ROMEO ET JULIETTE
Ce lut la \)\i'0' (jui ivpaiidit lo pins vitn et If pins loin le nom de son auteur. L'amour est une flamme <[ui n*a pas besoin d'autre aliment que lui-même pour brûler et |)our attirer par son éclat on se consumant les rf'gardsdes lionnnes, soit sur révénom<^nl où il se signale, soit sur la scène où on le représenie. QucUjueiois, comme dans Ilumlct ou «lans le More (il VrniAr, Otfullo, l'amour sp mêle à rambili(»n, à la jalousie , au crime; mais dans lioinZ-o et Julii/fr, il ne se mêle à rien qu'à sa propre pureté et à sa |>ropre ardeur. Il est à lui tout seul son propre intérêt, son propre' dranif^ ri son poolp. Tour '•trc >ouvpruinenicnl di;iiii.iiiqiic. ou u a IhooIu <uic «{"ainuM*.
Tel est Sliakspeare dans Uoméo et Juliette, ce drame amoureux, l'idéal des amants.
Ktudions-le depuis son origine jusqu'à son éternelle représentation sur tous les théâtres de l'univers.
11 faut savoir d'abord que vers 1600 il y eut une grande transfusion du sang littéraire entre l'Italie et l'Angleterre. Presque toutes les poésies et les romans, qu'on appelait alors des nouvelles, arrivaient d'Italie, la terre la plus lettrée du temps, et se répandaient parmi les lettrés de la Grande-Bretagne et même parmi le peuple de Henri VIII et d'Ëlisaheth, avec tout le charme et toute l'affétene de la littérature méridionale renaissante. Rome, jSaples, Venise, Vérone, Florence et Pise donnaient le ton alors à l'Europe entière. On le voit par Spemei\ poëte anglais de premier ordre, qui naquit tout à la fois sublime et corrompu sous l'influence de cette littérature italienne; on le voit par Milton, qui voyagea bientôt après à ^'aples , et que la force mâle de son génie solitaire préserva de cette alléctation de mauvais goût des Italiens ; on le voit par Shakspeare lui-même, qui écrivit en commençant des poëmes mythologiques et des sonnets à l'imitation de l'Italie, et qui ne de\int éloquent et viril que quand la force pathétique de ses sujets l'éieva comme malgré lui à la hauteur de son génie philosophique.
noMi:o F.T iiLiKiri:. 17
Cos romans ou ces nouvelles traduits et répandus on Angleterre y devenaient bientôt i)0|)ulaires et y Corniaient un fonds commun de légendes dont se nourrissait la crédidité du peuple brilannifjuo , plus chevaleresque alors rpiil ne l'a été depuis. La funèl)re histoire des deux amants de Vérone, Roméo et Juliette, |)arut alors; et cette étrange et double preuve d'un amour conlirmé par deux suicides devint en peu de temps aussi célèbre qu'aucun fait tragique de l'antiquité ou de l'histoire même d'Angleterre, 'l'est l'époque do maturité où la poésie cueillit dans l'imagination populaire la légende, l'hibtoire ou le roman historique, pour les consacrer dans la mémoire des nations, soit sous la forme de poëme, soit sous la forme de drame. Le poète arrive après le romancier, et la scène, devenue piédestal, porte à la dernière postérité dans la langue iuipérissable du vers ou de la prose poétique l'événement agrandi et solennisé qui sera l'entretien des siècles.
Tel fut l'état où Shakspeare trouva la merveilleuse aventure de Rovivo et Juliette dans l'imagination du peuple anglais, lorsqu'il chercha à s'en emparer pour la produire sur la scène. L'aventure italienne était si belle, si étrange, si pathétique, qu'il n'aurait osé l'inventer. Il n'y a pas de combinaison de l'imagination d'un homme de génie qui approche de ce (pi'invente la nature. Le poète des poètes, c'est la passion. Shakspeare le sentit, il n'inventa rien; il se conlentii de faire parler ses .amants et d'ajouter
l'éloquence aux situations naïves , touchantes nu désespérées dans lesquelles le simple récit du nouvelliste italien plaçait ses personnages.
Or. pour que le lecteur se rende bien compte ici du procédé' de Shakspeare, nous allons mettre sous ses yeux d'abord dans la nouvelle italienne le récit naïf et complet où le poète anglais puisa presque littéralement les éléments de l'aventure tragique des deux amants de Vérone. Nous jetterons là ensuite la nouvelle italienne, le noyau de la pièce, et nous montrerons le poète immortel après le romancier populaire.
Yoici donc l'aventure originale et primitive de Roméo et Juliette, écrite par Luigi da Porta, pour charmer ses loisirs pendant la guérison d'une blessure qu'il avait reçue, en combattant pour Venise contre les Autrichiens, et dédiée par lui à son illustre parente Lucina Savorgnaua.
« A l'époque où Bartolomeo délia Scala, seigneur plein de bonté et d'humanité , gouvernait à son gré la ville de Vérone, il y avait deux très-nobles familles d'hommes courageux et opulents, favorisés du ciel et de la terre. Entre ces deux familles, qu'elle qu'en fut la cause , et comme il arrive souvent entre quelques maisons illustres , il régnait une haine implacable , qui , dans diverses rencontres , avait de part et d'autre coûté la vie à de vaillants hommes; soii qu'ils eussent fini par être fatigués réciproquement
ROMKO ET Jl LIKTTK. 11
de leurs pertes, comme il arrive souveiit en j).'ircil cas, ou qu'ils eussent été arrêtés par les menaces du seipnour délia Scala, qui de son côté voyait les elTets de leurs inimitiés avec un très -grand déplaisir, ils avaient cessé entre eux les voies de fait et les provocations, de sorte que, sans avoir fait verbalement aucune paix, ces deux familles paraissaient avoir oublié leiu" ancienne liaine. Les choses en étaient même au point qu'il n'était pas rare de N»>ir des membres de ces deux familles causer ensemble chaque fois que l'occasion s'en présentait.
i( La paix ainsi établie , il arriva qu'à l'époque du carnaval il y eut de très-grandes réjouissances à Vérone, et que dans la maison de messire Antoine Cappelletti, homme très- honorable, ami du plaisir, et chef de la famille dont il portait le nom , on donna des fêtes, tant de jour que de nuit, auxquelles on se rendait en foule de toutes les parties de la ville.
« Il arriva qu'une nuit, comme de coutume parmi les amants qui, autant (jue possible, suivent leurs dames non-seulement de pensées, mais en personne, en quelque endroit qu'elles aillent, un jeune honune, de la famille des Montecchi, pour voir une belle qui 1 intéressait, se rendit à la fêle du seigneur Cappelletti : ce jeune homme étiiit à la fleur de l'âge , il était grand et bien fait, a\ail une figure agréable el les manières les plus distinguées. Lorsqu'il se démasqua, comme chacun h- fil pendant h' bal, tous ics regard.s s'arrêtèrent sur lui , tant par admiration
20 siiakspi:ark.
pour sa beauté, qui était achevée et qui l'cMiiportait même sur celle des plus belles femmes qui assistaient à cette fètc , que par la surprise de voir ((u'uii Montecchi osât se présenter dans la maison du chef di^ Cappelletti, et surtout à un bal de nuit. Mais il fut remarqué avec un intérêt plus particulier par la fille unique dudit messire Antoine Cappelletti. Elle était d'une beauté extraordinaire, d'un caractère franc et enjoué; sa tournure et ses manières étaient des plus gracieuses. Dès qu'elle aperçut ce jeune homme, elle fut frappée d'mie telle manière par son extérieur, que la première fois que leurs yeux se rencontrèrent, elle sentit qu'elle ne s'appartenait plus.
(( Le jeune homme se tenait à l'écart, assis dans un coin, ne prenant que rarement part à la danse ou à la conversation. Cela déplaisait beaucoup à la jeune personne, qui avait entendu dire qu'il avait beaucoup d'esprit et de charme dans la conversation.
(t Minuit étant arrivé, et la fête devant se terminer, on commença la danse du torchio (flambeau) ou du capello (chapeau), car on lui donnait ces deux noms. Elle est encore en usage de notre temps , et s'exécute en se tenant tous par la main pour Ibrmer un cercle; le cavalier choisit sa dame, puis la dame ^on cavalier, et ainsi de suite. Pour cette danse, une dame alla chercher le jeune Roméo Montecchi, et le plaça par hasard auprès de la jeune fdle à laquelle il avait inspiré de l'amour. Celle-ci avait, du côté opposé à celui où elle lui donnait la main, un jeune
r.OMKO KT Jl I.IKTTi:. 21
gentilhomme nommé Marcnccio le louche, qui avait naturellement les mains aussi froides au mois de juillet qu'au mois de janvier. Le jeune Monlecchi ayant donc été placé à côté de cette jeune personne, lui prit la main ainsi que cette danse l'exigeait. Elle, qui voulut sans doute l'entendre parler, dit aussitôt : « Soyez le bienvenu , nipssire Roméo. »
« A ces mots le jeune homme, qui avait bien vu dans les regards de préférence de la jeune personne tout l'intérêt qu'elle prenait à lui, fut cependant fort surpris de l'entendre parler ainsi. (( Comment, » lui répondit-il, « suis-je assez heureux pour entendre (( de votre bouche des paroles aussi flatteuses pour (( moi? — Oui, reprit-elle, soyez le bienvenu; car « au moins vous , messire , avec votre main vous ré- « chauffez ma main gauche, tandis que Marcuccio, « lui, m'a glacé la main droite. » Roméo, enhardi par ce langage, continua : « Si je suis assez heureux « de pouvoir avec ma main réchauffer la vôtre, vous, « avec vos beaux yeux , vous enflammez mon cœur! » La jeune fille sourit : mais voulant éviter de paraître causer longtemps avec lui , elle ajouta seulement : « Je vous jure sur ma foi, Roméo, qu'il n'y a pas ici (( une belle dame qui soit atissi belle que vous êtes « beau à mes yeux. — Quelque indigne que je sois « de cet honneur, répondit Roméo, je me ferai lou- « jours un bonheur d'être le serviteur fidèle de votre « beauté, si vous ne dédaignez pas mes hommages. »
<i Bientôt après, la fête étant terminée, Roméo re-
'i'2 SHAKSPEARE.
tourna chez lui, réfléchissant à la cruauté de la dame à laquelle jusqu'alors il avait adressé ses vœux, et qui n'avait répondu à ses empressements que par des froideurs.
« Il résolut de se consacrer tout à Juliette, puisqu'elle lui témoignait tant d'affection , quoiqu'elle appartînt à la famille de ses ennemis. De son côté la jeune fille, depuis cette entreMie, n'était presque occupée que de Roméo, et après avoir beaucoup soupiré , elle crut que son bonheur était assuré pour la vie, si elle pouvait avoir Roméo pour époux; mais elle n'espérait guère y réussir, à cause de l'inimitié qui existait entre sa famille et celle des Montecchi.
(( Continuellement agitée par cette incertitude, que de fois elle se dit : « Imprudente que je suis, par « quelles idées flatteuses me laissé-je séduire! Dans « quel labyrinthe me laissé-je égarer! Bientôt, peut- « être qu'abandonnée et sans guide je ne trouverai « plus d'issue pour en sortir : car Roméo Montecchi « est peut-être bien éloigné d'avoir pour moi des « sentiments sincères. Il est ennemi de ma famille, « il ne cherche peut-être qu'à exercer quelque ven- « geance aux dépens de mon honneur; et quand bien « même il voudrait réellement m'épouser, jamais <( mon père ne consentirait à me donner à lui. »
((Ensuite, réfléchissant de nouveau, elle disait: <( Qui sait si je ne pourrais réussir à avoir Roméo (( pour époux, ainsi que je le désire, et si ce ne serait « pas peut-être un moyen eflicace de rétablir la paix
nOMÉO KT JLLIKTTK. 23
<( entre nos deux maisons, qui sont d«ijà bien lasses <( et bien fatiguées de la guerre qu'elles se font de- « puis si- longtemps. » S'étant arrêtée à cette pensée, elle commença à témoigner à Roméo plus d'amitié qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Les deux amants, brûlant lun pour l'autre d'une llamme semblable, commencèrent des ce moment à exprimer leurs sentiments réciproques par de tendres regards, partout où ils pouvaient se voir, et il n'y avait point (le bonheur ni pour l'un ni pour l'autre lorsqu'ils n'a\ aient pu y réussir.
(( Quant à Roméo, il était tellement épris du mérite de la dame, qu'd passait une partie des nuits, seul et au péril de sa vie , sous les fenêtres de sa bienaimée; quelquefois même il grimpait jusqu'à celle de sa chambre, et là, sans être vu d'elle ni de personne, il pouvait la voir et entendre les doux accents de sa voix, lue nuit, que la lune était brillante, au moment où lioméo se disposait à monter sur le balcon, soit que ce fût par hasard ou qu'elle l'eût entendu les jours précédents, Juliette ouvrit sa fenêtre et l'aperçut. Lui, ne sachant qui c'était, cherchait à se cacher à l'ombre d'une muraille qui se trouvait près de là; mais Juliette, l'ayant reconnu, l'appela par son nom et lui dit : « Que faites-vous ici , à cette 'I heure? » Roméo, rassuré en entendant la voix de Juliette, lui répondit : ' Hélas! tout ce qu'il plaît à <i l'amour de m'inspirer. — Et si vous étiez surpris, « ne courriez-vous pas le risque d'être lue, et sans
21 siiaksprahl:.
« moyen de défense? — Certainement que je pourrais « être aisément tué, et que je périrai ici quelque (( nuit, si vous n'avez pitié de moi. 11 est vrai que (( partout je suis exposé à la mort tout comme ici , et ;c que je prélère mourir le plus près possible de votre c personne, aveclaquellecependantje voudrais vivre u toujours, si le ciel et vous l'aviez pour agréable. >» Juliette répondit alors : « Il ne dépendra jamais de u ma volonté que vous ne puissiez vivre avec honneur « auprès de moi. Plût à Dieu que ni vous , ni l'inimi- « tié qui règne entre votre maison et la mienne, n'y « missiez plus d'obstacle que moi! — Yous pouvez (( bien être assurée, répondit Roméo, que je ne désire « rien tant au monde que de vous posséder, et que, (( dès que vous aurez consenti à être à moi coniine je « désire être à vous, je ferai tout mon possible pour « réussir à contracter cette union. Alors, quand vous « serez ma femme, ie ne crains pas que personne ait « le courage de vous arracher de mes bras. » Après cette explication , ils s'entendirent sur les moyens de se voir avec plus de sécurité une autre nuit. Se disant adieu, ils se séparèrent.
« Dans la suite Roméo retourna souvent visiter Juliette , et un soir qu'il tombait une quantité prodigieuse de neige, il lui dit : « Ilélas! n'aurez-vous « aucune pitié de moi, qui, toutes les nuits, vous <( attends ici, quelque temps qu'il fasse? Celui-ci (( est affreux. Pourquoi me faire autant languir? — a Oh ! ce n'est certainement pas sans vous plaindre
nOMKO KT J( LlIlTTi;. 23
« que je VOUS vois ainsi exposé, dit -elle: mais que (i voudriez-vous que je fisse pour rempèclier, siuun " de vous prier de ne pas persister davantage? -
« — Ce que je désirerais, répondit le jeune homme, « c'est que vous me laissiez pénétrer dans votre « chambre, où nous pourrions nous entretenir plus « commodément. » Alors la jeune personne, presque irritée, lui répondit : « Je vous aime, Roméo, autant « qu'il est possible d'aimer, et peut-être |)lus qu'il « ne convient à une jeune fdle bien élevée. En cela, « je cède à la confiance que votre mérite m'a inspi- « rée; mais si vous vous êtes imaginé qu'à force (( d'importunités et de flatteries vous obtiendriez de « moi ce que l'honneur peut réprouver, vous êtes « dans une grande erreur; je vous engage à éloi- « gner cette pensée, car bientôt vous verriez que ce « serait en vain que vous l'auriez espéré; mais pour (t ne pas vous tenir plus longtemps exposé aux dan- « gers où je trouve que votre vie serait exposée en « venant ainsi chaque nuit dans cette rue, je vous « dirai avec franchise que quand vous voudrez m'ac- « cepter pour votre femme je suis prête à me donner « à vous entièrement, et à me rendre avec vous dans i( tel lieu qu'il vous conviendra, sans aucune réserve. « — C'est bien là l'objet de mes vœux les plus ar- « dents, répondit Homéo; je ne désire rien autre « chose que de devenir votre époux. Ainsi, occupons- (t nous dès à présent de noire mariage. — De tout « mon cœur, répondit Juliette, et je désire que tout
•2G SHx\KSPKARE.
(t se passe convenablement en la présence du père u Lorenzo, du couvent de Saint-François, qui est mon <i confesseur, si vous voulez que ce soit avec une en- (( tière satisfaction que je me donne à vous. — Ah ! u lui répondit Roméo, c'est donc le père Lorenzo de (( Reggio qui connaît tous les secrets de votre cœur ? (( — Oui, dit-elle, et ce sera avec un grand conten- « tement de ma part que notre mariage se célé- « brera devant lui. » Ensuite les deux amants avisèrent aux moyens de réaliser leurs projets, et se séparèrent.
« Le père Lorenzo était de l'ordre mineur de l'Observance, grand philosophe, très- expérimenté en beaucoup de sciences, tant naturelles que magiques. Il était lié avec Roméo d'une si étroite amitié, qu'il aurait été presque impossible dans ces tempslà d'en trouver un autre exemple. En effet, ce religieux, voulant tout à la fois conserver l'estime publique et jouir des plaisirs du monde, avait dû nécessairement s'assurer de l'appui de quelques personnes qualifiées de Vérone, parmi lesquelles il avait choisi Roméo, jeune homme ayant dans la ville une grande influence, doué de résolution et de beaucoup de prudence.
(( Roméo alla donc trouver le père Lorenzo, lui découvrit franchement son amour pour Juliette, et combien il désirait qu'elle fût sa femme ; puis il ajouta qu'il avait été arrêté entre eux que lui seul userait témoin secret de leur mariage, et qu'ensuite
nOMÉO ET JIMETTE. 27
il devrait user de son crédit pour le faire approuver par le père de Juliette.
<i Le bon reli<^ieux fut très-ilatlè de cette confidence, et promit de faire tout son possible pour servir les amants, d'abord parce qu'il ne pouvait rien refuser à Roméo, et ensuite paice qu'il espérait que peut-être cette union pourrait amener une réconciHation entre les deux famillts, ce qui le mettrait en grande f;iveur auprès du seigneur IJartolomeo délia Scala et des principaux de la ville, lesquels désiraient voir la paix rétablie entre la maison des Cappelletti et celle des Montoccbi. Comme l'on était dans le saint temps du carême, Juliette feignit de vouloir se confesser. Étant allée à cet effet au monastère de Saint-Franrois, elle entra dans un de ces parloirs qui, suivant l'usage de ces temps, servaient de confessionnaux dans les couvents, et elle fit demander le père Lorenzo. Celui-ci, l'ayant entendue, vint aveu Roméo dans le môme conlessionnal, en ferma la porte, puis, ayant enlevé une petite grille de fer qui était entre eux et Juliette, il lui dit : « C'est avec bien du plaisir que je vous vois ordi- « nairement ici, ma chère fille, mais aujourd'hui « c'est avec une bien plus grande joie, s'il est vrai « que vous vouliez bien prendre mon bon ami mes- « Rire Roméo pour votre mari. » A quoi Juliette répondit : « Je ne désire rien plus ardcnnnent au '( monde que d'être sa femme légitimement, et c'est « pour cela que je suis venue devant vous» mon
« père, qui possédez toute ma confiance, afin que, « par votre ministère en présence de Dieu, vous bé- « Dissiez une union que l'amour nous commande. »
« Alors, par le ministère du révérend père, qui déclara recevoir le tout sous le sceau du secret, Juliette et Roméo furent unis par les saints nœuds du mariage: ensuite ils se promirent mutuellement de se revoir la nuit suivante et se séparèrent. Le religieux, resté seul, replaça la grille, et entendit la confession de plusieurs dames qui attendaient.
« Les deux amants étant devenus, ainsi que vous le savez, secrètement époux, se réunirent pendant plusieurs nuits pour concerter entre eux par quel moyen ils pourraient obtenir le consentement du père de Juliette, qu'ils savaient être contraire à leur amour.
« Tandis que les choses se passaient ainsi, il arriva que la mauvaise fortune, ennemie de tout bonheur humain, exerçant je ne sais quelle mauvaise influence, réveilla entre les deux familles cette haine qui semblait presque éteinte. Or un jour que des Cappelletti et des Montecchi se rencontrèrent à la promenade du cours, et que chacun d'eux refusa de céder le pas au parti qui lui était opposé, il s'ensuivit une attaque réciproque. Roméo, par égard pour sa femme, s'était abstenu de prendre part à l'action; mais voyant que presque tous les siens étaient blessés et mis en fuite, emporté par la colère, il courut à Tébaldo, chef des Cappelletti, qui parais-
ROMKO r.T Jl I.IKTTt:. 20
sait être un dfs |»!ns acharnés, el d'un seul conj) il retendit mort snr la place. Les autn-s, dôcourapés par la porte de leur cliol', lurent en déroute romplète.
« La mort de Téhaldo avait été liop pul)ii(|ue pnnr qu'il s'élevât le moindre doute snr l'iionjicide. L'affaire fut donc portée devant le seigneur délia Scala, et chaque Cappelletti demandait à grands cris contre Roméo un arrêt de bannissement à perpétuité.
i( Oh! quelle peine cruelle ne dut-elle pas ressentir dans son cœur, cette infortunée jeune fennne, en se voyant en butte k de pareils malheurs! Chaque lecteur qui porte un Cfeur sensible |)eut aisément s'en faire une idée. Elle se dêsoLiit continuellement, ses larmes ne cessaient de couler en abondance, personne n'était capable de la calmer, et sa douleur était d'autant plus insupportable qu'elle n'osait en découvrir la cause à rpii que ce fût.
« De son côté, le jeune époux, forcé de fuir sa patrie, ne pouvait se consoler d'abandonner sa Juliette. 11 ne voulait cependant pas la quitter sans lui témoigner sa douleur et lui faire ses adieux, quels que fussent les risques rpi'il dut courir. Cependant, ne pouvant aller dans la maison de sa femme, il eut recours au bon religieux, auquel Juliette fit savoir par un domestique de son père, très-dévoué à Roméo, fiu'elle allait se rendre au couvent de Saint-François; elle s'y rendit. Les deux époux, étant entrés dans le parloir qui servait de confessionnal, pleurèrent amé-
renient sur leur malheur, mais à la fin Juliette dit à son mari : « Hélas! que vais-je devenir sans vous? « Maintenant je ne peux plus vivre sans vous voir; u il serait mieux pour moi de m'en aller avec vous, (( il n'impoi'te l'endroit que vous alliez habiter. Je « couperai cette longue chevelure, et alors je vous « suivrai comme un serviteur; vous ne pourrez ja- (( mais être ni mieux ni plus fidèlement servi. — Que (( Dieu me préserve, ma chère, répondit alors Roméo, « quand vous désirez venir avec moi, que je vous « conduise d'une autre manière que celle qui con- « vient à ma dame. Mais soyez tranquille, je suis « assuré que les choses ne peuvent pas rester dans « l'état où elles sont, que la paix entre les nôtres se « fera bientôt, et qu'en conséquence je pourrai me (( flatter d'obtenir promptement ma grâce du souve- « rain.
« Je serais d'avis que nous restassions éloignés (( l'un de l'autre seulement quelques jours, pen- (( dant lesquels mon cœur sera d'autant plus uni au '.'. vôtre, que nos personnes seront momentanément « séparées.
« Mais s'il arrivait que les choses ne se réalisas- « sent pas ainsi que je m'en flatte, alors nous pren- « drions un autre parti, et aviserions au moyen de nous « réunir et de vivre ensemble. » Ayant pris cette résolution, et après s'être embrassés mille et mille fois, ils se séparèrent au milieu des pleurs et des sanglots. La jeune dame supphait son mari de fixer son séjour
no M KO KT JtMKTTi:. 31
dans la \illr' la jilus voisine do Vrrono, ot (]p ne pas s'éloigner jusqu'à Rome, ni même jusqu'à Florence, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
(i Peu de jours après. Roméo, qui s'était bien caché jusqu'à ce moment dans le monastère de Saint-François en la compagnie du père Lorenzo, se décida à partir et se rendit à Mantoue, où il arriva dans un état de santé qui faisait craindre pour sa vie. après avoir expressément recommandé au serviteur de sa femme de communiquer tout de suite au père Lorenzo tout ce qui pourrait être dit ou fait dans la maison du père de Juliette, relativement à elle ou à son époux, et d'exécuter exactement les ordres de sa maîtresse, s'il désirait recevoir le reste de la récompense qu'il lui avait promise.
(( Il y avait déjà plusieurs jours que Roméo était parti, et sa jeune épouse, se laissant aller à une tristesse toujours croissante, détruisait ainsi tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Sa mère, qui l'aimait avec tendresse, voyant ce changement, l'interrogea souvent pour en découvrir la cause; elle lui disait, Bn lui prodiguant mille caresses :
(( Ah! ma fdle chérie que j'aime autant que ma I! propre vie, d'où vient la douleur qui te tourmente « depuis quelque temps? Tu ne peux rester seule un « moment sans pleurer. Désires-tu quelque rhose? « Dis-le moi; aie une entière confiance en ta mère, 0 et .sois sûre que |>our le rendre ta gaieté je ne « te refuserai rien de tout ce qui peut être raisonna-
32 SIIAKSPIw^RE.
« blement accordé. » Néanmoins elle n'obtint de sa fille que des raisons bien faibles et bien futiles pour motiver les pleurs qu'elle répandait continuellement. Elle pensa que peut-être sa lille désirait être mariée, et (|ue, soit par honte ou dans la crainte d'être refusée, elle n'osait l'avouer. Elle crut donc, loin de s'imaginer que par là elle bâterait la mort de sa fille, que ce serait un moyen de rétablir sa santé. Elle alla donc trouver son mari, et lui dit : <( Messire Antonio, « je vois depuis plusieurs jours notre fille pleurer « bien amèrement, et le chagrin a tellement changé « ses traits, qu'elle n'est plus reconnaissable, ainsi « que vous avez pu vous en apercevoir vous-même; (i et quoique je l'aie souvent sollicitée de m'en dé- « couvrir la cause, je n'ai jamais rien pu obtenir, et a moi-même je ne puis présumer d'où cela peut « venir, à moins que cela ne soit du désir d'être « mariée, désir qu'elle n'ose exprimer. Mon avis « serait donc qu'on la mariât, avant que sa santé ne (( fût tout à fait perdue, d'autant plus qu'elle a eu « dix-huit ans à la Sainte-Euphémie, et que la beauté « des femmes ne croît guère passé cet âge : au con- « traire, il n'est pas sage de garder les jeunes filles (i trop longtemps dans la maison paternelle, non (( pas cependant que je craigne rien pour la nôtre. « Occupons-nous donc de lui chercher un mari qui <( lui convienne. » Messire Antonio répondit qu'il pensait à propos de marier sa fille, et la loua beaucoup de ce qu'ayant ce désir elle avait su le renfer-
r.OMKO KT Jl LIETTC. 33
nier en elle-même, et n'en faire part à personne. Peu de jours après, il commença à traiter de manas^e avec un des comtes de Lodrone. L'aiïaire «Mant presque sur le point de se conclure, la mère, croyant faire un très-grand plaisir à sa fille, lui dit : « Réjouisce toi aujourd'hui, ma fille; avant peu tu seras dignece ment mariée à un grand seigneur, et nous verrons « alors cesser ton chagrin, dont, par la grâce de (i Dieu, j'ai réussi à deviner la cause, quoique tu « te sois toujours refusée à me l'avouer: et pour <t cela nous avons pris, ton père et moi, des mesures « telles, que lu devras être satisfait»'. »
« A ces paroles, Juliette ne put retenir ses larmes; sur quoi la mère lui dit : « Grois-tu que ce soit une « plaisanterie que je te fasse? Eh bien! huit jours « ne se passeront pas sans que tu sois la femme d'un « beau seigneur, jeune, et de la maison des comtes « de Lodrone. » Alors les sanglots de la jeune personne redoublèrent; la mère, en la caressant toujours, lui dit : « A ce que je vois, ma fille, tu ne <( seras pas encore contente? » A quoi Juliette répondit : <i Non, ma mère, non assurément, je n'en « serai pas contente. — Que désirerais-tu donc? » reprit la n.ère, <i dis-le moi avec confiance, à moi qui <• suis si disposée à faire tout ce qui peut t'étrc «( agréable. — ^ Je ne désirerais rien autre chose que « de mourir, » répliqua Juliette au désespoir. D'après celte réponse, madann- Giovana (tel était le nom de
la mère!, qui était une fenune douée de beaucoup de
31 SU AkSPKARE.
perspicacité, comprit (|iie sa lille avait une passion ; et après lui avoir dit encore quelques mots, elle la quitta.
Le soir, messire Antonio étant rentré, sa fenmie lui lit part de la réponse de sa fille, ce qui lui déplut considérablement. Ce bop père pensa alors qu'il serait prudent, avant de pousser plus loin les apprêts de ce mariage, et pour ne point compromettre sa parole, de faire venir sa fille en sa présence, et de la faire expliquer. Il la fit donc appeler et lui dit : « Ju- « liette, je suis prêt à te marier noblement, en serasu tu contente? » La jeune fille, après avoir fait attendre quelques instants sa réponse, dit enfin : a Non, (( mon père, je n'en serai pas contente. — Comment! » s'écria le père, « tu veux donc te faire religieuse? K — Seigneur, je ne le sais ; » et les pleurs vinrent ^touflér sa voix. « Je vois bien, dit alors son père, « que ce n'est pas là ta vocation; mais tranquillise- (( toi, mon enfant, car mon intention est de te marier « avec un des comtes de Lodrone. — Cela ne sera « jamais, » reprit Juliette fondant en larmes. — lUors, messire Antonio, hors de lui, la menaça des traitements les plus rigoureux, si elle était assez hardie pour contrarier sa volonté, et de plus si elle ne lui faisait pas connaître le sujet de ses chagrins; mais ne pouvant obtenir d'elle autre chose que des larmes, il sortit très-mécontent, et la laissa avec sa mère qui ne put réussir à connaître les vrais sentiments de sa fille. Juliette avait déjà raconté tout ce
lîOMÉO ET JULIETTE. 3j
que sa mère lui avait dit au domestique qui était dans sa confidence (ce domestique se nommait Pierre); elle avait même juré devant lui qu'elle s'empoisonnerait plutôt que de prendre jamais aucun autre (jue Homéo pour son nirji. Pierre, de son côté, selon l'ordre qu il en avait reçu, avait, au moyen du religieux, informé lîomêo de cette particularité. Celui-ci avait écrit à Juliette, afin que pour rien au monde elle ne consentît au mariage qu'on lui proposait, et encore moins qu'elle donnait connaissance de leur amour, l'assurant que, dans huit ou dix jours, il aurait pris des mesures pour la retirer de la maison de son père. Mais messire Antonio et madame Giovana réunis, ne pouvant réussir, ni par caresses ni par menaces, à savoir de leur fdle quelle était la cause du refus qu'elle faisait de se marier, ni en faveur de qui son caur était prévenu, après que madame (Jiovana lui eut dit plusieurs fois : « Allons, ma fdle, ma chère '( enfant, cesse de te chagriner, on te donnera un « mari de ton choix, quand même ce serait un des « Montecchi que tu amais clioisi, ce que, j'en suis <( bien sûre, tu ne voudrais jamais; » et Juliette ne répondant (juc par des soupirs et des pleurs, cette conduite augmenUi de plus en plus les soup- <;ons des parents, qui se décidèrent à conclure le plus tôt possible N; mariage qu'ils étaient en train ûr négocier avec le com(e de Lodrone. Juliette, a[)prenant ce qui se passait, en conçut une douleur excessive , et ne sachant comment éviter un tel
3t) SHAKSPEARE.
malheur, elle appelait mille fois la mort à son aide.
« Elle résolut pourtant de faire part de ses chagrins au père Lorenzo, la personne dans laquelle, après Roméo, elle espérait trouver le plus de consolation ; ensuite, parce qu'elle avait entendu dire à son époux que ce religieux était un homme de grande ressource et capable de faire des choses extraordinaires et merveilleuses. A cet effet, elle dit un jom' à madame Giovana : « Ma mère, ne soyez pas étonnée <( si je ne vous dis pas ce qui cause mes pleurs; je « vous avoue de bonne foi que je ne le sais pas moi- (( même. Seulement je sens en moi une mélancolie « si profonde, que toute chose m'est désagréable, « môme ma propre existence. Vous voyez bien que, « loin de pouvoir confier le motif de ma tristesse à « vous ou à mon père, je suis incapable de m'en (c rendre raison à moi-même, à moins que cela ne (( provienne de l'oubli de quelque péché dans ma <( dernière confession. Je voudrais, si vous l'avez <( pour agréable, me confesser de nouveau, afin que, « pendant la pâque de mai qui est prochaine, je « puisse, comme remède souverain à mes douleurs, « recevoir la sainte j)urification du corps sacré de (c notre divin Sauveur. » Sa mère lui donna de suite son approbation, et lui dit qu'elle en serait satisfaite.
(( L'ayant accompagnée deux jours après au couvent de Saint-François, elle la conduisit au père Lorenzo, qu'elle avait prévenu à l'avance, et prié avec instance de tâcher de savoir de sa fille par
r.oMio i;t ji lii:tte. 37
sa confession quelle cliiit l'origine de ses chagrin.-. « La jeune dame, aussitôt qu'elle se fut assurée que sa mère s'était éloignée, s'empressa d'um^ voiv languissante de raconter au père Lorenzo la vériUii)le cause de son chagrin; elle le supplia, au nom de l'amitié réciproque qui existait entre son mari et le religieux, do l'aidor de son a|)pui dans la po.silioii dangereuse où elle se trouvait. « Mais que puis -je <( l'aire, ma très-chère fdle, » lui répondit le vénérable père , « tant que l'inimitié entre ta famille et celle de '( torï mari subsistera? — Je sais, mon père, » dit la jeune dame désolpe , « que vous possédez beaucoup <( de connaissances rares, et que vous pouvez m'ai- « der de mille manières; mais si vous ne voulez pas «(•me rendre d'autre service, accordez-moi au moins « celui-ci. Je vois bien que l'on prépare mes noces, '( qui doivent se célébrer dans un palais de mon <( père, qui est sur la roule de Mantoue, à deux milles « d'ici; l'on doit m'y conduire, aliii que, dans ce <( lieu , j'aie moins de force pour refuser le mari que <( l'on me veut donner; à peine y serai -je, que celui « qui doit m'épouser s'y rendra aussi. Je vous sup- '( plie donc, mon père, de me donner un poison « as.sez puissant pour qu'il puisse nous délivrer dans u le même moment, moi, d'un tel supplice, et « Roméo, d'une semblable honte; autrement je serai «( réduite à me plonger un poignard dans le sein , ce « qui sera encore plus affreux pour moi it plus duu- « loureux pour mon mari. »
« Le père Lorenzo voyant le désespoir dans lequel était cette jeune dame, et pensant aussi combien luimême était à la merci de Roméo , dont sans aucun doute il se ferait un ennemi s'il n'empêchait un pareil malheur, répondit en ces termes : « Tu sais bien, « Juliette, que je suis le confesseur de la moitié au (( moins des personnes de la ville ; qu'il n'en est « aucune qui n'ait pour moi une grande considéra- (( tion; que, de plus, il ne se fait pas un testament, <( pas une réconciliation, sans que j'y intervienne. « Par cette raison, je ne voudrais pas, pour tout l'or « du monde, tomber dans quelque scandale, ou qu'il « fût jamais connu que je me sois mêlé de cette « alTaire. Pourtant, la tendresse que j'ai pour toi « ainsi que pour ton mari me décidera à faire pour « toi ce que je n'ai encore fait pour aucun autre. « Bien entendu que tu me promettras de garder sur « le tout le plus profond secret. — Donnez -moi ce « poison en toute sécurité, mon père, reprit Juliette, « et soyez bien assuré que personne au monde ne « saura jamais... — Ce n'est pas du poison que je te « donnerai, ce serait un trop grand dommage qu'une « fdle aussi belle et aussi jeune que toi pérît ainsi ; « mais si tu as assez de courage pour faire ce que je « te dirai, je me flatte de pouvoir te remettre ensuite « entre les mains de ton mari.
(( Tu sais que le tombeau des Gappelletti est placé « dans notre cimetière , en dehors de cette église ; eh « bien ! je te donnerai une poudre que tu prendras ,
r.OMIlO KT Jl LIF.TTR. 30
« clic le fera dormir quarante -Imit heures h peu « près, mais d'une telle manière, que tout homme « appelé pour te voir, quelque habile médecin qu'il « soit, te déclarera sans vie.
« Alors on disposera ce tombeau comme si tu étais « réellement morte : et moi , quand il sera temps . je « viendrai t'en retirer, et je te garderai dans ma cel- « Iule, jusqu'à l'époque non éloic;née où uon,^ a!iroii-> « à Mantoue un chapitre auquel je dois me rendre: « je t'emmènerai avec moi cachée sous les habits *i d'un de nos frères, et là, je te remettrai entre les ^ « bras de ton mari/
« Mais, dis-moi, n'auras- tu point peur de ton ' (1 cousin Tébaldo, dont le corps est dans ce tombeau « depuis si peu de temps? » La jeune dame jouissant d'avance du succès qu'elle se promettait : « Mon «' père, dit-elle, je n'hésiterais pas même à traverser « les llammes de l'enfer, pourvu que je parvinsse à « rejoindre mon époux.
u — Eh bien donc, ma fille, » lui dit le bon religieux, « puisque tu es dans cette ferme résolution, « je me ferai un vrai plaisir de t'assister-, mais avant « de ne rien entreprendre, je crois à propos que tu « écrives le tout à Roméo de ta propre main, afin a d'éviter les actes de violence et de désesjioir aux- 0 quels il pourrait bien so livrer, s'il te croyait réel- « Icment morte, car je .sais combien il a d'amour « pour toi.
u 11 y a continuellement des religieux de notre
40 SHARSPEARK.
« ordre qui vont à MaïUoue, où tu sais que se trouve (( ton mari; lais en sorte (jue j'aie proniptcment ta « lettre, et je la lui ferai parvenir sur-le-champ par « un messager fidèle. » Ayant dit cela, le bon religieux laissa la jeune dame dans le confessionnal, et courut à sa cellule, d'où il revint bientôt rapportant une petite boîte pleine de la poudre dont il avait parlé. Il dit à Juliette, en la lui remettant : « Prends « cette poudre, ma iille, et quand cela sera à pro- « pos, trois ou quatre heures après le coucher du « soleil , tu la mêleras dans de l'eau pure que tu boite ras ensuite sans crainte, et au bout de deux heures (( elle commencera son ellet qui, sans nul doute, « nous fera réussir dans notre dessein; mais surtout, « n'oublie pas auparavant de m'envoyer la lettre que (( je t'ai demandée pour ton mari ; c'est un point très- « important. »
« Juliette, ayant reçu la poudre du père Lorenzo, retourna sur-le-champ auprès de sa mère, et, l'abordant d'un air fort gai, elle s'empressa de lui dire: « En vérité, madame, le père Lorenzo est le meil- « leur confesseur qu'il y ait au monde; il m'a con- (( solée et encouragée de telle sorte qu'il ne me reste (( rien de ma tristesse passée. — Ah! tant mieux, ma « chère enfant, » répliqua sa mère qui avait retrouvé le bonheur depuis qu'elle voyait le contentement de sa fille; « mais toi, n'oublie pas de lui témoigner (i ta reconnaissance par de fréquentes aumônes, (( car le couvent est bien pauvre; » et en causant
noMKO i:t jl lii.fti:. 4I
ainsi, elles s'en revinrent enseniblo à leur maison.
« En efiet, depuis cette confession, Juliette ayant repris toute sa gaieté ordinaire, niessire Antonio et madame diovana avaient perdu tout soupçon qu'elle ont un amour secret dans le crur; ils attribui'rent à quelque bizarrerie les pleui-s qu'ils lui avaient vu répandre depuis quelque temps; de manière qu'ils l'auraient volontiers laissée tranquille pour le moment sans lui parler davantage de mariage, s'ils n'eussent été avancés dans cette alTaire, au point qu'il leur était impossible de reculer sans se couvrir de ridicide aux yeux de toute la ville, et se compromettre avec les comtes de Lodrone.
(( Dans cet état de choses, ce jeune seigneur voulant faire connaître sa future épouse à quelques personnes de sa famille, et la santé de madame Giovana ne lui permettant pas en ce moment d'accompagner sa lille, elle fut remplacée par deux des tantes de Juliette, qui se rendirent avec elle au palais dont nous avons déjà parlé, que messire Antonio possédait à environ deuv milles de Vérone; Juliette ne fit aucune; résistance et s'y rendit de fort bonne grâce. Mais croyant que son père la faisait conduire à l'improvihte dans cet endroit, afin de la livn-r entre les mains de l'époux qu'il lui destinait, et qui eût été un second mari pour elle, elle avait eu soin de sf nninir de la poudre que lui avait donnée le père I.ohmuo. La nuit qui suivit son arrivée, après le coucher du soleil, ayant appelé une jeune fille qui avait été
42 SHAKSPKAUE.
élevée par elle, qui couchait ordinairement dans sa chambre, et qu'elle traitait presque connue une S(pur, elle lui demanda une tasse d'eau fraîche, en lui disant qu'elle était tourmentée d'une soif ardente. Elle jeta dans cette tasse toute la poudre dont les elTets étaient si prodigieux, et but cette eau tout d'un trait. Ine des tantes qui l'avaient accompagnée s'étant réveillée dans ce moment, .luliette dit tout haut en la présence de cette tante et de la jeune fdle: (( Mon père ne me mariera pas certainement contre « ma volonté, si je puis m'y opposer. » Ces deux femmes qui avaient peu de finesse , quoiqu'elles eussent vu avaler la poudre qu'elle disait avoir mise dans l'eau seulement pour se rafraîchir, et qu'elles eussent entendu les paroles que nous venons de rapporter, n'en conçurent aucun soupçon, et le sommeil reprenant le dessus , elles se ren^ dormirent.
« Juliette éteignit sa lumière, puis, sous un prétexte quelconque, sortit de son lit, se rhabilla entièrement, se recoucha, s'arrangea dans son lit comme si elle dût véritablement mourir, croisa ses deux bras sur sa poitrine, et attendit l'effet du breuvage qu'elle av'ait pris. Deux heures après, elle devint froide et immobile comme la mort.
« Le matin étant arrivé, et le soleil étant déjà fort haut sur l'horizon, on trouva Juliette étendue sur son lit, ainsi que nous venons de le dire; on voulut la réveiller, et ne pouvant y réussir, on s'aperçut
ROM KO F.T JlLItTTE. Vi-
qu'elle était déjà toute froide: alors In jeune fille qui avait couché auprès d'elle, ainsi que la tante, se rappelèrent la poudre et l'eau que .lulieite avait bue. les paroles qu'elle avait ensuite prononcées; puis, voyant toutes les précautions qu'elle avait prises, elles ne doutèrent plus qu'elle ne se fût empoisonnée, et qu'elle ne fût morte. A cette nouvelle, chacun éclata en pleurs et en sanglots, et particulièremenl la jeune fille qui était à son service. Elle rap]>olait par son nom, et lui disait : « Ma bonne maîtresse, voilcà donc l'explication des dernières paroles que je vous ai entendue proférer : Ccrtaivnnrut, mon pire ne vu mariera pas contre ma volonté l C'était donc pour me tromper que vous me demandiez de l'eau fraîche que je vous ai donnée de bonne foi . et qui vous a servi à vous procurer cruellement une mort qui devait me rendre si malheureuse! Oh! infortunée que je suis! à qui dois-je m'en prendre? Est-ce à la mort ou k moi-ïnême? Hélas! chère maîtresse, pourquoi, en mourant, avoir méprisé la compagnie de cette fidèle servante à laquelle, pendant votre vie, vous témoigniez tant de bienveillance, et qui siMait morte avec vous, aussi volontiers qu'elle aurait passé sa vie à votre service? Faut-il, ô maîtresse chérie, que ce soit moi qui vous aie apporté de mes propres mains ce qui devait vous ôter la vie, afin que je restasse malheureuse et abandonnée! C'est donc moi. misérable que je suis, moi seule, qui d'un seul coup ai
4i SIIAKSPEARE.
<i frappé de mort vous, votre père, votre mère et (i moi-même! »
<i En parlant ainsi, cette malheureuse jeune fille était montée sur le lit de sa maîtresse qu'elle serrait étroitement entre ses bras et baignait de ses larmes.
« Messire Antonio, qui n'était pas loin de là, entendant tous ces cris, accourut tremblant dans la chambre de sa fille qu'il trouva sans mouvement. On lui raconta alors en détail tout ce qui s'était passé pendant la nuit et les dernières paroles de sa fille. Quoiqu'il estimât pour certain qu'elle fût bien morte, cependant, pour n'avoir aucun reproche à se faire, il envoya de suite à Vérone chercher son médecin, qui était fort savant et de grande renommée dans la ville. Celui-ci, après avoir examiné la jeune fenmie, lui avoir tàté le pouls, et s'être assuré par tous les moyens ordinaires, déclara qu'il devait y avoir six heures qu elle avait cessé de vivre, par l'eflet du poison. A ces mots, le malheureux père, voyant que toute espérance était perdue, s'abandonna au désespoir et versa un torrent de larmes.
« Cette funeste nouvelle, répétée de bouche en bouche, arriva bientôt aux oreilles de la mère infortunée qui était restée à Vérone. A peine eut-elle appris ce malheur, qu'elle tomba sans sentiment et comme frappée de la foudre ; mais ensuite, revenue à elle, elle se frappait la poitrine, se meurtrissait le corps, et, avec l'accent du désespoir, elle ne cessait d'appeler sa fille chérie et de remplir l'air de ses