Edelestand du Méril
INTRODUCTION. Ui
instructives, je crois, que ne pourrait l'être la critique partiou* Hère de ces charmantes productions, insaisissables à l'analyse, je tiens à le redire encore, musique aérienne faite pour être écoutée en rêvant, non pour être commentée. Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements que certains admira* teurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane en Allemagne ont portés sur Molière, et je désire que cette série finale d'études fortifie en nous la double conviction que Molière et Shakespeare sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser Shakespeare ; mais je prétends, contre la critique allemande, élever Molière à son niveau. Les qualités que nous avons le plus admirées dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et morale, la vie des caractères, la puissante objectivité dramatique, la poésie, oui, la poésie, nous les retrouverons toutes dans Molière. Il ne faut pas que les «Qttises des pédants qui voudraient brouiller ces deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le théâtre, la même poétique. La parenté de leur génie a vivement frappé le meilleur des critiques français ;
« Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique et, à propremen t parler, créatrice... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont sujets à des émotions directes et soudaines dans 1^9 accès de leur veine dramatique. Souvent sublimes et super- )>es, ils obéissent à je ne sais quel cri de l'instinct et à une poble chaleur du sang, comme les animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Molière, comme Shakespeare, le sait ; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feUï ar^ dent à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, sa froideur habituelle de caractère au sein de Tœuvre si mouvante, n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu de Gœthe, le Talleyrand de l'art : ces raffinements critiques au sein de la poésie n'étaient pas alors
su MOUËRE, SHAKESPEARE ET LA CRITIQUE ALLEMANDE.
inventés. , Molière et Shakespeare sont de la race primitive*, j
Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les'grands génies dramatiques, il a été donné de ravir également le goût des délicats et celui du
peuple.
Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat ; en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le linge, avec le sans fdcon de Vâge cTor où tout était en commun * : la belle a£Esûre ! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...
. . . Vous leur fttes, seigneur, En les croquant, beaucoup d*honneur.
D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autf e connu de près la multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire influence du peuple, avec lequel leur profession les mettait en contact, et de la société élégante, lis ont tous deux souffert des affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches, ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la bohème littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de directeur de théâtre ; Molière avait trente mille livres de revenu et donnait d'excellents dîners. Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire. Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent pas publiées de leur vivant ni préparéespar leurs soins; ellesparurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de Molière.