ROM KO ET JILIKITK
nom de rnnrefd: ils faisaient de l'esprit au lieu de faire du sentiment, par des contrastes de mots que le public, aussi corrompu qu'eux-mêmes, avait la simplicité d'admirer!
« Gracieux tyran! démon angélique! corbeau aux plumes de colombe! agneau ravisseur de loups! méprisable substance d'une forme divine ! Juste l'opposé de ce que tu semblés être justement, saint damné, noble misérable! 0 nature, à quoi résers ais-tu l'enfer, quand tu reléguas l'esprit d'un démon dans le paradis mortel d'un corps si exquis? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié! Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais! »
La douleur vraie la rappelle cependant au sens commun quand elle apprend le bannissement de son amant :
« Roméo est banni! Prononcer seulement ces mots, c'est faire mourir à la fois père, mère, Homéo et Juliette! Roméo est banni! Il n'y a ni fin ni limites, ni mesure ni bornes! il n'y a pas de cri pour exprinipr celte douleur-là ! Ramasse ces cordes, ô nourrice ! Je vais au lit nuptial , et au lieu de Roméo c'est le sépulcre qui sera mon époux ! »
(11 n'est pas nécessaire de dire encore ici que ce n'est pas dans ces termes que Juliette s'exprime. Le
0(3 SHAKSPEARK.
corps de garde rougirait des images et des paroles employées par la vierge de Vérone à quatorze ans. )
«Oh! trouve Roméo, » dit-elle à la nourrice, (t remets cet anneau à mon fidèle chevalier, et dislui de venir me faire ses adieux ! »
La nourrice court à la cellule du père Laurence, y cherche Roméo, lui apprend farrèt de bannissement du prince.
Le moine le raisonne; il se roule désespéré à terre. La nourrice lui donne l'anneau de mariage et un rendez-vous. Un dialogue effréné d'un côté, sensé de l'autre, s'établit entre le moine, la nourrice et lui ; la passion déborde et passe du désespoir à l'ivresse. Lisez :
ROMÉO
Ah ! le bannissement! Par pitié, dis la mort! L'exil a l'aspect plus terrible, bien plus terrible que la mort. Ne dis pas le bannissement!
LAURENCE
Tu es désormais banni de Vérone. Prends courage; le monde est grand et vaste.
ROMÉO
Hors des murs de Vérone, le monde n'existe pas;
r.OMKO LT jrLiKTn:. 07
il n'y a que purgatoire, torture, enfer même, ùre banni d'ici, c'est être banni du monde, et cet exil-là, c'est la mort. Donc le bannissement, c'est la mort sous un faux nom. En appelant la mort baïuiissement, tu me tranches la tète avec une hache d'or, et tu souris au coup qui me tue!
LAURENCE
0 péché mortel! 0 grossière ingratitude! Selon notre loi, ta faute, c'était la mort; mais le bon prince, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot sombre, la mort, a substitué le bannissement. C'est une grâce insigne, et tu ne le vois pas.
ROMEO
C'est une torture, et non une grâce! Le ciel est là où vit Juliette : un chat, un chien, une petite souris, l'être le plus immonde, vivent dans le paradis et peuvent la contempler, mais Roméo ne le peut pas. La moucho du ciiarnier est plus privilégiée, plus comblée dlionncur, plus favorisée que Roméo; elle peut saisir les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober une immortelle béatitude sur ces lèvres qui, dans leur pure et vestale modestif, rougisstnt sans cesse, comme d'un péché, du baiser qu'elles se donnent! Mais Roméo ne le peut pas, il est exilé. Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le fuir, moi; elle est libre, mais je suis banni.
— Et tu dis que l'exil n'est pas la mort ! — Tu n'avais donc pas un poison subtil, un couteau bien afïilé, un instrument quelconque de mort subite , tu n'avais donc, pour me tuer, que ce mot : Banni ! . . . banni ! Ce mot-là, mon père, les damnés de l'enfer l'emploient et le prononcent dans des hurlements! Comment as-tu le cœur, toi, prêtre, toi, confesseur spirituel, toi qui remets les péchés et t'avoues mou ami, de me broyer avec ce mot : bannissement?
LAURENCE
Fou d'amour, laisse-moi te dire une parole.
ROMÉO
Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.
LAURENCE
Je vais te donner une arjuure à l'épreuve de ce mot. La philosophie, ce doux lait de l'adversité, te soutiendra dans ton bannissement.
ROMÉO
Encore le bannissement ! ... Au gibet la philosophie ! Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette , déplacer une ville, renverser l'arrêt d'un prince, elle ne sert à rien, elle n'est bonne à rien, ne m'en parle plus !
nOMHO ET JULIETTE. 93
LA U RE \ et.
Oh ! je le vois bien, les Jous n'ont pas d'oreilles!
ROMÉO
Comment en auraient-ils, quand les sages n'ont pas d'\eu.\?
LAURENCE
Laisse-moi discuter avec toi sur ta situation.
Rd.MKo.
Tu ne [)eux pas parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais jeune comme moi et que Juliette fût ta hien-aimée, si, marié depuis une heure, tu avais tué Tybalt, si tu étais éperdu comme moi et comme moi banni, alors tu pourrais parler, alors tu pourrais t'arracher les cheveux, et te jeter contre terre, comme je fais en ce moment, pour y prendre d'avance la
mesure d'une tombe! (U s'air.iissc a terre, on frappe .1 u porto.)
LAURENCE
Lève-toi, on frappe... Bon Homéo, cache-toi.
ROM l.u.
Je ne me cacherai pas, à moins que mes doulourcu.v soupirs ue fassent autour de moi un nua^e qui me dérobe aux regards! (oa rrapp« cacoro.)
il))
SHAKSPKARK.
LAURENCE
Entends-tu comme on frappe?... Qui est là?... Roméo, lève-toi, tu vas être pris... Attendez un moment. . . Debout ! (jOurs à mon laboratoire ! . . . (on irappc.)
Tout à l'heure ! . . . Mon Dieu ! — quelle démence ! . . .
(t)n frappo.)
J'y vais, j'y vais! (Allant à la porte.)
Qui donc frappe si fort? D'où venez- vous? que voulez-vous?
LA NOURRICE, du dehors.
Laissez-moi entrer et vous connaîtrez mon message. Je viens de la part de madame Juliette.
LAURENCE, ouvrant.
Soyez la bienvenue, alors. (Kntre la nourrice.)
LA NOURRICE
0 saint moine, oh ! dites-moi, saint moine, où est le seigneur de madame, où est Roméo?
LAURENCE
Là, par terre, ivre de ses propres larmes.
LA NOURRICE
Oh ! dans le même état que ma maîtresse, juste dans le même état.
l'.OMl-O i:T JILILTTE. 101
i-Ai iu:n<;e.
0 triste sympathie! lamentable situation!