‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 86 sur 127 · Taine · texte numérisé non relu

Taine

ttO SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.

majorité des sots et la petite élite des croyants par sagesse, il y a une certaine aristocratie d'esprits à laquelle Hamlet appartenait: ce sont les dilettanti de la pensée, qui ne peuvent pas ou ne Teulent pas conclure et jeter Fancre dans aucun système. Je crains bien qu'aux intelligences voguant ainsi en liberté, plus d'instruction, loin d'être utile, ne rendit un mauvais service; on pourrait, au contraire, leur soubaiter charitablement d'avoir moins de culture, pour peu qu'on envisage, suivant les principes d'une bonne politique, l'énergie et l'action comme les qualités viriles par excellence; car, chez ces hommes, la surabondance de pensées qui n'aboutissent pas, de contemplations flottantes et indécises, les réduit à l'impuissance physique et morale. Quand on n'est pas un demi-dieu, il faut être un homme énergiquement borné pour être un héros. Oui, d'étroites bornes intellectuelles, là où manque une grandeur surhumaine, sont la condition de l'héroïsme. Ce bien précieux — des boraes, — Hamlet ne le possédait pas. Chez lui, l'excès d'esprit était défaut de force. Mais est-ce seulement chez lui? En toute chose cl chez tous les hommes, est-ce que trop de sagesse ne nuit pas à Taction? Est-ce qu une certaine légèreté ou étroitesse héroïque d'esprit n'est pas la condition fondamentale de toute activité efficace dans Tart et dans la vie? Le soldat, pour se battre bravement, a besoin d\me v;mité nationale bien sotte et bien aveugle; malheur à lui s*il est philosophe ! Le marchand ne hasarderait aucune glande entreprise si à ses calculs il n'ajoutait une confiance téméraire en son heureuse étoile *. Jamais l'historien ne se mettrait à écrire s'il ne prenait la résolution brusque de commencer son ivsunié longtemps avant la fin de ses investigations, de se contenter pour le reste d'une science approximative et de renoncer à l'impossible idéal d'une information exacte et complète. Hamlet réllécliissait trop; voilà pourquoi il n'accomplissait pas le devoir de vengeance imposé à sa piété filiale. La réflexion cliez lui i*ongeait et décomposait les ressorts de l'activité naturelle. Plus il examinait la tâche qu'il avait à remplir, plus elle lui semblait irréalisable. Il se faisait de cette œuvre de sang, mais aussi de justice, une idée trop absolument parfaite. Il avait b

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noble et chimérique ambition d'agir non en bourreau, mais en juge, de réduire l'assassin à une confession publique de son crime avant de le frapper. Et ce n'était pas seulement la difficulté matérielle de la chose qui retenait son bras, c'était aussi, c'était surtout son extrême gravité morale. Claudius était son oncle, son roi, le mari de sa mère qu'il aimait tendremeut. Il avait beau avoir soupçonné le crime, ce soupçon avait beau avoir été^confirmé par une apparition surnaturelle, qui oserait dire que cela équivalait à une certitude? Un soupçon n'est pas une preuve, l'apparition pouvait être une machination du monde infernal; certes la conscience d'Hamlet avait de quoi s'alarmer, et lorsqu'il s'écriait comme Harmodius :

Quoi ! le frapper, la nuit, rentrant dans sa maison ! Quoi ! devant ce ciel noir, devant ces mers sans borne ! Le poignarder devant ce gouffre obscur et morne, £n présence de l'ombre et de Timmensité!

la voix de Dieu ne lui répondait pas :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité '.

c Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours à cette idée et perdent le nom d'action... Certes Celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, avec ce regard dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas donné cette capacité, cette raison divine, pour qu'elles moisissent en nous inactives. Eh bien ! est-ce l'effet d'un bestial oubli ou d'un scrupule poltron qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, réflexion qui, mise en quatre, contient un quar-t de sagesse et trois quarts de lâcheté ? Je ne sais pas pourquoi j'en suis encore à me dire : « Ceci est à faire)), puisque f ai motif, volonté, force et moyen de le faire... Suis-je donc un lâche?... Moi le fils du cher assassiné, moi que le ciel et l'enfer poussent aux représailles, me borner à décharger mon cœur

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