Onimus, la Psychologie dans les drames de Shakespeare
n'est rien qu^une création de son cerveau surexcité. Mais peu à peu sa rêverie devient du délire, sa tristesse se change on folie véritable : le voilà mûr pour Thallucination complète. Celle-ci se produit au troisième acte, dans la grande scène entre Hamlet et sa mère. Le spectre a beau être rendu sensible aux yeux du spectateur, l'apparition est subjective, puisque la reine ne la voit pas 5
Ton regard,,! quai olïjct poursqit-il Uaiis le viile? Ta bouche... quel propos tient-elle à l'air fluide?... Ton âme entière sort par tes yeux égarés,.. Que vQis-iu donc !
— I^ui, lui l voyez comme il est pâle !... ... -.- Mais à qui parles-tu?
Macbeth, de rnême, après avoir commencé par la demi-hallucination du poignard fantastique, s'exalte progressivement et prépare les voies à une hallucination totale, L'assassinat de Banquo vient d'être exécuté par son ordre ; il apprend cette nou» velle an milieu d'une fête où Banquo se rendait en qualité de convive. Au moment de prendre place à table, son regard se trouble ; il lui semble que tous les invités sont au complet : c'est le commencement de l'accès. Il veut s'asseoir et pousse un cri de terreur en voyant l'ombre de Banquo assise sur son propre siège,.,,. Tous les convives se lèvent effrayés, parce que- l'état violent de Macbeth leur fait peur, mais ils ne voient rien et il n'y a rien à voir. Lady Macbeth, pleine de présence d'esprit, explique à ses hôtes qu'ils assistent simplement à l'accès d'un mal plus effrayant dans sa forme que grave en réalité, et auquel le roi est sujet depuis son enfance ; puis elle essaie de faire comprendre à son mari l'égarement où sont ses sens :
Enfantillage pur! vision de ta peur!
C'est oomnte ce poignard, mensongère vapeur, Qui vers Duncan, dis-tu, te conduisait naguère... . . , . . . . . Eh ! que voit donc ton oeil Si troublé? Je regarde et ne vois qu*uq fauteuil,.. -— Tiens, là!... vois-le branler sa tête ensanglantée!
Tous QQs phénomènes sont naturels, ils relèvent de la acieaoe> et c'est leur exacte vérité qui les rend si intéressant^. Quand on a vu l'apparition du fantôme dans la 3çène du bauquel, on se souvient d'une quantité de faits analogues que racoute l'hiitoîrd et qua paut offrir encore tous lea jours le spectacle des jplus
tristes maladies de la pauvre humanité ; on se rappelle, pour ne citer qu'un exemple, Catherine de Médicis, qui elle aussi avait des hallucinations subites et parfaites. « Jésus ! s'écria-t-elle un jour à table en laissant tomber son verre, n'est-ce pas l'ombre de M. le cardinal de Lorraine que je viens d'apercevoir ! >
Que les apparitions soient subjectives ou qu'elles soient objectives, il faut toujours que les personnages du drame, par leur état psychologique, soient préparés à voir des esprits. Pourquoi l'apparition de l'ombre de Ninus, dans la tragédie de Sémra»iÎ5,par Voltaire, ne produit-elle aucun effet? Ce n'est point, quoi qu'en ait dit Lessing, parce que le spectre de Ninus a l'effronterie de paraître en plein midi aux yeux de toute une foule, tandis que le fantôme du vieil Hamlet, ombre discrète et mystérieuse, ne se montre que la nuit et à un petit nombre de personnes : car l'ombre de Darius, dans les Perses d'Eschyle, paraît aussi en plein jour aux yeux de l'assemblée entière des vieillards de la Perse, et produit un immense effet tragique. Mais la nuit est au fond de la funèbre tragédie d'Eschyle; quand le chef de la nation vaincue sort de son sépulcre, on est préparé à le voir, on l'entend, on l'appelle; l'harmonie est profonde entre cette œuvre surnaturelle du monde infernal et les pensées lugubres des personnages. Le spectre voltairien, au contraire, n'étant qu'une brillante machine théâtrale destinée à rehausser la pompe du spectacle, a beau s'annoncer avec un grand remue-ménage de tonnerres en tôle dans la coulisse : il manque son entrée et fait un four.
On s'est demandé si, dans la représentation dramatique du phénomène de Thallucination, il ne vaudrait pas mieux se passer de la présence réelle d'un spectre sur la scène? Il y a, en effet, quelque chose de contradictoire à mantrer aux spectateurs un objet que l'halluciné voit seul et que les autres personnages, qui sont dans leur bon sens, ne voient pas ; mais l'empire de la convention est si grand au théâtre, qu'il n'y a presque aucune invraisemblance qu'on ne puisse faire accepter de la complaisance du public : c'est une question qu'il vaut mieux laisser résoudre â messieurs les régisseurs.
Lorsqu'on monta pour ia scène d'Athènes YOrestie d'Eschyle,
on se trouva en présence d'une difficulté. A la fin de la tragédie des ChoéphoreSy deuxième partie de la trilogie, les Euménides, qui tout à l'heure envahiront la scène^ commencent à s'élever lentement sur le théâtre : Oreste les voit déjà, quand le chœur ne les a pas encore aperçues. Il fallait absolument rendre sensible aux yeux des spectateurs cette apparition commençante ; car ici, il ne s'agit point d'une simple hallucination, comme dans Euripide, mais de la plus terrible réalité. Eschyle avait imaginé cette transition grandiose entre la seconde et la troisième partie de son drame. La disposition du théâtre d'Athènes permit de faire surgir les Euménides d'une partie de l'orchestre, d'où leurs têtes hideuses," hérissées de serpents, montaient, montaient, visibles au seul Oreste et au public, tandis que le chœur, placé trop près, ne voyait rien.
« Ah! ah! voyez, voyez-les, entourées des réplis de serpents innombrables ! -^ Quelles imaginations te bouleversent? — Des imaginations ! l'affreux supplice est trop réel : ce sont bien les chiens irrités qui vengent ma mère... Puissant Apollon ! leur foule augmente; un sang horrible dégoutte de leurs yeux... Vous ne les voyez pas, mais moi je les vois Elles me poursuivent, je ne puis plus rester ! »
Voilà un cas unique, je pense, dans l'histoire du théâtre, d'apparition objective qui pourtant ne doit pas être visible à tous les personnages en scène; mais, quand l'apparition n'est que subjective, on peut à volonté produire ou ne pas produire le spectre aux yeux des spectateurs. Si les moyens de mise en scène sont médiocres, et si l'acteur chargé du rôle est un bon comédien, il vaut mieux en général se passer de machines qui risquent toujours d'être ridicules.
Un soir que Talma avait dîné en ville, on le pria,au dessert, de réciter la grande scène du troisième acte à'Hamlet. Il n'y avait pour décoration que la salle à manger où l'on était; l'acteur ne récita que les vers de Ducis : cependant il donna le frison à toute l'assistance. Il n'avait pas besoin d'un fantôme pour lui donner la réplique; les personnes qui l'ont entendu racontent que le spectre était dans ses yeux et dans sa voix.