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car aussitôt celte femme me crie : As-tu donc seule perdu un père ? nul autre mortel n^a-t-il connu le deuil ? » Les remontrances banales que Gertrude et Claudîus adressent à Hamiet sont comme une pairaphrase des mots que j'ai soulignés : c Rappelez-vous-le,TOtre père avait perdu son père, celui-ci avait perdu le sien. C'est pour le survivant une obligation filiale de garder pendant quelque temps la tristesse du deuil ; mais persévérer dans une affliction obstinée, c'est le fait d'un impie ; c'est une douleur indigne d'un homme ; c'est la preuve d'une volonté en révolte contre le ciel, d'un cœur sans humilité, d'une âme sans résignation, d'une intelligence simple et inculte. Car, pour un fait qui, nous le savons, doit nécessairement arriver et est aussi conunun que la chose la plus vulgaire, à quoi bon, dans une opposition morose, nous émouvoir à ce point? Fi ! c'est une offense au del, une offense aux morts, une offense à la nature, une offense absurde à la raison, pour qui la mort des pères est un lieu commun, et qui n'a cessé de crier, depuis le premier cadavre jusqu'i rhomme qui meurt aujourd'hui ; Cela doit être ainsi! » Les sanglants reproches qu'Hamlet ose jeter à la face de sa mère, Electre les fait aussi à la sienne : « Dis-moi, je te prie, ce qui te force aujourd'hui à te couvrir de honte, toi qui partage ton lit avec l'infiime complice du meurtre de mon père, ^ qui as de lui des enfants ! > Mais ici l'expression est sobre, le sentiment est diaste, et le blâme est incomparablement moins indécent dans la bouche d'une fille que dans celle d'un fils. On sait snrec quel luxe dégoûtant de détails Hamiet fait subir à sa inère mourant de honte et criant grâce le tableau des plaisirs de scmlit incestueux. Cependant il est convenu que ces passages ne doivent point choquer le lecteur; ils ne le choquent donc point, la scène entière étant consacrée par l'admiration universelle : exemple curieux de l'étrange violence que le despotisme du génie peut faire quelquefois au goftt.
il yafort peu d'analogie entre Gertrude et Clytemnestré. La situation, d'abord, n'est point la même. Gertrude tfapas assassiné son mari; non seulement clic est innocente du meurtre, il est tout i fttit probable qu'elle l'ignore. Elle n'est pas méchante, ôiie ©'est «pK faible, mais à un degi^ où la faiWesse est cou-
pable et presque criminelle. Femme légère et fragile^ elle a eu le tort infiniment grave de convoler à de nouvelles noces un petit mois à peine après la mort . du vieux roi : cependant elle assiste sans émotion apparente, par conséquent, nous devçns le croire, sans mauvaise conscience, à la représentation théâtrale organisée par Hamlet pour amener Claudius à se trahir et qui jette en effet celui-ci dans un trouble si violent. Gertrude aime son fils ; elle l'aime assez pour que, si une rupturei éclatante s'était produite entre Hamlet et son oncle, nous sentions qu'elle se fut secrètement rangée du côté de son enfant. Mais elle n'aurait pas eu le courage de l'amour maternel ; elle n'aurait su agir ni dans un sens ni dans l'autre, et, laissant mollement les choses suivre leur cours, on l'aurait vue prendre, en cas de conflit déclaré, le parti commode que prennent toutes les femmes faibles : celui de s'évanouir. Sans avoir tué son mari, elle a assez de choses à se reprocher pour que sa conscience soit bourrelée de mille autres remords : <r Oh ! ne parle plus, dit-elle à Hamlet ; tu tournes mes regards au fond de mon âme, et j'y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les eflacer. »
A quel point la Glytemneslre de la haute tragédie est solide, entière et vaillante, nous l'avons vu quand nous l'avons comparée à Lady Macbeth. Elle est plus qu'une femme dans Eschyle. Dans Sophocle, elle devient femme; elle éprouve, à l'ouïe de la fausse nouvelle du trépas d'Oreste, une émotion qui, pour nous sembler toute naturelle, n'en est pas moins remarquable chez une héroïne de cette époque : c 0 Jupiter ! que penser de cette nouvelle ? dois-je l'appeler heureuse, ou déplorable, mais utile ? Il est bien triste de ne conserver ma vie qu'au prix de mes propres malheurs ! ... La maternité est une chose étrange; car, quels que soient leurs torts, une mère ne peut haïr ses enfants. > Ce mouvement si nouveau de sensibilité et de pitié ne l'empêche pas d'ail leui's de rester très forte; sa foi en sa propre justice demeure inébranlable : « Ton père, dis-tu (car voilà l'unique prétexte de tes querelles), est mort de mamam; de ma main, il est vrai, et je n'ai nulle raison de le nier. C'est la justice qui l'a sacrifié et non pas moi seule ; et avec un esprit plus sage, tu aurais dû me prêter ton concours. Car enfin ce père,
que lu pleures toujours, a, seul de tous les Grecs, osé immoler aux dieux ta propre sœur... N'est-ce pas là le fait d'un père insensé et cruel? Je le pense, bien que lu sois d'un autre avis que moi ; ainsi parlerait celle qu'il a sacrifiée, si elle retrouvait la voix. Pour moi donc, je ne me repens pas de ce que j'ai fait ; mais si tu crois que j'ai tort, fais valoir de justes raisons et accuse ta mère. » Tel est encore dans Sophocle le langage de Clylemnestre parlant à Electre, sa fille.
On peut apercevoir de faibles analogies superficielles entre Égisthe el Glaudius; ces deux personnages, à tout prendre, diffèrent moins l'un de l'aulre que Clylemnestre et Gertrude. En vrais poètes, épris de beauté idéale, Sophocle et Shakespeare se sont plu à rehausser par quelques traits qui les ennoblissent la banalité de deux coquins dont l'esprit de luxure a fait des meurtriers. Égisthe fait preuve d'un courage par lequel il se relève à nos yeux, lorsqu'il dilàOreste, qui veut l'entraîner pour le tuer derrière le Ihéâtre : « Pourquoi me conduire dans l'inlérieur du palais? si ton action est belle, qu'as-tu besoin des ténèbres? que ne frappes-tu à l'instant? » Et Glaudius, assurément, ne manque pas de grandeur, lorsqu'il reçoit avec calme l'assaut de Laërtes furieux, qui, dans une scène évidemment destinée à offrir un frappant contraste avec la lenteur et l'irrésolution d'Hamlet, iSait irruption dans le palais à la tête d'une foule d'insurgés en armes, pour venger sur le champ par le meurtre du roi la mort de Polonius, son père :
€ Par quel motif, Laërtes, ta rébellion prend-elle cette allure gigantesque? Lâchez-le, Gertrude; ne craignez rien pour notre personne; il y a une magie divine qui fait si bien la haie autour des rois, que la trahison peut à peine regarder à la dérobée ce qu'elle voudrait faire el demeure impuissante. Dis-moi, Laërtes, pourquoi tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude ; parle, ami.
Laërtes. — Où est^mon père?
Le roi. — Mort.
La reine. — Mais pas par la faute du roi.
Le roi. — Laissez-le faire toutes ses questions.
Laërtes. — Comment se fait-il qu'il soif mort? Je ne veux pas
aïO SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
qu'on jongle avec moi ! Aux enfers Fallégeance ! au plus noir démon la foi jurée I Conscience, religion^ au fond de Tablmc ! J'ose la damnation... Je suis résolu à sacrifier ma vie dans les deux mondes; advienne que pourra I je ne veux qu'une chose: venger pleinement mon père.
Le roi. — N'est-il rien qui vous arrêtera?
Laërtes. — Rien que ma volonté ; non celle du monde entier. Quant à mes moyens, je les ménagerais! bien que j'irai loin avec peu.
Le roi. — Bon Laërtes, parce que vous désirez savoir la vérité sur la mort de votre cher père, est-il écrit dans votre vengeance que vous ruinerez par un coiip suprême amis et ennemis, ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort ?
Laërtes. — Je n'en veux qu'à ses ennemis.
Le roi. — Eh bien! voulez-vous les connaître?... Je vons prouverai clair comme le jour que je suis innocent de la mort de votre père, et que j'en éprouve un sensible chagrin. »
Claudius, dans cette scène, montre du sang-froid, de l'intelligence et du courage. Quelques-uns de ses discours sont dignes d'un roi, dignes d'un homme, dans la plénitude du sens humain et viril de ce mot. Mais, d'un autre côté, ce serait être dupe de l'apparence que de trop croire à ses vertus. S'il y a une idée morale dans la conception du caractère de Claudius, le dessein du poète a dû être de représenter en sa personne la contradiction qui peut exister entre la conduite d'un homme et son langage. Le langage de Claudius lui fait honneur dans l'esprit des juges superficiels, mais sa coaduite est ignoble. Ce roi de comédie, comme l'appelle Hamlet, ce roi de pièces et de morceaux, n'est en somme qu'un beau masque. Shakespeare lui a donné le même caractère d'hypocrisie qu'Eschyle à son Égisthe, qui a le front de dire, en apprenant la fausse nouvelle de la mort d'Oreste, au moment même où celui-ci va le tuer : « J'apprends que des étrangers nous apportent une nouvelle bien contraire à nos vœux : Oreste serait mort !... Ce sera pour nous une source nouvelle de douleurs, alors qu'un meurtre récent ulcère encore et déchire les âmes. » Scrutez les mobiles vrais de Claudius, vous découvrirez bientôt un fond de bassesse
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et d'ignominie dans des actes qui pouvaient sembler honorables au premier abord. Pourquoi envoie-t-ii aux Norvégiens un message de paix et d'amitié ? pourquoi parle-t-il avec bienveillance à Hamlet ? C'est afin de pouvoir jouir du bien criminellement acquis, en se livrant sans être inquiété à ses habitudes d'ivro-' gnerie et de débauche ; car Shakespeare le peint avec insistance comme un ami des plaisirs grossiers do la table. Et comment se termine cette belle scène avec Laërtes, où il paraît tellement à son avantage? par le conseil donné au jeune homme de faire un assaut d'armes contre Hamlet avec un fleuret empoisonné. Le poison, arme favorite des lâches^ voilà l'instrument dont il s'est aussi servi contre le père d'Hamlet, au lieu de l'héroïque poignard. Claudius se rend justice à lui-même, lorsqu'il dit ; « La joue d'une prostituée, embellie par un savant plâtrage, n'est pas plu« hideuse sous la matière qui la couvre que mon forfait sous le fard de mes paroles. ^ Ses efforts infructueux pour prier nous montrent le misérable état d'un pécheur qui a conscience de. sa culpabilité, qui a peur du châtiment, mais qui n'a pas le courage de renoncer au fruit de son crime. U va sans dire qu'un mou^ vemenl comme celui qui fait tomber Claudius à genoux, accablé sous le poids de son forfait, est d'inspiration chrétienne et ne saurait avoir son analogue chez les criminels tout de marbre et d'airain de la haute tragédie.
Arrivons àOreste. — Avant tout, il faut distinguer entre l'Oreste d'Eschyle et de Sophocle, d'une part, celui d'Euripide, de l'autre; car ce sont deux personnages essentiellement différents. La transformation que le héros subit entre les mains du troisième tragique de la Grèce fut si profonde, qu'en vérité il y a plus de différence entre l'Oreste de ses prédécesseurs et le sien, qu'entre son Oreste à lui et l'flamlet de Shakespeare,
Le caractère des héros de la tragédie avant Euripide, pu avant les premières traces d'altération qu'on peut remarquer chez Sophocle, c'est d'être des statues, dans toute la rigueur du terme. Goomie des statues, ils sont d'un seul bloc ; comme des statues, l'expression de leur physionomie est immuable et fixe ; comme des statues enfin, leur beauté a un cachet hautement général : car la sculpture est le plus idéal des arts, et tant qu'elle a con-
sei*vé les traditions du grand style, elle s'est toujours interdit la représentation des nuances, Timitation trop exacte de la réalité et delà vie. Cette parenté de la haute tragédie avec la statuaire eiplique le fréquent usage que j'ai dû faire du mot plastiquey toutes les fois que j'ai eu à caractériser sommairement les principales figures d'Eschyle ou de Sophocle ; on ne saurait trouver de terme plus juste pour résumer leurs qualités essentielles. Il y a de graves penseurs, trop portés peut-être à chercher dans chaque production de la poésie le sujet d'une méditation chrétienne, qui ne peuvent concevoir l'essence de l'art tragique que comme une lutte intestine de la passion et du devoir, de la cbair et de l'esprit : la vraie intelligence des chefs-d'œuvre dramatiques de la haute antiquité est tout à fait incompatible avec cette manière devoir; rien n'est plus opposé à l'art d'uù Sophocle ou d'un Eschyle que ces sortes de conflits dont le théâtre est l'âme des personnages, partagés entre Dieu et Satan. Le propre des criminels de la haute tragédie, c'est, au contraire, d'avoir une conscience absolument ferme et tranquille; ils ne doutent pas qu'ils n'aient raison; ils ont confiance en leur bon droit, comme les égorgeurs de la Saint-Barthélémy dans l'opéra desHtiguenotSy et ils disent avec eux : « Ma cause est juste et sainte ! > C'est qu'en eflet elle est juste et sainte. La passion qui les anime n'est jamais un sentiment bas et personnel; elle s'identifie toujours avec un devoir ou un intérêt sacré. Uniquement remplis du dieu qui les inspire, ils sont, si je puis m' exprimer ainsi, athées pour tous les autres, et l'étroitesse de leur horizon est précisément ce qui fait leur force. Leur volonté est aussi énergique que leur esprit est borné. Electre, fille d'Agamemnon, n'admet pas que sa soenr Chrysothérais vienne lui rappeler qu'elle est en même temps fille de Clytemnestre : < 11 est vraiment indigne qu'étant fille du père qui t'a donné le jour, tu l'oublies pour t'inquiéter de ta mère I... Quand je fais tout pour venger mon père, loin de seconder mes projets, tu m'en détournes. Cette conduite, outre qu'elle est coupable, ne prouve-t-elle pas de la lâcheté?... Toi qui te vantes de haïr ses assassins, tu les hais de paroles, mais tu es en réalité d'intelligence avec eux... Renonce, si tu veux, à être appelée la fille du plus noble des pères, pour être nommée la fille de ta mère, tu montreras ainsi que tu as trahi ton père mort. >