Les Choéphores. Traduction de M. Picrron
je t'adresse. Vois les deux enfants debout près de ta tombe. » Et Electre, joignant sa voix à celle d'Oreste, ajoute : « Souviens-toi du filet où ils t'ont luél... Relève ta tète chérie. Envoie la justice combattre à côté de tes enfants, b II est remarquable aussi qu'Hamlet ne frappe le roi que quand il est lui-même blessé à mort. Sans parler du long délai de ce coup d'épée, on ne peut rien imaginer de plus contraire à l'esprit religieux de l'acte d'Oreste que cette mesquine et subite exécution, qui perd ainsi son caractère de devoir sacré pour prendre celui d'une vengeance personnelle.
J'ai souvent insisté sur la gravité d'Eschyle ; des trois tragiques grecs, il est le plus sérieux. Sophocle, plus exclusivement artiste, pense moins profondément. Comme à tous les grands initiateurs, il a été donné à Eschyle de devancer parfois son époque : dans le rôle d'Oreste tel qu'il l'a conçu se trouvent deux petits mots qu'on chercherait en vain dans Sophocle et qui ont une portée immense ; ils contiennent en germe toute la révolution qui devait s'opérer plus tard dans la manière de concevoir le personnage. Clytemnestre, voyant l'épée d'Oreste levée sur elle, lui crie d'une voix suppliante : « Arrête, ô mon fils ! Respecte, cher enfant, ce sein sur lequel tu t'endormis tant de fois, où tes lèvres sucèrent le lait nourricier ! » Et Oreste, ému, dit à Pylade : ri apàdw (t Que ferai-je ? » Son hésitation ne dure qu'un instant; en moins d'une seconde, la résolution — infernale ou divine — est rentrée dans son cœur, plus farouche, plus inflexible que jamais; mais cet éclair si court suffit pour jeter sur le sombre héros d'Eschyle un rayon d'humanité. L'Oresle de Sophocle est plus plastique, et par là moins intéressant, parce qu'il est moins homme. 11 reste dur et froid comme une vraie statuede marbre. Il révolte nos sentiments, lorsqu'il dit à sa sœur Electre, aussi cruelle que lui : a Prends garde que ta mère ne devine quelque chose à la gaieté de ton visage, quand nous serons entrés dans le palais ; aie plutôt l'air de pleurer ma mort prétendue; car, après le succès, nous pourrons librement rire et nous livrer à la joie.» Ces enfants, si gais à l'idée de tuer leur raère et capables de rire après le meurtre, nous paraissent atroces et faux; nous sommes de l'avis de Corneille : « Je veux bien, écrit ce poète dans son Discours de la Tragédie^ que Clytemnestre
ne meure que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé, ccpendantqu'elleest à genoux devant lui elle conjurede lui laisser la vie. Je ne puis même pardonner à Electre, qui passe pour une vertueuse opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est sur sa mère qu'il le venge. »
Avec Euripide, tout change. La transformation qui se fit alors dans l'art et dans la pensée est d'autant plus significative, qu'elle ne doit pas être mise sur le compte d'une vigueur exceptionnelle de génie chez le troisième des grands tragiques de la Grèce. Euripide est inférieur à Eschyle, comme penseur; à Sophocle, comme artiste. Mais les idées nouvelles étaient, pour ainsi dire, dans l'air; il s'était fait, à Athènes, au v* siècle, une dépense d'intelligence comme on n'en a jamais vu depuis lors en aucun temps, ni sur aucun lieu de la terre, et Euripide faisait entendre sur la scène un écho du grand enseignement d'Anaxagore et de Socrate. Progrès des idées morales, déclin des croyances religieuses : tel est en deux mots le caractère de la réforme qui s'accomplit sous l'influence de la philosophie dans tous les domaines de l'activité intellectuelle.
Oreste, dans le théâtre d'Euripide, devient un héros moderne, non moins dépaysé au milieu de la barbarie des moeurs antiques que riphigénie de Racine ou de Gœthe. Il doute de la justice de sa cause, parce qu'étant éclairé et intelligent, n'ayant plus les anciennes bornes d'esprit qui faisaient les hommes forts, il aperçoit ce qu'il peut y avoir de juste aussi dans la cause de l'adversaire.
A la différence de l'assassinat du vieil Hamiet par Claudias, crime de pure scélératesse, le meurtre d'Agamemnon par Glytemnestre avait été jws^«; c'était la vengeance du sacrifice d'Iphigénie. Lorsque Hamiet hésite à frapper Claudius, les causes de son hésitation résident surtout dans son caractère; car rien de vraiment sacré, rien d'absolument respectable ne se dresse devant lui pour retenir son bras. L'hésitation d'Oreste avait des motifs bien autrement graves, puisque c'est sa mère qu'il devait tuer, et une mère qui, au point de vue de la loi féroce du talion,
n'avait iait que son devoir. Cependant, il la tue. Mais, à peine le meurtre commis, H s'en repent amèrement et maudit le dieu qui l'a poussé. L'action qu'Eschyle, non sans épouvante, mais avec foi, avait approuvée au nom de la religion, Euripide la condamne formellement au nom de la morale.
Hamlet n'a pas besoin d'avoir encore versé le sang de personne pour que sa conscience le tourmente ; la disposition du cœur, même quand les mains sont pures, suffit, comme le Christ l'a enseigné au monde, à rendre l'homme coupable. Dans Euripide, la conscience s'éveille chez Oreste après le crime; mais c'est déjà beaucoup qu'elle s'éveille. Il n'y a rien de semblable dans Eschyle ; l'Oreste de la haute tragédie n'éprouve aucun remords. Le châtiment que. les Euménides veulent lui infliger est un châtiment matériel; il s'agit à la lettre de ronger sa chair par la maladie et de sucer le sang de ses veines comme font les vampires. Matérielle aussi est la purification par laquelle l'Oreste d'Eschyle essaye de rentrer en grâce auprès des dieux infernaux; elle n'a point le caractère d'une expiation intérieure et morale, elle consiste simplement à immoler un porc et à verser sur ses mains l'eau du sacrifice : « Puissante Minerve, je n'ai plus rien à expier, et ma main, en touchant ta statue, n'y a point imprimé de souillure, je vais t'en donner une preuve certaine. Tout homicide, dit la loi, doit rester muet jusqu'à ce qu'il se soit purifié par le sang d'une jeune victime : il y a longtemps que, dans d'autres temples, le sang des victimes et l'eau lustrale ont lavé mon forfait. » Combien l'Oreste d'Euripide serait heureux d'être quitte de son crime à si bon marché! mais il est trop éclairé et trop moral, il n'est plus assez religieux à la façon de l'antiquité païenne, pour croire que le sacrifice d'une victime et des flots d'eau lustrale versés sur ses mains pourraient le justifier. Sa œnscience^ comme il le dit àMénélas, le sentiment profond de l'atrocité de son forfait, le torture et l'obsède au point de le jeter dans une véritable folie.
On voit que l'Oreste d'Euripide n'est point sans une certaine ressemblance, dans ses traits essentiels et généraux, avec l'Hamlet de Shakespeare ; il y a, en outre, dans le détail des rôles quelques analogies assez frappantes. — Hamlet en vient à se demander si l'ombre qu'il appelait d'abord « un honnête fantôme i ne pourrait pas être le diable; il soupçonne dans l'apparition
nocturne qui a empoisonné son existence quelque machination du monde infernal : de même, Oreste ne peut croire qu'un dieu du ciel lui ait vraiment commandé de tuer sa mère, et il accuse l'oracle d'être un piège tendu à son bonheur et à son innocence par un mauvais génie :
< 0 Apollon ! quel oracle insensé tu m'as fait entendre I
Electre. — Mais si Apollon est insensé, qui donc est sage?
Oreste. — Quand tu m'ordonnas de tuer ma mère, crime abominable !
Electre. — Mais à quel mal t'exposes-tu en vengeant ton père?
Oreste. — Je serai poursuivi comme parricide, moi jusqu'alors innocent.
Electre. — Et si tu ne venges pas ton père, certes tu seras impie.
Oreste. — J'encourrai le châtiment de ma mère, si je deviens son meurtrier.
Electre. — Mais de qui l'encourras-tu, si tu négliges la vengeance paternelle?
Oreste. — N'est-ce point un mauvais génie qui m'a donné cet ordre sous les traits d'un dieu?
Klectre. — Assis sur le trépied sacré? pour moi, je ne puis le croire.
Oreste. — Et moi, je ne croirai jamais qu'un tel oracle soit saint. »
L'omble du vieil Hanilet défend à son fils de rien entreprendre tH>nlii> sa nii^re; TOreste d'Euripide, après avoir maudit Apollon ot so$ onlres « impies », ajoute : c Je pense que mon père, si j*avais pu lui demander en face si je devais immoler ma mère, m'aurait iH.mjui'é, les mains étendues vere moi, de ne point pion- )(vr le ter dans le sein de celle qui m'a donné le jour. » C'est oxaolemenl Tinverse de ce que dit TOreste d'Eschyle : t Je ne me ivpens pa^i... Je suis sans crainte. Mon père, dn fond de son /omf^Nni, .Nvni mon dcfvèèSt^Hr, » — Etiripide dit ailleurs: t Voici d*oA viiMU aux mortels la passion de vi^Te : nous savons ce que o*oiit que la vie, mais c'est parce que nous ne connaissons pas la
*t, que chacun redoute de dire adieu à la lumière. !> N'est-ce là toute la matière, en deux lignes, du plus célèbre des ids monologues d'Hamlet?
... Être ou n*être pas, c'est là la question.
Que fttut-il admirer? la résignation
SobÊisani l«i assaut», Fortu&e, et tes outrages?
Ou la force s'armant contre une mer d'orages
t^t les mettant à fin par la lutte? — Mourir,
Dormir, et rien de plus! et puis ne plus sottffHr!
Fuir ces mille tourments pour lesquels il faut naître !
Mourir, dormir! Dormir! qui sait? rêver peut-être !
Peut*4tre^... Ah! tout est là! quels rêves peupleront
Le sommeil de la mort, lorsque sous notre front
îf e s'agiteront plus la vie et la pensée?
Ge mystère nous rivd à la terre glacée 1
Hé ! qui supporterait tant de honte et de deuil,
L'injure du tyran, les mépris de l'orgueil.
Les ienteurs de la loi, la cruelle souffrance
Que creuse dans le cœur l'amour sans espérance,
La lutte du génie et du vulgaire épais...
Qvand un fer aiguisé donne si bien la paix? '
Qui ne rejetterait son lourd fardeau d'alarmes ?
Qui mouillerait encor de sueurs et de larmes
Son accablant chemin, — si l'on &• craignait pas
Quelque chose dans l'ombre au delà du tré|)as?
Ge monde inexploré, ce pays qu'on igttoro,
î^^ok n'a pu rev^iir nnl voyageur encore,
Voilà ce qui d'horreur frappe la volonté!
Et, devant cette nuit, l'esprit épouvanté
S'en tient aux maux certains sous lesquels il sucoombe»
Par la crainte des maux inconnus de la tombe*!
In teiminant ces études de littérature comparée 9ur Shakesre et l'Antiquité, je Suis frappé, une fois de plus, de la posii remarquable d'Euripide entre les poètes grecs ses prédéseurs et le poète anglais. Un demi-siècle à peine le sépare schyle, vingt siècles le séparent de Shakespeare, et cependant ist plus voisin moralement de Shakespeare que d'Eschyle, ripide a consommé la plus grande révolution qui se soit lais faite dans l'art dramatique, lorsque, au lieu du conflitérieur des dieux, où résidait avant lui l'essence du drame, il nsporta le théâtre de la lutte tragique dans l'âme des personnes. Quels sont les véritables acteurs de VOrestie d'Eschyle ? les
• Traduction de M. Paul Meurice.
Euménides et Apollon. Et quels sont les véritables acteurs de VAntigone? ce sont encore (bien que déjà, dans Sophocle, l'humanité ail plus de relief que dans Eschyle) les dieux du ciel, protecteurs de l'État, et les divinités infernales, vengeresses des liens du sang. L'antique Oreste a une confiance entière en Apollon, il honore uniquement ce dieu; Créon, de même, s'appuie sur Zeus seul et raille les divinités de l'Hadès, auxquelles Antigone, au contraire, voue de son côté un culte exclusif. Le chœur représente l'harmonie, dans la conscience humaine, des dieux qui se combattent sur la scène : tel est, en trois phrases, tout le système de la haute tragédie. Sous la main d'Euripide, ce bel édifice religieux s'écroule; l'homme, dans la richesse et la complexité de sa nature, dans les conflits intérieurs de son âme partagée, devient le centre de l'intérêt dramatique. Et désormais, le drame reste ce qu'il est devenu avec Euripide. A l'exception A'Athaliey œuvre sublime, où la grandeur de la lutte entre Jéhovah et Baal fait paraître comme un néant l'humanité, toutes les tragédies seront conçues dans l'esprit du dernier des tragiques de la Grèce et de son imitateur latin, Sénèque. Les poètes de la comédie nouvelle, qui étudient le cœur humaii), qui imitent les réalités familières de la vie et mêlent le pathétique au rire, sont sa descendance immédiate.
Shakespeare n'est point en dehors de cette grande postérité d'Euripide ; mais les passions proprement romantiques occupent dans ses tragédies une place moindre que dans celles des autres poètes modernes, et plusieurs de ses héros sont entiers et solides, comme ceux d'Eschyle et de Sophocle.
OLIÈRE, SHAKESPEARE