HORATIO
Mon bon seigneur, calmez-vous. (On les sépare^ et ilssortent de la fosse.)
Parbleu ! je lutterai avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières aient cessé de se raiouvoir.
LA REINE
0 mon fils ! pour quelle cause?
J'aimais Ophelia. Quarante mille frères, avec tous leurs amaors réunis, ne pourraient pas égaler le mien. A Laertes. Qa'es-tn prêt à faire pour elle ?
LE ROI
Oh! il est fou, Laertes.
LA REINE
Pour l'amour de Dieu, laissez-le.
Morbleu ! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer*! Veux-tu te battre? Veux-tu jeûner? Veux-lu te mettre en pièccsl Veux-tu avaler un fleuve? manger un crocodile? Je ferai toutcela. Viens-tu ici pour pleurnicher? pour me braver en sautant dans sa fosse? Fais-toi enterrer vivant avec elle, j'en ferai tout autant! Et puisque tu bavardes de montagnes, qu'on entasse sur nous des millions d'arpents de terre jusqu'à ce que notre tumulus ait son sommet roussi par la zone brûlante et fasse ressembler l'Ossa â une verrue! Ah! si tu brailles, je rugirai aussi bien que toi! r
Cette scène scandaleuse, qu'on supprime au théâtre et qu'on a raison de supprimer, a une grande importance pour la psychologie d'Hamlet, j'entends d'Hamlet dégénéré. Il n'a jamsds aimé Ophelia, il n'a eu pour elle qu'un caprice de l'imagination; si l'on en doutait, je rappellerais seulement les termes du billet
HAMLËT. 303
doux qu'il lui écrit: c A la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, àOphelia. Qu'elle garde ceci sur son magnifique sein blanc. Doute que les astres soient de flamme; doute que le soleil se meuve ; doute que la vérité soit la vérité, mais ne doute jamais de mon amour. » Se peut-il rien de plus glacial que ces phrases stéréotypées de fade galanterie? Sans le moindre remords, Hamlet sacrifie l'innocente victime à sa sûreté personnelle, s'il faut admettre que sa folie, origine des malheurs d'Ophelia, est feinte en partie et a pour but d'écarter les soupçons. Elle devient folle, elle se noie, il ne songe plus à elle. Mais maintenant, que le frère de la morte paraisse et rugisse de douleur sur son tombeau et saute dans la fosse pour serrer le cadavre dans ses bras, l'orgueil et Tégoïsme d'Hamlet s'emportent tout à coup à la pensée qu'un autre puisse appeler sa bien-aimée une personne honorée par lui, en passant, d'un caprice qu'il ose nommer de l'amour : «J'aimais Ophelia! (fuarante mille frères, avec tous leurs amours réunis, ne pourraient pas égaler le mien! » et il saute aussi dans la fosse, et il bat et insulte Laertes, et il rivalise avec lui d'extravagance et d'emphase.
La mort de Rosencrantz et de Guildenstern est machinée pai' Hamlet avec une méchanceté et une joie diaboliques. Les deux jeunes gens sont chargés d'accompagner le prince de Danemark allant en Angleterre; ils sontporteurs d'une dépèche de Claudius, par laquelle celui-ci prie son royal cousin de lui rendre un seryice d'ami, qui est de trancher immédiatement la tête à son neveu. La pénétration d'Hamlet l'a deviné. Les deux seigneurs sont innocents du message, ils ne le connaissent pas; n'importe : « C'est plaisir de faire sauter l'ingénieur avec son propre pétard; j'aurai du malheur si je ne parviens pas à creuser d'une toise au-dessous de leur mine et à les lancer dans la lune. Oh ! ce sera charmant de voir ma contre-mine rencontrer tout droit leur projet 1 > Hamlet sort de sa cabine la nuit, s'empare de la lettre, l'ouvre et la met dans sa poche. Puis il en écrit une autre, qu'il scelle avec le cachet de son père et dans laquelle, contrefaisant la main ella signature deClaudius, il prie le roi d'Angleterre de mettre à mort sur-le-champ les deux porteurs, sans autre forme de procès, BMis leur laisser le temps de se confesser. Voilà ce qu'est devenu
Fhonneur d'Hamlet; voilà ce qu'il lui en coûte de perdre des innocents, à lui qui hésitait et qui hésite toujours à frapper Tassassin de son père ! Le noble fils du roi lâchement empoisonné est devenu un drôle comme son oncle.
Jusqu'à son voyage en Angleterre, Hamlet pouvait sembler poursnivre un vague plan de vengeance; à partir de ce moment, il devient manifeste qu'il ne veut plus rien faire et qu'il abdique toute activité personnelle entre les mains du sort. Il tombe dans un fatalisme complet : < Si mon heure est venue , elle n'est pas à venir; si elle n'est pas à venir, elle est venue; que ce soit à présent ou plus tard, qu'importe? laissons faire. > Son indifférence et sa paresse descendent au dernier degré de la honte lorsqu'il accepte, seulement pour amuser le roi qui l'en prie, de faire un assaut d'armes avec Laertes. 11 périt dans cette joute, et il était grand temps qu'il mourût, car il était devenu un personnage funeste et meurtrier. *
Telle est toute la tragique histoire d'Hamlet. C'est celle de la dégénération d'une noble nature. Nous l'avons vu actif et indolent, résolu et indécis, sage et fou, consciencieux à l'excès et sans scrupule, loyal et fourbe, tendre et brutal, généreux et égoïste, aussi grand qu'Alceste et moindre que Werther.
Il est évident que de pareils contrastes dans un caractère d'homme ne peuvent être que successifs, et qu'ils ne sont explicables que par l'effet d'une dégénération. Mais ce qu'il y a d'extraordinairement hardi dans la création de Shakespeare et ce qui la rend si difficile à comprendre, c'est que le poète précipite sotv héros avec une rapidité tellement vertigineuse des sommets d^ l'intelligence et de la moralité dans l'abîme de la folie et du mal» que nous perdons de vue la transition et que des contrastes — ^ successifs en réalité — paraissent simultanés à nos yeux éblouie ^ On ne saurait pousser plus loin le paradoxe dans la peinture d^ l'homme « ondoyant et divers » . C'est le nec plus ultra de ce qi^ ^ est permis à l'art dramatique quand il joue avec les contraires - Au delà de ce point extrême où la nature humaine est représenté ^ dans toute sa richesse, il n'y a plus que le faux et l'impossible.
Hamlet n'est rien moins que le rêveur sentimental de la tradition vulgaire, aspirant au ciel et finissant par s'y envoler parce qu. ^
la terre est indigne de lui ; Shakespeare ne connaît pas ces mièvreries maladives du romantisme modenie : Hamlet est un homme très fort, physiquement, intellectuellement et moralement, qui, par le malheur des circonstances et par un vice originel dans la composition de sa nature, devient un criminel positif; mais il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup souffert et parce qu'il a aimé Horatio, je veux dire la vérité et la vertu.