‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 98 sur 127 · II · texte numérisé non relu

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S38 MOLIÈRE. SHAKESPEARE Et L4 GRKTIQUE ALLEMANDE.

maïs cela ne Tenipêche pas de vivre et de se bien porter, au contraire, li y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des aits de science et des vérités de l'ordre logique ; Dieu merci, cet idéal du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je lîie taire? Non certes ; j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui, d'une éloquence plus persuasive, il n'y a pas de mal à cela. La nature intime d'une convictiôtl Hé prouve pas que cette conviction soit vaine^ et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance. La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour la comédie à caractères n'a point de fondement logique^ c'est vrai; elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet par un syllogisme péremptoire : mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments très forts et des considérations excellentes? M. flillebrand soutient que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que la comédie à caractères n'est point supérieure i la comédie fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaisori de Cervantes et de l'Arioste, de Rembrandt el du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me paraît plus juste.

Les opéras du style italien ont leur charme; tant pis pour les personnes qui ne les goûtent pas : mais n'est-ce pas une chose reconnue par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est d'un ordre supérieur? Les grandes comporitiens de Molière, où tout est vrai, profond, sérieux, oùnulmotii'ert mutile^ où nul trait ne s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie shakespearienne ce que la puissante harmonied'un Gluck ou d'unBeethoveneslauxmélodiesagréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent le style italien. Les Mille et une Nuits sont des contes amusants; mais qui oserait les mettre en parallèle avec Don Quichotte^ Il y a un comique d'homme et un comique d'enfant : Mohère a choisi le premier. La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque chose de plug relevé que les caprices riants de l'imagination é de l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis fm

)rouVer cela, ttlûis je le âeîis, el je me crois autorisé à le dire. Répondra-t-on que si Molière remporte sur l'auteur du Songe Viiné nuit d'été dOnitîié penseur et comme moraliste, il lui est nférietif coffllile poète ? Je ne demande pas mieux que de faire 'egagnel^â Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre en pèy* îholôgiô des caractères el des passions; mais, d'un autre côté, je lè suis nullement disposé à faire bon marché de Molière comme poète; Il y a là sur la tiâture et sur l'objet de la poésie la matière l'uilè disdUSsiott très délicate, discussion saîis fin, comme toutes Selles du même genre, mais non point vaine pour cela; car si les ^ens éclairés se taiseût,le vulgaire, que ces questions éternellement irordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en mêlera pas tûditis de donner sur elles son avis et dira un peu plus de sottises.

Que les critiques consultent leurs forces et suivent la Voie \ laquelle la nature et l'éducation les destinent. Parmi les lônimes qui ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui loiTeUt^ faute d'un génie original, se contenter du rôle utile rt modeste d'interprètes de la pensée d'autrui, les uns mettent eur étude à constituer le texte exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux sources des idées et des Bots : ce sont les philologues. D'autres ont à cœur de réunir le ïluë grand nombre de faits positifs relativement à là personne ies auteurs, au lisu et au temps où ils ont vécu, afin d'expliquer ï»r les influences de la race, de la famille, de l'éducation, du moment et* du milieu la nature particulière de leur talent : ce Klirt les historiens. D'autres enfin ne craignent pas d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en logements plus ou moins absolus et généraux les impressions diversesquë la sensibilité a reçues : ce sont les critiques Uttéraires j^oprement dits> ou, pour employer un terme d'une parfaite tkaditude, les esthéticiens. Le mot esthétiquBj tiré du grec idiôÉM^âN) sentir y a été formé au xv!!!"* siècle par un philosophe tteiâaod pbixr désigner ce qu'on appelle faussement la science ^ ieAu } néologisme excellent, parce que sa racine transpa- ^^^Êâê empêche qu'on se fasse illusion sur le caractère foncière* 4tel 0iibjë9klf <k cette prétendue scien^e^

Il n'est pas impossible à iin même individu de réunir en sa personne les aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien, et de remplir ainsi les conditions du critique complet ; mais en tout la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la division de plus en plus fine du ravail intellectuel, font que la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique sont en honneur : ce sont la philologie et l'histoire; la troisième, l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a son origine dans l'esprit positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes, et que les vaines discussions et les vaines théories ont lassé jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant conune d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pourrappder une expression célèbre, du grand creux qui se trouve au fondde toutes les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coop dans les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la religion.

Je comprends tro'p bien ce découragement, et je n'essaierai pas de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car je n'y crois point. J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour servir de pierres d'assise à la critique : je n'en ai point trouvé ; les propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes, et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à contradiction. Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique. De même que l'homme ne vil pas seulement de pain, l'esprit ne saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas au moyen d'une simple addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse, l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent et l'ignoranct modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de l'éducation li.

téraîre, non point scientifique. Les lettres sont l'agent civilisateur par excellence, humaniores litterœ, tandis que le triomphe exclusif des sciences etravènement d'un état purement positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. Ladouceuret le charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance. Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit de raideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté de cuistres convaincus qu'ils ont tout à fait raison et que leurs adversaires ont tout à fait tort, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument vrai ni absolument faux. Si un jour nous devons faire comme tant d'autres, et abandonner à notre tour le sol incertain des jugements de goût pour nous reposer et nous affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir donné à l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées littéraires une dernière orgie...

Dans la seconde partie de cet ouvrage, j'ai tenté une étude parallèle de Shakespeare et des tragiques grecs ; il n'y a poin lieu de faire la même comparaison entre Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un et l'autre sont pleins de fanvtaisie, quand on a nommé la féerie des Oiseaux^ cette brillante exception dans l'œuvre toute politique d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux peuton établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition vul-

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gaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'éearte pas moins de cette définition, mais dansTautre sens, et qui, à force de réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de journal, ou, comme on Ta si vivement dit, i c une tribune dressée sur des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la laniçue aux hommes d'Etat * i ?

L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare est une tradition de la critique qui doit probablement son origine moins à des qualités communes aux deux poètes qo'i ce qui leur manque à l'un et à l'autre : peu ou point d'intrigue, encore moins de caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit de pédantisme étroit : « Chez Aristophane, le chou et l'arrangement des mots est tantôt tragique, tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la naoïée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pu à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi devrait parler avec majesté, un orateur avec adressa, lei femmes avec naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora sans façons : mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la bouche de chaque personnage les premières paroles venues, et on ne peut reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille femme ou un héros qui parle. » — Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rappnx^ Plante de Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les hiut' reries ou les faiblesses qui se mêlent à leur comique, parce que chez l'un et chez l'autre l'esprit est surtout dans les mots et quelc hasard joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais avec les grands comiques anciens, et notre étude sur Shakespeare et l'Antiquité est finie.

Je me propose, dans la troisième et dernière partie de cet ouvrage, de traiter, à l'occasion des comédies de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire plus

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