Hudson, Shakespeare^ his life, art and characlers
Les deux ou trois scènes où les sorcières occupent seules le théâtre, leur apparition simultanée à Banquo et à Macbeth, prouvent avec évidence l'intention du poète de leur attribuer une existence réelle et objective. — Pareillement, il n'est pas possible de mettre en doute l'objectivité du fantôme du vieil Hamlet, puisqu'il s'est promené devant les soldats sur les remparts d'Elseneur, et qu'il n'a pas apparu seulement à son fds, mais en même temps à Horatio et à d'autres personnes.
Cependant il se produit dans la critique contemporaine un curieux effort pour éliminer du théâtre de Shakespeare le surnaturel, et pour n'y plus voir d'apparitions objectives, mais de pures et simples hallucinations, analogues à celles d'Oreste dans la tragédie d'Euripide. De même que la nouvelle exégèse de la Bible s'efforce de mettre le saint livre en harmonie avec les exigences de la conscience moderne, ainsi la nouvelle exégèse de Shakespeare voudrait mettre le poète d'accord avec les délicatesses et les scrupules scientifiques du siècle. On dit, par exemple, que l'apparition et la prédiction des sorcières à Macbeth n'est pas autre chose qu'une forme corporelle et sensible donnée par le poète aux mauvais désirs de son cœur, et qu'elles personnifient simplement la tentation intérieure qui l'obsède. C'est une partie du sens de leur rôle en effet, mais ce n'en est qu'une partie. Elles sont en outre les sœurs fatidiques ; le Destin (fatum) a parlé parleur bouche, et la tragédie de Macbeth ne représente pas seulement un ambitieux qui suit une voie criminelle parce qu'il l'a librement choisie: elle représente aussi, dans une certaine mesure, une malheureuse et intéressante victime des dieux malfaisants qui lutte contre sa destinée ; c'est par là que cette tragédie a une couleur antique, c'est par là qu'une pitié religieuse s'y mêle à une religieuse terreur. Si Macbeth n'avait jamais rencontré les sorcières, il aurait peut-être gardé non pas un cœur pur (son cœur était souillé avant la rencontre fatale), mais des iBains pures. La profondeur philosophique de la conception de Shakespeare consiste précisément dans cette rencontre du maudis cœur de l'homme avec la tentation extérieure. Le diable ^'habite pas seulement au dedans de chacun de nous : il plane dans l'air qui nous environne, il se promène dans la rue, il se cache dans notre bibliothèque, il est dans l'influence qu'ont sur
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nous les péchés de nos pères et ceux de nos contemporainsi il est dans les mauvais conseils et dans les mauvais exemples. Selon l'expression de rÉcriture, il tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. L'idée de l'objectivité de Satan n'û au fond rien qui répugne à la raison^ et c'est une erreur à la fois poétique et morale de ne voir dand l'&pparition des sorcières que la représentation sensiblô d'ttti phénomène purement subjectif *.
Quant au fantôme du vieil Hainlet^ sànë doute liôs sentiments modernes s'accommoderaient mieux d'une apparition qui, n'ayant point eu lieu devant des soldats indifférents et devant Horalioj homme raisonnable et de sang-froid, pourrait être interprétée comme une hallucination de l'esprit malade d'Hamlet^ Il est tout pi*éparé à une hallucination de cette nature^ piiisqu'il vient de dire à son ami t € 11 me semble que je vois mon père I — Où donc, monseigneur? — Avec les yeux de la pensée, Hdratio I » Si l'apparition avait été subjective, l'hésitation du héros, rentré dans son bon sens, à exécuter l'ordre de son père, nous icniblcrnit mieux motivée. Mais peut*être que l'intérêt dramati* que y perdrait,et d'ailleurs ce n'est pas à notre point de vue moderne, c'est au point de vue des contemporains qu'il faut nous placer pour juger la question. Du temps de Shakespeare, le peuple croyait aux promenades nocturnes des trépassés tout aussi fermement qu'aux maléfices des sorcières.
« Nos ancêtres, écrit Addisori dans le Spectateur^ contemplaient la nature avec un religieux effroi que ne .connaît plus une société éclairée des lumières de la philosophie; Ils trouvaient une volupté secrète dans rétonnement et la terreur que causaient la sorcellerie, les prodiges et les enchantements des magiciens. 11 n'y avait pas un village en Angleterre qui fl'eôt son revenant; les cimetières étaient tous hautes, chaque commune un peu grande possédait en propre son cercle particulier de fées, et on ne rencontrait guère de berger qui n'eût vu quelque esprit. D
1. Voy. sur ceUo question une bollo page de Dnwden, Shakesperê^ kii mhi andartj p. 24G, en réponse ù Gervinus, qui avuit dit : « Les soours fatidiques sont slmpldmcnt la personnification de la tentation intérleui*e. »
SPSQTRfiS KT DÉMONS AU THÉÂTRE. S85
Nos modernes voudraient qu'Hamlet pût révoquer en doute la réalité de la visiob qu'il a eue : cela n'est point nédessaire; car il était autorisé par les ct*oyance0 deTépoque à révoquer on doute la gftKiItté du spectre^ce qui revient psychologiquement au môme i Go spectre pouvait, en effet, être une forme du diable ^ C'était une partie de Tancienne doôtrine sur les fantômes, que les esprits du mal erraient quelquefois la nuit sous les traits de personnel défuntes, polir effrayer ou tenter les Vivants, et c'est à cela qu'Ho* ratio fait allusion lorsqu'il essaie de retenir Hamlet, qui veut suivre l'ombre de son père :
Arrêtez, monseigneur, il cherche à vous séduire...
Dieu pUisââtit! s'il allait pbr degrés voUë conduire
Sur ce roc qui surplombe — entendee-vous les flots
Se briser à sa base en furieux sanglots ? —
Et cjtte i*6vâtant là quelque autre aspect qui frappe
Sans retour la raison qui déjà vous échappe,
Le spectre... Monseigneur, ne suivez point ses pas!
bu haut de cé rochei', dès que l'œil plonge eti bas,
Le cerveau le plus sûr se sent pris de vertige :
Demeurez avec nous, oh! demeurez, vous dis-jc*.
Sir Thomas Browne, écrivain mystique du xvli' siècle, dans son Essai sur les erreurs populaires, s'exprime en ces termes péremptoires :
t Je crois, pour ma part, que les esprits et les revenants ne lont point le^ ftmeë errantes des moru, mais bien des démons vagabondant çà et là ftfln de séduire et d'exciter les hommes au mal, aux actions honteuses et aux oeuvres de sang, n
Telle est précisément l'excuse par laquelle Ilamlet essaie de justifier à ses propres yeux l'inaction où il reste:
€ L'esprit que j'ai vu pourrait bien être le démon : car le démon a le pouvoir de revêtir une forme aimée; ouï, et peutêtre abusant de râa faiblesse et de ma mélancolie, grâce au pouvoir quMl a sur les esprits comme le mien, me trompe-t-il pour me damnera »
Les apparitions objectivée dans le théâtre de Shakespeare