‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 94 sur 127 · RESTE · texte numérisé non relu

RESTE

Le tragiique de la situation consiste bien en ceci, que les personnages sont placés entre deux devoirs également obligatoires ; mais le trait caractéristique par excellence des héros de la haute tragédie est de ne jamais balancer longtemps entre ces deux devoirs qui nous paraissent égaux, et, dès qu'ils ont choisi Fun ou Tautre, de s'y dévouer totalement, sans réserve et sans regret. Oreste sera poursuivi par les furies de son père, s'il néglige de le venger; il sera poursuivi par les furies de sa mère, s'il ose tuer celle-ci : situation terrible, ainsi exprimée par Euripide : ' « Si j'eusse approuvé ma mère en silence, qu*avais-je lieu d'attendre des mânes |de mon père? Sa haine n'aurait-elle pas déchaîné contre moi les furies? Si les terribles déesses préparent la vengeance de ma mère, ne vengeront-elles pas celui quifutbien plus cruellement outragé? » Placé entre ces deux alternatives, rOreste d'Eschyle n'hésite pas : il choisit la seconde ; il tuera sa mère. Sa résolution prise, il fait son plan avec un esprit aussi lucide que sa volonté est ferme, et il le suit de point en point :

« Un mot suffira. Qu'Electre rentre au palais; qu'elle cache soigneusement nos desseins. Par la ruse ils ont tué un héros; la ruse nous les livrera : qu'ils meurent pris dans le même piège que lui, ainsi que jadis l'a prédit Loxias, le puissant Apollon, le devin qui ne mentit jamais. Je prendrai le costume d'un étranger, je me chargerai du bagage complet d'un voyageur; avec cet ami, avecPylade, je me présenterai aux portes du palais, comme un hôte, comme un ami de guerre de la famille. Nous parlerons, Pylade et moi, la langue qu'on parle près du Parnasse; nous imiterons l'accent de Phocide. Nul des gardiens de la porte ne nous fera, certes, un riant accueil, car le génie du mal règne dans cette demeure. Hé bien ! nous resterons à la porte, nous attendrons que quelque passant nous aperçoive et leur dise : « Pourquoi repousser l'étranger qui demande asile? Égisthe n'est-il pas en ces lieux? n'a-t-il point entendu? }> Et si je franchis le seuil de la porte, si je trouve cet homme assis sur le trône de mon père, ou quMl vienne à moi pour me parler face à face — oui, n'en (toute pas — et pour m'examiner des yeux, avant qu'il ait dit : € Étranger, d'où es-tu? » il est mort; le glaive rapide a prévenu sa fiiite. Ërinnys voit encore abonder les meurtres ; ce sang qu'elle

^ boire, c'est la troisième coupe qu'elle aura remplie. Toi donc, Electre, veille bien à ce qui se passe dans le palais; il faut que tout concoure à mes desseins. Yous, faites pour nous de sages vœux : sachez vous taire quand il £aiut, sachez parler à propos. Pylade aura l'œil sur le reste ; c'est lui qui m'assurera le succès dans cette lutte, où la main s'armera du glaive S «

On le voit, l'Oreste d'Eschyle est calme dans son œuvre de justice ei de vengeance.

11 commence par tuer Égisthe ; puis il dit à sa mère :

t Suis-moi, je veux t'^orger près de cet homme. Vivant, tu Tas préféré à mon père : meurs donc, pour dormir encore avec lui, toi, l'amante de cet homme, l'ennemie de celui que tu devais aimer!

cLTTEMiiESTRE. — G'cst moi qui ai nourri ton enfance ; à tûQ tour, laisse-moi vieillir.

ORKSTB. — Toi, la meurtrière de mon père, tu vivrais près de moi!

CLTTBMNSSTRB. — C'cst le Dcstiu, ô mou enfant, qui a commis le crime.

ORESTfi. — C'est le Destin qui va te donner la mort. >

Alfîeri, en traitant le même sujet, a cru ne pouvoir le faire accepter à des spectateurs modernes qu'à la condition de représenter Oreste comme étant hors de sens, au moment ou il frappe sa mère.

Les contrastes entre l'Oreste de la haute tragédie et Hamlet sont trop évidents pour qu'il soit utile de les signaler. Notons seulement cette particularité piquante, que le fantôme du vieil Hamlet est obligé de reparaître pour dire à son fils : < N'oublie pas I ) et aiguiser sa résolution qui s'émousse, au lieu qu'Oreste évoque lui-même Tombre de son père et l'excite à se souvenir du crime et à combattre à côté de ses vengeurs : < Permets, ô terre! que mon père vienne être témoin du combat!... Souviens-toi an bain où tu fus immolé, mon père!... Au souvenir de ces outrages, te réveilles-tu, mon père!... Entends ce dernier cri que

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