Jules Girard, le Sentiment religieux en Grèce
des hallucinations. — Le monologue de l'ombre de Polydore, par lequel s'ouvre la tragédie d'HécubCy n'a aucune prétention dramatique et n'est là que pour servir de prologue à la pièce.
Les apparitions, dans le théâtre de Shakespeare, sont tantôt 06jectives^ c'est-à-dire qu'elles ont une existence réelle, indépendante de l'état mental des personnes qui les voient ; et tantôt subjectiveSy c'est-à-dire sensibles à la vue d'un seul personnage halluciné, bien que, dans ce cas, elles puissent être visibles aussi pour les spectateurs, s'il plaît au poète dramatique d'objectiver l'hallucination.
En admettant sur la scène l'apparition matérielle des puissances et des hôtes d'un monde supérieur aux sens, Shakespeare suivait d'abord simplement son instinct de poète. Honteuse ou avouée, la foi au merveilleux existe chez tous les hommes. Les sages ne sauraient condamner entièrement la superstition des fous ; car s'ils sont sages, ils seront modestes, et ils penseront comme Hamlet 9 qu'il y a plus de choses au ciel et sur la terre qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie » ; peut-être même iront-ils jusqu'à dire avec le vieux seigneur Lafeu, d^ns Tout est bien qui finit bien: a On prétend qu'il n'y a plus de miracles, et nous avons des philosophes qui déclarent toutes simples et tout ordinaires les choses surnaturelles et inexplicables; voilà ce qui fait que nous traitons de puérilités les plus redoutables prodiges, en nous retranchant dans une science prétendue, au lieu de nous résigner à une ignorante terreur. » Les hommes chez qui la folle du logis est souveraine, les purs poètes, tels que Lord Byron ou Victor Hugo, ne sont pas seuls à être superstitieux : les esprits les plus froids et les plus positifs le deviennent aisément, dès qu'ils cessent de se surveiller. Hobbes, le grand matérialiste anglais, avait peur des apparitions et craignait de rester seul la nuit; Malherbe, esprit tout de prose, ennemi juré, non seulement de l'abus, mais de l'usage de l'imagination poétique (il avait aversion, écrit son disciple Racan, contre les fictions poétiques), Malherbe raconte sans s'étonner dans une lettre àPereisc un phénomène surnaturel qui accompagna l'assassinat d'Henri IV, et on peut lire, dans la dernière grande édition de ses œuvres, une histoire authentique de revenant, très sérieusement racontée et tout entière
écrite de sa main, qu'on a retrouvée dans ses papiers *. Des artistes parfaitement équilibrés, cliez qui l'esprit et la raison faisaient un juste contrepoids à l'imagination créatrice, comme Gœthe et Mérimée, ont eu leurs moments de superstition. Socrate lui-même, le plus sage des hommes, était extrêmement superstitieux. Je crois donc qu'en admettant le merveilleux dans son théâtre, Shakespeare exploitait d'abord, en grand poète, une disposition générale et constante de la nature humaine.
Mais il y était en outre vivement solUcité par l'humeur particulière de son siècle. Le xvi® siècle offre une longue liste de grands hommes, non seulement de poètes, mais d'esprits pratiques, de savants, de philosophes, d'historiens, qui ont été superstitieux. Machiavel croyait, comme Benvenuto Cellini, à l'influence des astres sur les destinées humaines. Il écrit dans un de ses discours sur Tite-Live :
« Je ne sais d'où cela provient, mais on voit par les exemples tirés des temps anciens et modernes qu'il n'arrive jamais un événement important dans une cité ou dans un pays, qu'il n'ait été prédit ou par des devins, ou par des révélations, ou par des prodiges, ou par d'autres signes célestes... Je crois que, pour expliquer la cause de ces prodiges, il faudrait un homme qui eût des choses naturelles et surnaturelles une connaissance que nous ne possédons point. 11 pourrait se faire cependant que les airs, suivant l'opinion de quelques philosophes, soient remplis d'intelligences célestes, qui, par leur nature, connaissent l'avenir, et qui, touchées de pitié pour les hommes, les avertissent par de tels pronostics, afin qu'il puissent se préparer à la défense. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que toujours après de semblables prodiges les empires ont éprouvé des révolutions extraordinaires et inattendues. y>
Guichardin dit de même : « Il y a des êtres aériens qui s'entretiennent avec les hommes, je le sais par expérience. » Je ne rappellerai pas le fougueux Luther, qui se débattait contre Satan en personne, dont la voix ressemble, disait-il, au grognement du porc, et qui lui lançait à la tête son encrier ; mais Érasme, le sceptique Érasme, raconte sérieusement comment le diable brûla
4, Édition Hachette, t. IV, p. vi.
180 8HÂRfi8PflÂRE £T L'ANTIQUITÉ.
une petite ville d'Allemagne le jeudi saint de l'année 1483. Bacon ne voulait pas qu'on réjetât absolument l'aâtrologie tii l'alohimie; il croyait à la vertu prophétique des songes ; il raconte lui-même qu'étant à Paris, tandis que son père était à LondreSi il rôva qu'il voyait la maison de Celui-ci toute couverte d'un enduit noir, et que trois jours après il apprenait sa mort4
Si, des hautes régions de la pensée philosophique^ nous des» cendons dans les croyances populaires du xvi" siècld, nous y ver» rons foisonner tous les genres de superstitions, et notamment la croyance aux sorcières et à la magie. Regiuald Sdott, dans son livre intitulé la Sorcellerie dévoilée^ fait des sorcières la descrip* tion suivante, qui concorde eiactemetlt avec la physionomie que leur a donnée Shakespeare :
< Les sorcières sont le plus souvent de vieilles femmes estro* piées, chassieuses, maigres, horriblement ridées, pauvres et tristes créatures, dont l'esprit égaré est la demeiire naturelle du diable. Qu'un meurtre ou quelque malheur vienne à se produire, elles seront aisément convaincues d'en être la cause, car leur imagination est constamment hantée des plus sombres idées. Ces malheureuses sont haïes de tous leurs voisins, mais si redoutées qu'on n'ose guère leur faire injure ou leur refuser ce qu'elles désirent. Elles vont de maison en maison et de porte en porte mendier une tasse de lait, une éouelle de soupe, ce qu'il faut pour soutenir leur misérable existence. »
En 1558, l'évéque Jewel disait dans un sermon prêché devant la reine Elisabeth:
« Votre Majesté me permettra-t-elle d'appeler son attention sur ce fait, que les sorcières et les magiciens se sont multipliés dans le royaume, depuis unan, d'une façon inquiétante? C'estrorigine de toutes sortes de maux pour les sujets de Votre Majesté ; ils tombent dans une langueur qui les fait dépérir, les couleurs de la vie s'effacent sur leurs joues, leur peau se flétrit, leur langue s'embarrasse, et leur entendement se trouble* Je prie Dieu que les maléfices des sorcières ne s* étendent pas plus loin qxie sur les sU" jets de Votre Majesté. »
L'avis du pieux évoque ne fut pas perdu, et peu de temps Après sa prédication une femme lut convaincue du crime de sorcellerie, parce qu'une rage de dents avait empêché la reine de dormir
pendant plusieurs Jiuitâ de suite* Jacques P' fit mieux. Il instruisit un grand procès contre deux cents magicieniles accusées d'avoir attenté à ses jours, suivit Tiûstruction avec une curiosité passiônnéoi composa^ à la lumière des révélations qui furent faites alors, un savant traité de la Démonologie>, décréta en 4603 la peine de mort contre les sorcières, et brûla durant les vingt-deux années de son règne plus de six cents vieilles femmes*.
Les sorcières de Macbeth^ avec lés bizarres entretiens qu'elles ont ensemble sur leurs exploits, dont le principal était Tégorge* ment du bétail et spécialement des cochons^ avec leur chaudière bouillante où elles font une cuisine de haut goût composée d'ingrédients exquis : filet de couleuvre, aile de chat-huant, patte de crapaud, foie de juif, fiel de bouc, branches d'if cassées dansune éclipse de lune, doigt d'enfant étranglé à sa naissance et jeté dans une fosse, etc., les sorcières At Macbeth ne sont point l'invention fantastique d'un goût barbare; ce sont des personnages historiques et réels; elles ne disent rien, né font rien qui ne se trouve dans la Démonologie de Jacques I" ou dans les pièces du grand procès dont je parlais tout à l'heure; leur langage et leurs actes ne peuvent être expliqués que par les commentaires de l'érudition. — Au point de vue esthétique, Shakespeare a bien fait de conserver à ces horribles personnages leur laideur traditionnelle. Les agents du monde infernal ne doivent pas être beaux. Telles étaient aussi les furies d'Eschyle, ces abominables filles, comme les appelle Apollon, ces vieilles, dont la couche était en horreur aux dieux, aux hommes et aux brutes même, chiennes monstrueuse^ de l'enfer, répandant autour d'elles un souffle empoisonné et distillant du venin de leurs yeux* Quand elles firent leur entrée sur la scène, au témoignage du grammairien grec Pollux, des femmes se trouvèrent mal, des enfants furent pris de convulsions et moururent. Schiller, dans sa traduction de Macbeth y n'a pas su résister à la tentation d'idéaliser les sofdèt^es, comme Mil ton, dans son Paradis perdti^ avait idéalisé les démons. Eschyle, Dante, Shakespeare, Gœthe, avec un inslîîict Sîïpériéîlr de Tart et de la vérité, ont compris que le prin*
1. Kreyssig, Vorlesungen Ub9r Shakespeare^t II, p. 144 et suir»
cipe du mal devait être poétiquement figuré aux yeux sous le symbole de la laideur.
D'ailleurs, dans sa représentation dramatique des sorcières, Shakespeare ne s'en est point tenu à un vulgaire réalisme. Les souvenirs de l'antique mythologie, les noms classiques d'Hécate et de l'Achéron, viennent se mêler dans ses vers aux légendes populaires et aux termes barbares de Graymalkin et de Paddock. La pluie et les vents, le tonnerre et les éclairs, cette bruyère désolée où les esprits du mal mènent leur sabbat et dansent en rond, toute cette sombre poésie de la nature compose un fond de paysage admirablement approprié aux créatures sataniques qui s'y détachent. Le drame de Macbeth est une gvainàe symphonie fantastique et funèbre, dont la note fondamentale est donnée, dès le premier coup d'archet, par ce dialogue bref et rapide des trois sorcières au milieu du sifflement aigu de l'orage :
« Quand nous réunirons-nous de nouveau toutes les trois? sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie?
— Quand le hourvari aura cessé, quand la bataille sera perdue et gagnée.
— Ce sera avant le coucher du soleil.
— En quel lieu?
— Sur la bruyère.
— Pour y rencontrer Macbeth.
— Au revoir tout à l'heure ! Le beau est horrible et l'horrible est beau. Disparaissons dans le brouillard et l'air impur. »
Le poète appelle cet infernal trio les sœurs fatidiques; c'est le mot dont s'était servi un traducteur anglais de Virgile au xvi* siècle pour désigner les Parques * ; et nous lisons dans la chronique d'Holinshed, où Shakespeare a puisé le sujet de sa tragédie :
« Ce fut l'opinion générale que les femmes qui apparurent à Macbeth et à Banquo étaient les sœurs fatidiques, c'est-à-dire les déesses de la destinée, ou bien quelques nymphes ou fées, douées par la nécromancie d'une science prophétique, parce que tout s'accomplit comme elles l'avaient dit. »