Entretiens avec Eckermann
3. Voy. t* F, ch. ii, Shakespeare et les doctrines littéraires.
D£ QUELQUES RESSEMBLANCES SUPERFICIELLES, ETC. tè
règles de l'art dramatique le gênent, il passe outre; quand elles s'accommodent aux conceptions de son génie, il ne craint pas de s'y conformer. Les adversaires systématiques des unités de temps et de lieu, comme de toute autre doctrine de l'école, ne sont pas moins dépendants, pas moins assujettis que leurs partisans systomaliques; il n'y a de force et de liberté véritable que dans l'indifférence sereine du créateur qui, planant au-dessus de nos querelles, poursuit sans s'émouvoir sa carrière divine.
aO SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
Traits du ^'énic iiioiltTiic chez les anciens, tels que le sentiment mélancolique de la (lestintM! Inunainc. — Traits du ^énic antique dans le théàlrç de Shakespeare : la sérénité de l'artiste ; l'humanité vraie de ses héros ; la représcnUtioi des sentiments les plus généraux de notre nature.
C'est un fait liors de contestaLion que la matière de la poésie dramatique, sentiments, passions, caractères, est infiniment plus riche dans notre âge moderne qu'elle ne pouvait l'être dans Tantiquilé, puisque aujourd'hui l'humanité a vu plus de choses et qu'elle a vécu davantage. Plus vieux de deux mille ans que les Grecs, nous avons beaucoup plus d'expérience qu'eux, et c'est nous qui sommes vraiment les anciens, a Toute la suite des hommes peu* dant le cours de tant de siècles, a dit Pascal dans un fragment célèbre, doit être considérée comme un môme homme qui subsbte toujours et qui apprend continuellement... Comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. >
Le christianisme; la diffusion -des races germaniques sur le monde gréco-romain ; les croisades, et l'orient révélé aux peuples d'occident ; les voyages d'exploration, et le globe entier pai-
couru peu à peu ; les découvertes scientifiques ; la Renaissance des lettres et des arts; la Réforme, et les grands conflits d'idées religieuses, philosophiques, politiques, etc : autant d'événements d'une portée incalculable qui ont indéfiniment agrandi, élargi rhorizon de l'esprit humain et le cercle de son activité.
La matière de la poésie, comme de la pensée en général, étant plus riche sans comparaison aujourd'hui que dans l'antiquité, il eu résulte que la perfection artistique, je veux dire l'harmonie du fond et de la forme, est un idéal bien plus difficile à atteindre pour nous que pour les Grecs. L'art, évidemment, peut mettre en œuvre une matière finie et limitée avec une bien autre perleclion qu'une matière illimitée et infinie, mais aussi avec moins de peine et moins de gloire. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier quand on parle de la perfection de l'art grec. Les Grecs sont supérieurs à tout dans les arts plastiques, tels que la^sculplure, dont ridéal est net et déterminé ; mais dans les arts qui tendent à exprimer quelque chose d'infini, comme lamusique et la poésie, la perfection grecque n'est pas nécessairement supérieure aux œuvres ïaoinsparlailes, mais plus riches et plusprofondes, des modernes. Herder reprochait à Gœthe de ne pas admettre assez expressément cette distinction capitale dans la préférence trop absolue que celui-ci donnait aux Grecs sur les modernes, et il disait : € J'es- . père prouver quelque jour que nous confondons le maximum des arts plastiques et de dessin, qui peut être atteint par un peuple ou par quelques individus, avec le maximum de la poésie, qui doit s'élever et devenir de plus en plus difficile par l'augmentation de nos connaissances et par la suite des siècles... Les seules choses que les Grecs puissent nous apprendre sont la pureté et l'harmonie des contours ainsi que le sentiment de l'humanité; quant à l'exiguité de leur matière, la richesse de notre siècle devrait en avoir honte. »
Les poètes modernes, de nos jours surtout, ont souvent parlé de la soif d'infini qui les tourmente, de leur aspiration vers je ae sais quoi d'irréalisable. On ne peut dire que ce sentiment fut inconnu des Grecs ; mais, chose curieuse, ils le blâmaient sévèrement; la tendance au vague et à l'indéterminé est, dans leur mythologie, un motif de damnation : ils ont précipité dans le tartare les puissances titaniques qui personnifient l'absence de
règle etde mesure, Prométhée, Tantale, Sisyphe, « types des désirs insatiables qui, toujours renaissants et jamais assouvis, ne permettent pas à l'âme de goûter le repos dans la satisfacHon * i. L'idéal des Grecs en toutes choses est la mesure ; leur maxime est : rien de trop ; leur sagesse est de suivre la nature en gardant la modération et la santé; pour eux, le secret du bonheur est de se contenter de peu. — Deux écrivains, MM. Taineet Renan, ont peint, mieux que personne, cette joyeuse et robuste adolescence de l'esprit humain en Grèce. Il faut ici les citer, non seulement pour le plaisir de leur donner la parole, dont ils se servent si habilement, mais parce que nous aurons une réserve importante à faire à leur pensée, ou du moins à ce que l'expression de leur pensée a de trop absolu.
<i Le Grec, dit M. Taine, prend la vie comme une partie de plaisir. Entre ses mains, les idées et les institutions les plusgraves deviennent riantes ; ses dieux sont les « dieux heureux qui ne meurent pas ». Us vivent sur les sommets de l'Olympe t que les vents n'ébranlent point, où s'ouvre l'éther sans nuages, où court agilement la blanche lumière ».Là, dans un palais éblouissant, assis sur des trônes d'or, ils boivent le nectar et mai^enl l'ambroisie, pendant que les muses « chantent avec leurs belles voix ». Un festin éternel en pleine lumière, voilà le ciel pour le Grec; partant, la plus belle vie est celle qui ressemble le plus à cette vie des dieux. Chez Homère, l'homme heureux est celui qui peut « jouir de sa jeunesse florissante et atteindre au seuil delà vieillesse » . Les cérémonies religieuses sont un banquet joyeux dans lequel les dieux sont contents parce qu'ils ont leur part de vitt et de viande. Les fêles les plus augustes sont des représentations d'opéra. La tragédie, la comédie, les chœurs de danse, les jeux gymniques, sont une partie du culte. Ils n'imaginent pas que, pour honorer les dieux, il faille se mortifier, jeûner, prier avec tremblement, se prosterner en déplorant ses fautes ; mais qu'il faut prendre part à leur joie, leur donner le spectacle des plus beaux corps nus, parer pour eux la cité, élever l'homme jusqu'à eux, en le tirant pour un instant de sa condition mortelle par le concours de toutes les magnificences que l'art et la poésie peuvent assem-
1. Hegel, Cours d'Esthétiquef traduit par M. Ch. Bénard, t. U, p. 279.
RËSSEMBLÂNCtiS PLUS PROFONDES. 33
er. Pour eux, cet < enthousiasme » est la piété, et, après avoir îbordé par la tragédie du côté des émotions grandioses et soienelles, il s'épanche encore dans la comédie du côté des bouffoneries folles et delà licence voluptueuse *. »
M. Renan écrit: « La belle humeur, la joie de vivre, sont les îhoses grecques par excellence. Cette race a toujours vingt ans: pour elle, indulgeregenio n'est pas la pesante ivresse de l'Anglais, le grossier ébattement du Français; c'est tout simplement penser que la nature est bonne, qu'on peut etqu'on doit y céder. Pour le Grec, en effet, la nature est une conseillère d'élégance, une maîtresse de droiture et de vertu. » Comparant les poètes grecs aux poètes latins, M. Renan trouve ceux-ci plus sérieux, plus profonds, et il dit : « Lucrèce a fourni le modèle du grand poème philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré de ce sentiment profond de la destinée humaine qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci, en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire les dieux, à trouver la nature injuste et perfide envers l'homme. De plus graves pensées se firent jour chez les philosophes latins *. »
Telle est l'idée générale que MM. Taine et Renan se font de la poésie grecque. Comme toutes les idées générales en littérature, elle prête à la critique, elle comporte un certain nombre d'exceptions; mais il ne faut pas que ces exceptions obsèdent notre vue au point de nous empêcher de reconnaître ce que l'idée, en somme et en gros, a de vrai. Ou il faut s'interdire toute généralisation, ou il faut admettre des idées générales qui soient l'expression de la simple pluralité des cas. La classification la plus giandiose que la philosophie de l'art ait imaginée, celle de He* gel, contient au fond assez de vérité pour pouvoir rendre d'utiles services à la critique et à l'histoire, en dépit des innombrables réserves de détail que l'érudition trouve chaque jour à y faire. Essayons de traduire la pensée de Hegel; je dirai ensuite les exceptions qui contredisent plus ou moins la théorie de l'auteur allemand et celle des deux écrivains français. Hegel divise l'histoire de l'art en trois grandes périodes: celle
/. Philosophie de Vart en Grèce, t. Les Apôtres^ p. 328.