éclairés? Je ne vois aucune raison pour ne pas admettre à la fois les deux explications. Le tliéûtre du moyen âge évoquait les puissances du ciel et de l'enfer; il rencontrait alors la foi, qui faisait naïvement accepter ces apparitions; mais il n'a- >^ait point l'art, qui pourrait nous les faire admirer aujourd'hui. Gœlhe, dans Faust^ Byron, dans Manfredy ont mis des spectres 6l des démons sur la scène : ce n'est ni le talent ni le génie qui ^^anquail à ces deux grands poètes ; mais leur merveilleux ne produit pas un puissant effet dramatique, parce qu'il a quelque chose d'artificiel et qu'il ne procède point d'une harmonie profonde de l'inspiration poétique avec les croyances contemporaines du peuple. Cette double condition, d'un art tout à fait su- Parieur et d'une inspiration profondément d'accordavec l'instinct Populaire, Eschyle et Shakespeare, seuls parmi les poètes anciens et modernes, l'ont pleinement remplie. Eschyle croyait aux démons. Les Euménides pour lui n'étaient

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point une métaphore ; je dis plus : elles n'étaient pas la person* nification poétique des tourments do la conscienoe. Puissances do l'enfer, réellement existantes et chargées d'un rôle moins mo-» rai que matériel, elles poursuivaient sur les parricidea la viola^ tion de la première loi de la nature ^ Le châtiment dont elles frappaient le coupable était corporel : o^était quelque maladie, la lèpre, par exemple, & dont les mâchoires sauvages rongent la chair»; oubien elles suçaient comme des vampires le sangdumeurtrier: c Tu dois donner du sang pour ce sang ; il faut que ton corps tout vivant fournisse à ma soif; il faut que je me désaltère à longs traits dans le rouge et amer breuvage. » Oreste fuit devant la persécution de ces agents grossiers et sanguinaires. Il est le plus malheureux des hommes, en ce sens qu'il est la victime et le jouet des divinités infernales, mais non pas au sens où un eriminel moderne est malheureux ; car il n'a point de remords. Forme dans sa foi religieuse et fort de la justice de sa cause, il s'appuie sur une autre divinité protectrice, ennemie des Euménides, sur le dieu du ciel, Apollon, qui lui a commandé de tuer sa mère. Tel est toujours le caractère du conflit dramatique dans la haute tragédie : c'est un conflit purement extérieur et divin.

Il ne serait pas possible de rêver une transformation plus radicale que celle qu'on vit s'opérer dans la tragédie grecque par une évolution naturelle, lorsque Euripide, après Eschyle, remit le même sujet au théâtre. Euripide, poète moral, philosophe éclairé et sceptique en matière de religion, ne pouvait porter sur la scène, sans une altération profonde, des croyances que l'élite de ses contemporains avait abandonnées. Il ne croyait plus à la réalité objective des puissances du ciel et de l'enfer. Il ne comprenait plus cet étonnant mystère, qui est toute la théologie du drame antique : des personnages saintement criminels, comme Oreste, comme Antigone, et rendus tragiques précisé-» ment par ce mélangé de justice et de culpabilité : facto pitis et sceleratus eodem. Dans le théâtre d'Euripide, les dieux se retirent du premier plan, le surnaturel s'efiace, et la vraie humanité paraît avec ses passions et ses souffrances. Oreste devient un misérable pécheur, que le remords ronge intérieurement et ré*

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