‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 96 sur 127 · CRITIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

CRITIQUE ALLEMANDE

jj.

apologiste allemand de Molière. -- Des comédies de Shakespeare en génétàH. - Universalité de Molière. — Les disputes de goût. -*- Shakespeare et Ariito* hane. — Shakespeare et Plaute. — Shakespeare et Molière.

Moliërey Shakespeare und die deutsche Kritik : tel est le titre m volume de cinq ceûtset quelques pages publié en 1869 à Leip- ' par lè docteur G. Humbert. M. Rûmeiin, chef de la réaction i-shakespearîèrrne en Altemagne, avait opposé et préféré Schil-

et Goethe à Shakespeare; M. Huînbert lùî bpposé et lui prèe Molière, pour lequel il professe un culte enthousiaste. Clomment n'aimerions- nous pas un si brave honime? Qiii, en lice, auraU le cœur assez dur pour lui dire que son livre

lotig, diffus, mal composé ? Et, si Foû se croyait permis de tiquer la forme, oserait-ori sans rougir faire des réserves sur Pond, dire à râuteûr qu'en prouvant trop il risque de prouver te, qu'en attribuant à Molière toutes lés perfections il tombe îs l'excès même reproché par fut aux shakèspearomdheSy et 'il eût agi plus habilement dans Fintérét de la cause s'il avait Mgffeusëttient làisisé à radvet^aire quelques os à ronger? ut! M'. Hûmbert adïniretout, — jusqu'au discours de l'exempt afin du fûrtùfey jui^ù'à là dissertation du frère ft'Argan ^ur vaHiîlêdë fâmédèbiné, jusqu'aux sermons dd sage Cïêiahtë en ^eur dé la ià'odératioh ! Il y a cfuélquB cliose de touchant dans a dévouement absolu àMohère. « Notre amour pour Molière,

écrit-il dans sa préface, s'est renouvelé à chaque lecture de ses œuvres; et cet amour (nous osons^ajouter : notre amour pour la littérature française eh général) pourrait difficilement nous être reproché, puisque nous le partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à prendre un ton pareil; or, c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de Juvénal : « L'indignation fait... le critique. »

On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien légitime que devait causera un si chaud partisande MoHère la manie des critiques de son pays de^lui préférer Shakespeare sur tous les points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre au jour une quantité de jolies idées, fraîchçset neuves, qui ne sont, pas encore tombées dansle domaine de la critique banale. Par exemple, M. , Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à cette question: convient-il d'appeler prosaïque le genre de Molière, par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul poétique? Nous n'ayons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé depuis longtemps, coinmeàun.sujet complètement épuisé, à toute étude esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus, comme Shakespeare pour les Anglais, quel'objetçl'uDe érudition aride et d'une curiosité purement matérielle. Dans for* dre des recherches historiques, biographiques, philologiqujss, M. Humbert n'a pas la prétention d'apprendre la moindre chosci son lecteur; mais il nous fait assister aune grande bataille rangée d'idées et de doctrines. Gomme il ne manque jamais de citerlrçs au long les opinions qu'il combat, et comme il s'pfface lui-même avec un empressement modeste derrière tous les maîtres dont II pensée est en harmonie avec la sienne, sop livre .est un répertoire commode de ce qui a été écrit en Allemagne déplus curieux ei fie pius profond sur Molière. Je compte mettre largement à.coBî trîbucion e volume de M. Humbert dans l'étude qui va suivre, A

INTRODUCTION. 32 h

je commence cette œuvre de pillage en lui volant son litre : « Molière, Shakespeare et la critique allemande. »

La première édition complète des œuvres de Shakespeare, FinfolSôf de 1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de comédies. Les voici dans leur ordre : la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les Joyeuses bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peirtes d'Amour perdues, le Songe d'une nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira, la Méchante femme mise à la raison. Tout est bien qui finit bien, le Soir des Rois oti Ce que vous voudrez, le Coiite d'hiver. Ce serait une naïveté d'avoir égard à ces dénominations; elles ont été données sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de théâtre? C'était le cas en Espagne au xvi* siècle, et encore au xvii** en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point gênés pour refaire cette classification àleur idée.Gervinus réduit le nombredes comédies proprement dites àonze, par l'élimination du Marchand deVenise, delà Tempête et de Mesurepour mesure, Ulrici, au contraire,le porte jusqu'à seize, en y ajoutant deux pièces : Cymbeline et Troilus et Cressida, Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe des comédies cinq pièces qu'il appelle des drames, parce queée sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux : ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en OMire Cymbeline ei le Conte d'hiver. H. Kreyssig aurait bien pu ranger parmi les drames au moins deux pièces encore : Tout est bien qui finit bien et les Deux Amis deVérone, et, s'il lui avait plu de débaptiser aussi Beaucoup de hruit pour rien, ni le ro\e brillant de Béatrice et de Benedict, ai les personnages grotesques de Dogberry et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez tragique au fond, le nom de comédie. — D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût,c'est-à-dire de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être %)areuses, il faudrait avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est bcomédieen soi; mais la recherche d'une telle définition, comime jé'me propose de le démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font deà ouvrages pour le théâtre, et ils se

moquent bien de savoir dans quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer ! Si Ton avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, te Misanthrope et le Tar^w/i?, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs, lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamletune troupe de comédiens: a Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la conoédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les poèmes sans règles. »

Dans la première partie de cet ouvrage, consacrée à rexanaen des pièces plus ou moins antiques de Shakespeare, nous avons analysé la Comédie des méprises, imitation indirecte de Plaute,et nous avons fait de la parodie héroï-comique de Trolltis et Crmida une longue étude, proportionnée à l'importance de cette œuvre extraordinaire, où Shakespeare, sans être autre chose que l'héritier des traditions du moyen âge et de la Renaissance, ressemble à un ancêtre de MM. Henri Meiihac et Ludovic Halévy, et écrit h Belle Hélène à l'aurore même du siècle qui devait exagérer jusqu'au fétichisme le culte de Tantiquité ! Je n'analyserai point d'autre comédie de Shakespeare, la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général dansle charme poétique de laforme, c'est-à-dire dans un élément qui se dérobe aucommentairecommc a la traduction. Ce sont, pour la plupart, moins des comédies de caractère ou même d'intrigue que des comédies fantastiques, des féeries, dont le nœud est naturellement assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient aux productions de ce genre. Le narré pur etsimple de ces sortes de fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis CanUs tirés de Shakespeare, ne peut intéresser que l'enfance. Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri Heine riait du docteur Samuel Johnson : c Le docteur Johnson, cette énorme cruche de porter, ce John Bull de l'éruditipn, ne savait pas pourquoi il éprouvait, en conunentant U

IiNTRODUGTION. 327

Songe d'une nuit (Tétéy tant de démangeaisons aux narines et une si forte envii^ d'éternuen; c'est que, pendant ce temps, la* reiile Mab exécutait sur son nez les plus drôles de cabrioles. » Des œuwés si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire entre la poésie et la musique ; elles n'ont pas été faites pour être pro-^ foBdémeilt étudiées, et elles doivent être lues dans ces heures de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent. Un • moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle en montrant sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel précisément nous refusons le droit de donner ici sôB aivis et>qui doit dormir- pendant leur lecture : mais à quoi boD prouver que Is'poète n^ pas su atteindre un certain idéal -d^ perfection qutl ne s^est jamais proposé? Jl ne voulait, âfved ces diftrmants ouvrages, qu'amuser la fantaisie; iliie prétepdait point satisfeire la raison. Un homme qui partait dans son cerveau le poids de^ tant de grandes tragédies pouvait apparemment, sans le con^édelàcritique,'Se délasser l'esprit à désœuvrée tnoinsr fortes, et ce «erait»manquerlourdement de tact que de venir reprocher à Fauteur de Afc»$6^^fc d- avoir négligé dans ises comédies les '6Sipaotôres et l'intrigue. Il faut, au contraire, s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et d'original, de ce que ces productions moindres,

D6 toùle Aub^ valeur étemels montùnénts, .Ne BOQt4'Aoimi9 oUif quejefi arnusemçQto,

M. Humbart a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, eât juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans .de tout autres conditions que nous. Il avait à redresser i^ jugement de ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des ôervinus et des Ulrici. Ces critiques trop pénétranis avaient découvert dans les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des idées ^ comme ils disaient, doiit le germe même n'a jamais existé que dans leur propre cerveau ; ils considéraient son théâtre comique comme réunissant toutes les

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perfections, et 2iu lieu de prendre le Songe df^ne nuit S été simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un eharmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le chef-d'œuvre delà comédie de caractère t M. Humbert a doncibien fait de montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans le Songe d'une nuit d'été, non plus que dans les autres comédies féeriques de Shakespeare ; qu'un solide aliment pour Tesprit, semblable à celui qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions de sa veine comique ; que ses meilleure^ pièces en ce genre sont des Captaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre idée que d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques. En principe,- ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans son livre, c'est la superstition absurde des shakespearomanes ; mais, comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu lui-même né laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre ses adorateurs indiscrets. Semblable critique serait superflue et tout à fait déplacée en France, où le^ comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.

Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en France de la coni'éâre : c'eist lu! Mâchante femme mise à la raison^. Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur, cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un rifacimento. The taming of the Shrew, par l'imitation des réalités de la vie bourgeoise, constitue une excep-

i. Tmning épiht Skréw, '• ^•*" * •.^t-M -,- »i.-.-« « -v.

lion dans le théâJre comique de Shakespeare, ainsi que les Merry Wivesof Windsor, Ces deux pièces, les- plus franchement plaisantes que le poète ait signées de son nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une tradition qu'on a tout li^iï de croire vraie, la farce des Joyeuses bourgeoises de Windsor fut écrite en quinze jours, sur un ordre de la reine Elisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que Falstaff, en tombant du drame historique de Henry IV sur la nouvelle scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste, si bien en selle sur le^ coursier de la fantaisie que rien, pas même l'évidence, ne pouvait le désarçonner, est devenu un lourd coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. Ce drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom ! Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante : celle des comédies proprement dites de Shakespeare et de son génie comique en général ; pour avoir de celui-ci une idée juste et complète, ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent à tort ou à raison le nom de comédies, c'est tout l'ensemble de l'œuvre sha'kespeàrienne qu'il conviendrait dé considérer. En France, la tragédie et là comédie se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, celle-ci dans le monde réel : voilà pourquoi dans notre théâtre la comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne craignaient pas dé faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de réalisme comique dans les deuYresde la tragédie, que, lorsqu'il a plu à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans les airs un palais de fantaisie. M. Guizot a très clairement expliqué ce' point dans une page de son étude sur Shakespeare, qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse les critiques étrangers et qui jette en effet la plus -vive lumière sur la question.

c A rarrivée de Shakespeare, écrit H. Guizot, la nature et la d^Dée de rhomme, matière de la poésie dramatique,^ ae s'.é(aieit point divisées ni classées entre les mains de l'art. .-. Le comique, cette portion des réalilés humaines, avait droH do ^readre îa place partout où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du théâti-e et des esprits, que pouvait être kLComédie proprement dite? Comment lui était-il permis de prétendre i porter un nom paiiiculier , à former un genre distinct? Ellp y réus^ sit en sortant hardiment des réalités... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées ni des caractères conséquepU; elle ne se proposa point de représenter les choses et les hojmoes sous un aspect ridicule, mais véritable ; elle devint une oeuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes .in¥n|isemblances que, dans sa paresse ou sa folie, rimagination so pbUà réunir par un fil léger, pour en former des combinsûsons capables de divertir ou d'intéresser sans pi'ovoquer le jugement de la raison. Des tableaux gi-acieux, des surprises, la curiosité qui s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes^ les quiproquos, les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le fond de ce divertissement sans conséquence... »

Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une sép^u^ation ai rive pour un motif ou pour un autre entre Tamant et sa maîtresse; celleM^i^ sous un déguisement d'homme, suit ou i^joiut son amant qui ne la reconnaît pas. Ce fait,- sans cesse repiH>duit, donne la mesure de ce que le poète croit pouvoU' oser it;ms l'ordre des choses invraisemblables et-impossibles. Les pei^sounages principiiu^t de la pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'est pas un ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc point comique. Les jeunes premiei^ du théâtre de Molière ne sont pas comiques non plus; mais ihez Molière ils n'occupent pas le premier plan du tableau; ce sont des ligures autrement caractéristiques, Harpagon, Chrysalo, Orgon, Tartufe, Argan, M. Jourdain : avec la diversité de leurs rikiiculesetde leurs vices, qui attirent surtout l'attention du spectaieur: chez Shakespeai^e ce sont toujours desamoureuX) et des amoureux jeunes. De tels personnages n'ayant rien de piai-

sant par eux^mèmes^, et leur situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle, a fecouKs à la vivacité ; sp^iritueUe du dialogu^. L'esprit de intots, extrêmement f^riç et; pre$quQ introuvable dans le théâtre de Molière, surabQ^d^ dans Cieluide Shakespeare. Les calembours^, les cancettij les équiV'Oques, les assauts bridants et les vives ripostes, constituept certainement le plus Qlair d^ ses ressources comme ai^t^j^ comique. Il a'egt p9^ nécessaire que ces traits d'esprit soient en mêmp temp$ des traits de caractère et dénature; il n'esl pas même nécessaire qu'ils aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme its ne tiennent aux personnages par aucun jiien profond, on peut les transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également bons en toute circonstance ; aussi peu variés qu'il3 sont nombreux, ce sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes? sur les rapports des sexes, auxquelles des femmes modestes prêt<çnt l'oreille et répondent dans le mêmesjLyle sans aucun embarras. A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée et idéale, je veux dire hors dç loute proportioiiftY.ee ce que la réalité offre communément en ce genre; leui: imbécillité consiste principalement à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du rire dans la comédie shakespearienne. Le hasard, autremept dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces pièces un rôle suprême; c'est un heureux hc^sard qui délie subitement la nœud de Beç^ueoy^p de brmtpour rien y donnant ainsi un dénouement de .comédie à cette tragédie* Les figures principales n'étant point des pères de &miUe vicieux ou ridicules, mais d,e jeunes et sympathiques amoureux, ces oeuvres légères ont pour cadre non pas, comme dans Molière, le foyer domestique, mais l'espace illipaité du monde réel, et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres sont vagues : Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vouf voudrez^ le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues^ parce qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son noip & l'ouvrage. — Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.

Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare

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perfections, et hu lieu de prendre le Songe àfi^nenuit SéU simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un ehannant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le chef-d'œuvre de la comédie de caractère !^ M. Humbert a donc bien fait de moBtrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans le Songe iTune nuit d'été, non plus que dans les autres comédies féeriques de Shakespeare ; qu'un solide aliment pour Tesprit, semblable à celui qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions de sa veine comique ; que ses meilleure^ pièces en ce genre sont des Captaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre idée que d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques. En principe,- ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans son livre, c'est la superstition absurde des shakespearomanes ; mais, comme il arrive inévitablement en paréilcas, le respect pour le dieu lui-même né laisse pas de souffrir un jpeu des railleries lancées contre ses adorateurs indiscrets. Semblable critique serait superflue et tout à fait déplacée en France, où le;5 comédies de Shakespeare ne soiit point surfaites. Jamais les divagations d'outre-Rhiii n'ont altéré la santé du goût français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d^éloges pour ceux des autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.

Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en France de la côttïédïè : c'^i MMéchante femme mise à la raison^. Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une idée morale d'une clarté parfaite s'eii dégage à la fin. Par malheur, cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre dés richesses vraiment personnelles' de Shakespeare sans injustice pour le poète antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un rifacimento. The taming of the Shrew^ par l'imitation des réalités de la vie bourgeoise, constitue une excep-

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lion dans le théâJre comique de Shakespeare, ainsi que les Jlf erry Wivesof Windsor. Ces deux pièces, les- plus franchement plaisantes que le poète ait signées de son nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une tradition qu'on a tout li^ù de croire vraie, la farce des Joyeuses bourgeoises de Windsor fut écrite en quinze jours, sur un ordre de la reine Elisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; elle est presque tout entière en prose^ contrairement à l'usage de Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que Falstaff, en tombant du drame historique de Henry IV sur là nouvelle scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste, si bien en selle sur k coursier de la fantaisie que rien, pas même l'évidence, ne pouvait le désarçonner, est devenu un lourd coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. Ce drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom ! Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante : celle des comédies proprement dites de Shakespeare et de son génie comique en général ; pour avoir de celui-ci une idée juste et coriiplête, ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent à tort ou à raison le nom de comédies, c'est tout l'ensemble de Pœuvre sha'kespeàriénne qu'il conviendrait dé considérer. En France, la tragédie et là comédie se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant danfe un monde idéal, celle-ci dans le monde réel : voilà pourquoi dans nôtre théâtre la comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne craignaient pas dé faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de réalisme comique dans les deuvresde la tragédie, que, lorsqu'il a plu à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans les airs un palais de fantaisie. M. Guizot a très clairement expliqué ce* point dans une page de son étude sur Shakespeare, qui a toujours beaucoup firappé par sa justesse les critiques étrangers et qui jette en effet la pflus'vive lumière stir la question. . ,. . .

perfections, et au lieu de prendre le Songe dfi^ne nuit S été simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un ebarmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le chef-d'œuvre delà comédie de caractère! H. Humbert a donc bien fait de montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans le Sangt éCune nuit d'été^ non plus que dans les autres comédies féeriques de Shakespeare ; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions de sa veine comique ; que ses meilleure^ pièces en ce genre sont des fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre idée que d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques. En principe,- ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans son livre, c'est la superstition absurde des shakespearomanes; mais, comme il arrive inévitablement en paréilcas, le respect pour le dieu lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre ses adorateurs indiscrets. Semblable critique serait superflue et tout à fait déplacée en France, où 1^ comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. Jamais les divagations d'outre-Rhiîi n'ont altéré la santé du goût français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.

Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en France de la com'édrê : c'eist ItJtM^chàhte femme mise à la raison^. Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur, cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses vraiment personnelles' de Shakespeare sans injustice pour le poète antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque toute l'ébauche et là première façon; elle n'est qu'un rifacimento. The taming of the Shrew, par l'imitation des réalités de la vie bourgeoise, constitue une excep- '••.■< . .-» . i ' • • -w' • -.■ - .•.'■.•...- ,ni '^^1 ..-.

tien dans le théâJreoomiquede Shakespeare, ainsi que les Jlf errj/ Wivesof Windsor. Ces deux pièces, les- plus franchement plaisantes que le poète ait signées de son nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une tradition qu'on a tout li^iif de croire vraie, la farce des Joyeuses bourgeoises de Windsor fut écrite en quinze jours, sur un ordre de la reine Elisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; elle est presque tout entière en prose^ contrairement à l'usage de Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que Falstaff, en tombant du drame historique de Henry IV sur là nouvelle scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste, si bien en selle sur le^ coursier de la fantaisie que rien, pas même l'évidence, ne pouvait le désarçonner, est devenu un lourd coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. Ce drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom ! Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante : celle des comédies proprement dites de Shakespeare et de son génie comique en général; pour avoir de celui-ci uneîdée juste et complète, ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent à tort OU' à raison le nom de comédies, c'est tout l'ensemble de Toeuvre sha'kespeàrienné qu'il conviendrait dé considérer. En France, la tragédie et là comédie se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, celle-ci dans le monde réel : voilà pourquoi dans nôtre théâtre la comédie se détache avec un relief d*uné incomparable netteté; mais ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne craignaient pas dé faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de réalisme comique dans lesdeuTresde la tragédie, que, lorsqu'il a plu à la comédie d'habiter un doînaine à part, elle a dû se construire dans les airs un palais de fantaisie. M. Guizot a très clairement expliqué ce' point dans une page de son étude sur Shakespeare, qui a toujours beaucoup fipappé par sa justesse les critiques étrangers et qui jette en effet la pJus -vive lumière stir la question.

au genre humain dans toute leur perfection, dans toute leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il fit alors Molière et lui dit: Va, dépeins les hommes tes frères et amuseles; rends-les meilleurs, si tu peux. Puis il le lança sur la terre. Sur quel point du globe allait-'il tomber? au nord ou au midi? de ce côté- ci ou de Tautre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vousmêmes. N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps et de lieux; aucun peuple, aucan siècle ne peut le revendiquer comme sien : il est à tous les âges et à toutes les nations. ».

Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Aillebrand, dans un article de Idi Revue critiqm^ consacré à Tapprcciation du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: c Le tort de M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioslc serait-il inférieur à Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût... Le Songe d'une nuit d'été et le Petit Poucet me font rire ou me touchent, me plaisent en un mot autant que le Festin de Pierre ou le Malade imaginaire j et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve. »

Je ne saurais être de Tavis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit de Tadage sur lequel il s'appuie: il ne faut pas disputer des goûts. Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses; pourquoi cela? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ord-'e de questions, de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à l'adversaire. 11 y a longtemps que Socrate l'a dit : ■ , \

« Si nous disputions ensemble sur deux nombres, EutyphroQ,

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