Voy. t. I, ch. XI et xii
ble que cette indication ne vise que Facteur chargé par Shakespeare du rôle d'Hamlet^ le célèbre Burbage. C'est ainsi que, dans VAvarCy Moliàre fait dire à son Harpagon: «: Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là >, parce que Tacteur chaîné du r61e de La Flèche était boiteux. Gardons-nous, en tout cas, de nous représenter Hamlet comme naturellement flegmatique. Il est acif et passionné, lise montre vraiment de flamme en toutes choses -i-r- en toutes choses, sauf en une : le devoir de venger son père.
Telle est la nature extérieure d'Hamlet, ce qui, en lui, pouvait frapper les yeux de tous ses alentours. Mais ne nous en tenons point aux dehors, faisons un pas de plus dans la connaissance ] de son cœur. Il est né avec le sens moral le plus exquis. De*" ' même que certains enfants heureusement doués naissent muâciens, sculpteurs ou peintres et sont choqués, dès Tâge tendre, par les fausses notes ou charmés par les belles formes et par les belles couleurs, ainsi Hamlet est né avec un sentiment si délicat du bien et du mal, que le spectacle de la droiUire et de la vertn le ravit, celui du vice et du mensoi^e le révolte comme une monstruosité*. Voyez son enthousiasme pour Horalio :
« Entre tous ceux avec qui j'ai jamais été en rapport, Horatio, tu es par excellence l'homme juste.
— Oh 1 mon cher seigneur !
— Non, ne crois pas que je te flatte ; car quel avantage puis-je espérer de toi, qui n'as d'autre revenu que ta belle nature pour te nourrir et t'habiller? A quoi bon flatter le pauvre? Non ! Que les langues mielleuses aillent lécher la pompe stupide! que les K^harnières moelleuses du genou se ploient là où il peut y avoir profit à flagorner! Entends-tu? depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer entre les hommes, sa prédilection t'a marqué de son sceau : car tu as toujours été un homme qui sait tout souffrir comme s'il ne souffrait pas, un homme que les rebuffades et les faveurs de la fortune ont ti'ouvé également reconnaissant. Bienheureux ceux chez qui le tempérament et la raison sont en si bel équilibre qu'ils ne sont pas entre les doigts de la fortune une flûte prête à sonner par le
1. Le docteur Onimus, la Psychologie dans les drames de Shaise$peare.
rou qui lui plaît ! Donnez-moi l'homme qui n'est pas l'esclave le la passion^et je le porterai dans le fond de mon cœur, oui, lans le cœur de mon cœur, comme toi. >
Voyez, au contraire, le dégoût d'Hamlet pour le plat coifrlisan, )sric € II faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice vaut de la téter. Comme beaucoup d'autres de la même volée, ont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre 3 tondu jour et les usages extérieurs de la société : creuses bilîvesées qui les élèvent dans l'opinion des sots et des sages ; soufez seulement sur elles pour en faire l'épreuve, elle crèvent! »
Quand sa mère essaye de le consoler de la mort de son père ar des réflexions banales, superficielles, frisant l'hypocrisie, EttBkt boa3it d'indignation à un mot malheureux qu'elle em-
cTu le sais, c'est le sort commun, tout ce qui vit doit mourir, inpoclé par la nature dans l'éternité.
— Oui, madame, c'est le sort commun.
— S'il en est ainsi, pourquoi, dans le cas présent, cela te sem- »lM-il si étrange ?
— Gela me semble^ madame! Non cela est. Sembler et moi, tous ne nous connaissons pas. Ce n'est pas seulement mon maneau noir comme l'encre, bonne mère, ni la traditionnelle livrée !%n deuil d'apparat, ni le soufQe orageux d'une respiration énible, non; ni la source abondante qui ruisselle des yeux, ni 'air abattu du visage, ni toutes les formes, tous les modes, tous 5s s^es de la douleur, qui peuvent révéler ce que j'éprouve. L bien dire, c'est là ce qui semble; car ce sont des actions qu'un onune peut jouer; mais j'ai en moi ce qui ne peut se feindre. 'eut le reste n^est que le harnais et le vêtement de la douleur, i
Le grand monologue d'Hamlet, To be or not to be, n'est u'une paraphrase du soixante-sixième fonnet de Shakespeare, Ue je préfère citer ici, parce qu'il est plus court et moins connu :
€ Lassé de tout^ j'invoque le repos de la mort. Lassé de voir^ 5 mérite né mendiant, la nullité creuse se parer de braverie, la 5î la plus pure se parjuser indignement, l'honneur honteuseï^ent déplacé, la chasteté des femmes prostituée pour de l'or, la 6rtu injustement disgraciée, la vraie force réduite à l'impuis- ^nce par un gouvernement boiteux, l'art bâillonné par l'auto-
rite, la folie vêtue en docteur contrôlant le talent, la candeur traitée de simplicité et le bien captif, serviteur du mal; lassé de tout cela, je voudrais mourir, si en mourant je ne devais laisser seul mon amour. »
Avec un accent plus sombre et plus découragé, voilà le noble dégoût d'Alceste, et c'est bien comme un Alceste qu'il faut nous représenter Hamlet au début de sa tragique histoire, dans la donnée primitive et fondamentale de sa nature. Ce n'est que plus tard, quand la décadence aura commencé, qu'il deviendra plus semblable à Werther qu'à Alceste. Il y a cette différence entre Alceste et Werther, qu' Alceste est animé de passions généreuses; l'injustice en soi le révolte et l'irrite, au lieu que Werther se souffre du désordre qui règne sur la terre que par un retour sur lui-même et sa propre personnalité ; il est égoïste et orgueilleux. Alceste est le plus noble caractère de la littérature, parce que ses indignations morales restent pures de toute préoccupation personnelle, — et c'est ainsi qu'Hamlet nous apparaît d'abord.
Après son cœur, considérons son intelligence. Elle est cultivée et développée à l'excès, je veux dire jusqu'au point où les habitudes méditatives risquent d'envahir Fhomme tout entier et compromettent en lui le pouvoir et la volonté d'agir.
Comme Brutus, Hamlet est un grand liseur. Il a toujours sur lui un livre ou un cahier de notes. 11 est plein de ses lectures, et en même temps il n'en est pas la dupe naïve ; il emprunte i ses auteurs même cette sagesse supérieure et transcendante qui apprend à les mépriser ; il ne s'en tient pas aux bords emmiellés de la coupe, il la vide jusqu'à la lie, et quand Polonius lui demande ce qu'il lit si attentivement, il répond avec un dédain amer: c Des mots, des mots,des mots, des mots. » Gomme Brutus aussi, il a pour les études philosophiques une prédilection ; mais s'il lit les philosophes, c'est dans l'esprit d'un Pascal, et volontiers il dirait avec lui : « Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. i> Par un anachronisme qui est un trait de génie, Shakespeare fait d'Hamlet un étudiant, non de l'université de Paris, comme Je brillant et fougueux Laertes,mais de l'université de Wilt(;mberg; sorti des brouillards de lasceptique et profonde Allemagne, le jeune homme aspire à s'y replonger, La richesse de la pensée allemande s'effraye peu des contradictions qui dé-
routent une logique ordinaire; la synthèse magnifique d'un Hegel enveloppe tous les contraires dans son vaste sein. De même Hamlet admet à la fois toutes les idées, et l'on chercherait en vain dans la profusion de sentences précieuses qui composent son écrin philosophique l'unité d'une doctrine particulière. Tout argument lui est bon, les croyances d'une grossière orthodoxie et les doutes d'une philosophie raffinée, les dogmes religieux et jusqu'aux préjugés de la superstitulion populaire. Peu de jours après qu'il a vu l'ombre errante de son père, il parle de cette région inconnue d'oulre-tombe d'où nul voyageur ne revient. On a signalé dans ce langage une contradiction : je le crois bien ! Mais cette contradiction est dans la nature même d'Hamlet; elle indique le premier désarroi d'une intelligence qui tout à l'heure mettra en doute l'authenticité de l'apparition et la soupçonnera de n'être qu'une forme de l'Esprit tentateur. Il ne veut pas frapper Claudius en prière, parce qu'un homme qui prie est en état de grâce: pur sophisme! Hamlet était assez éclairé pour savoir qu'il y a une différence entre la justification et la prière, entre prier et se mettre à genoux. Mais il récoltait sans choix et de toute main des motifs pour ne point agir, parce qu'il élait scep^ tique et qu'il n'avait pas sur les grandes questions qui intéressent le plus l'âme humaine de doctrine arrêtée.
Quand l'instruction fait du mal à quelqu'un, il n'y a généralement qu'un remède au mal : c'est plus d'instruction. Deux voies sont ouvertes aux hommes pour échapper au scepticisme : l'une consiste à être et à rester un sot, l'autre à emporter de haute lutte une position élevée d'où l'on puisse comprendre ou croire que l'on comprend le sens de la vie humaine; Tune consiste à ne rien voir, l'autre à s'imaginer qu'on voit tout; la première est à la portée de tout le monde, la seconde est à l'usage des hommes de grande vaillance ou simplement de foi et de bonne volonté. En d'autres termes, t la nullité de la perspective ou la grandeur de la perspective, l'impuissance de découvrir les contrastes ou la puissance de découvrir l'accord des contrastes * » sont les deux moyens offerts aux hommes pour conserver ou pour recouvrer la paix du cœur et la stabilité de l'esprit. Mais, entre l'immense