ROMÉO I:T JULIETTE
cris lamentables. « Tu es donc morte, ma chère " Juliette, s'écriait-elle, toi, le seul soutien de ma « vieillesse? comment as-tu pu abandonner si cruel- <t lement ia malheureuse mère, sans lui adresser « même une dernière parole? Au moins que n'étais-je <( là pour fermer tes beaux yeux, pour rendre les « derniers soins à ta dépouille mortelle! As-tu pu « oublier, ma chère fille, à ton heure dernière, que <( ta résolution désespérée porterait à ta mère le coup (( de la mort? 0 vous qui m'entendez, aidez-moi à « mourir; et si votre cœur n'est pas entièrement <( fermé à la pitié, si vous ne répugnez pas à me (( rendre ce service, mettez, par grâce, fin à mon « existence avant que je sois consumée par la dou- « leur. Et toi, souverain maître des cieux, puisque <( la mort ne vient pas aussitôt que je le voudrais, « permets que ta foudre m'arrache une vie qui m'est « insupportable. » Plusieurs des dames auxquelles elle s'adressait s'empressèrent de la placer sur son lit, tandis que d'autres employaient toute leur éloquence à la consoler: mais c'était en vain, elle ne cessait de gémir et de se plaindre. Cependant, on s'occupa d'enlever Juliette du lieu où elle était, et on la transporta à Vérone, où se fit la cérémonie funèbre, à laquelle assista un concours prodigieux de parents et d'amis, qui, dans le plus grand deuil et la plus profonde tristesse, l'accompagnèrent au cimetière de Saint-François, où elle fut inhumée dans le tombeau de sa famille.
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« Le père Lorenzo, obligé d'aller à quelque distance de la ville pour les attaires de son couvent, ayant donné à un père, qui allait à Mantoue, la leltre ([ue Juliette avait écrite à son mari, avec ordre exprès de ne la remettre qu'à Roméo et en mains propres, le frère chargé de cet écrit était allé deux ou trois fois à la maison de Roméo, où par malheur il ne l'avait jamais trouvé. Ne voulant cependant pas laisser la lettre à d'autres personnes, il la gardait encore. Il arriva que Pierre, qui croyait sa maîtresse" morte, après s'être rendu au couvent de Saint-François à Vérone, où il ne trouva pas le père Lorenzo, désespéré, se décida à porter lui-même à Roméo la funeste nouvelle de la mort de Juliette.
« A cet ell'et, Pierre sortit de Vérone après midi, et marcha toute la nuit suivante vers Mantoue, où il arriva le lendemain matin de très -bonne heure; ayant trouvé Roméo qui n'avait point encore reçu la lettre de Juliette, il lui raconta en pleurant comment Juliette était morte, qu'il l'avait vu porter au lieu de sa sépulture ; enfin il lui fit un récit circonstancié de tout ce qu'elle avait dit et fait jusqu'à ses derniers moments.
<( A peine Roméo connut-il cette fatale nouvelle, qu'une pâleur livide se répandit sur son visage, et ayant tiré son épée, il fut sur le point de se tuer, si ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. « Pourquoi, s'écria-t-il, me retenir? Ma vie mainte- <i nant ne peut être de longue durée, puisque j'ai
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« perdu ct'll»^ <jiii m't^ait mille fois plus chère que « l'existence même.
« Ah! ma chère Juliette, c'est moi soûl qui ai <i causé ta mort, en ne t'enlcvant pas de la maison « de ton père. Tu as voulu mourir pour ne point « vivre séparée de moi; serait-il possible que par la « crainte de la mort je pusse me résoudre à vivre «sans toi? Oh non! cela ne sera janinis! » Puis se retournant du côté de Pierre, il lui donna un hahit noir dont il était vêtu (en ce moment il était en deuil d'une parente qui lavait institué son hériti(>r), et lui dit : « Mon cher Pierre, maintonaiit tu p(.'ux te « retirer, d
<( l'itant resté seul, Roméo réfléchit longtemps sur ce qu'il avait k faire dans cette circonstance; enfin, trouvant que la mort était bien préférable à la vir-, après s'être déguisé sous un costume de paysan, il ouvrit une armoire où était en réserve depuis longtemps une fiole d'eau de serpent, prit ce poison, le plaça dans sa manche, et se mit en route pour Vérone, il était bien décidé à s'en servir, dans le cas où il lurait été arrêté en chemin; car s'il fut tombé enin' les mains de la justice, comme banni, il devait être condamné à mort; mais il voulait terminer sa vie auprès de Juliette.
0 La fortune fut favorable à l'exécution de ce dernier dessein, car dans la soirée même du jour qui suivit celui où sa femme avait rU' enfermée dans son tombeau , Roméo entra dans Vérone, sans être reconnu
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de personne, et attendit jusqu'à la nuit close, où toute la ville était livrée au silence et au repos, pour se rendre au couvent de Saint-François, où était situé le tombeau.
H Cette église était dans le lieu nommé Citladclla^ où dans ce temps les religieux avaient leur couvent, le même qui avait été habité par saint François. Depuis ils le quittèrent, je ne sais par quelle raison, et vinrent demeurer dans le bourg de Saint-Zeno, dans l'endroit qu'on appelle Saint-Bernardin.
(( Près des murs extérieurs de cette église se trouvaient adossés plusieurs tombeaux de pierre; l'un d'eux était l'antique sépulture des Cappelletti et celui qui renfermait la jeune et belle Juliette. Roméo s'étant approché de cette dernière demeure, vers la quatrième heure après le coucher du soleil, put, avec de vigoureux efforts, enlever la pierre qui scellait le tombeau; ensuite il la soutint en l'air, à l'aide de forts morceaux de bois qu'il avait apportés, afin qu'elle ne retombât pas sur lui, puis il entra dans le caveau.
« Ce malheureux amant avait eu soin d'apporter une lanterne, afiu de pouvoir contempler encore une fois, même après sa mort, les traits de sa chère Juliette. Aussitôt qu'il l'aperçut couchée au milieu d'ossements et de débris de cercueils, dans sa douleur profonde il s'écria : « Beaux yeux qui avez paru « aux miens, tant qu'il a plu au ciel, si clairs et si <( brillants ! ô belle bouche que j'ai si souvent pressée
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« avec tant de délices! ô beau sein qui avez lnf;é mon « cœur avec tant de bonheur pour moi, coimncnt <( vous retrouvé-je maintenant privés de bmiière, «I muets et froids! Comment puis-je voir, parler et « vivre sans vous? 0 malheureuse épouse, dans quel « funeste séjour l'amour vous a-t-il conduite! Il veut « cependant que ce petit espace renferme deux in- « fortunés amants! Hélas! ce n'est pas là ce qu'il «( m'avait promis, lorsqu'il m'enflamma la première « fois que je te vis. 0 misérable vie! pourquoi te « conserver plus longtemps? n 11 couvrait de baisers les yeux, la bouche et la poitrine de sa Juliette, et pleurant toujours avec plus d'amertume, il s'écriait : u 0 voûtes sombres qui couvrez ce lieu, quf ne « tombez-vous sur moi, pour terminer au plus tôt <( ma vie ! Mais puisque la mort est possible à qui la « veut, ce serait une lâcheté à celui qui l'appelle « aussi vivement que moi de ne pas se la donner. » « Il prit alors la fiole qui renfermait le poison qu'il avait apporté de Mantoue, et continua en ces termes : <i Je ne comprends i)as quel destin me con- « duit ici pour mourir entouré de mes ennemis, de « ceux que j'ai tués de ma propre main, et pour être « enseveli dans leiw propre sépulture; mais, ù mon <i âme! puisque mourir auprès de mon épouse chérie « est le seul bonheur que je puisse encore goûter en « ce monde, ne le diiïérons pas davantage. '> Knsuite, serrant tendrement le corps de sa chi'vo Juli<'tl«'. il s'écria : « 0 objet chéri! unique but de tous mes
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« désirs, si ton ànie en s' échappant t'a laissé quoique (( sentiment, si elle voit ma mort cruelle, je la prie i( de n'avoir pas pour déplaisir qu'ayant été privé « pendant ta vie du bonheur de porter publique- (( ment le titre de ton époux, il me soit permis au « moins de mourir secrètement auprès de toi. » Et la tenant toujours étroitement embrassée, il attendait la mort.
« Cependant l'heure de se réveiller était arrivée pour Juliette. Commençant à reprendre connaissance, et se sentant ainsi pressée par quelqu'un, après avoir poussé un profond soupir, elle s'écria : (( 0 mon Dieu! (( où suis-je? Quelles sont ces étreintes? Qui me presse « de cette manière? Malheureuse que je suis! qui « donc m'embrasse? » Et croyant que c'était le père « Lorenzo, elle dit : « Est-ce ainsi, mon père, que u vous gardez votre foi à Roméo? Est-ce ainsi que « vous me rendez à lui! » Roméo, voyant que sa femme revenait à la vie, fut ravi. (( 0 ma chère « Juliette! dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Ne « voyez-vous pas que c'est moi, votre époux infor- .( tuné, qui suis venu seul et dans le secret pour (( mourir auprès de vous? )>
« Juliette, reconnaissant le tombeau et se sentant dans les bras d'un homme qui disait être Roméo, était hors d'elle-même, et l'ayant repoussé d'abord, elle le regarda avec attention; mais l'ayant bientôt reconnu, elle lui prodigua les plus tendres caresses en disant : « 0 mon cher Roméo! qu'est-ce qui a pu
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(f VOUS amener ici. en vous exposant à tant de dan- « per.s? Ne vous suflisait-il pas de savoir par mes « lettres comment, par l'assistance du |)ère Lorenzo, « je devais feindre d'être morte, alin de pouvoir me « rendre très-procliainement auprès de vous? » L'infortuné jeune homme, comprenant alors quelle grande faute il venait de conmiettre en s' empoisonnant, commença à se plaindre en ces termes : » Oli 1 quel sort «( funeste! oh! malheureux Roméo! oh! le plus in- «( fortuné de tous les amants! Aucune lettre ne m'a « informé de ce que vous me dites maintenant. >•
« Homéo raconta alors de quelle manière Pierre lui avait donné l'assurance de la mort de Juliette, et comment, au désespoir et persuadé par ce récit, il s'était rendu dans le tombeau, où, aux côtés de son épouse, et pour n'être plus séparé d'elle, il avait pris un poison subtil dont il commençait à sentir les effets, que ses membres se refroidissaient et que pour lui la mort était proche.
« La malheureuse Juliette, entendant mi pareil discours, fut tellement saisie de douleur, qu'exaltée parle désespoir elle s'arrachait les cheveux et meurtrissait son innocente poitrine.
« Devenue jilus pâle que la mort, elle enil)ra»aM à plusieurs reprises Homéo, que la faiblesse et les .souffrances avaient fait t«)mber, et qui, le visage tourné vers le ciel, était étendu aux pieds de son épon.ie. Elle, toute tremblante et suffoquée par se» .sanglots, l'arrosant d un torrent de larmes, lui di-
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sait : u C'est donc pour moi et en ma présence, mon- « seigneur, que volontairement vous avez décidé de « mourir en ces lieux; mais croyez-vous que le ciel « permette que je vous survive, ne fût-ce que quelce ques instants? Oh! non. Si au moins il m'était « permis de racheter votre vie au prix de ma vie ence tière, et d'être seule à mourir! »
<( Roméo, d'une voix languissante, lui répondit : « Si jamais ma foi et mon amour vous ont été chers, (( vivez, je vous en supplie, vivez, puisque vous pouce vez encore jouir de la vie! vous qui êtes ma plus ce douce espérance. Je souhaite qu'après ma mort ce l'existence ne vous paraisse pas odieuse, du moins « par le souvenir de celui qui a été enflammé par votre ce beauté au point d'être venu ici en votre présence. — ce Ah ! répondit Juliette, si vous avez sacrifié votre vie ce pour ma mort qui n'était que feinte, que ne doisce je donc pas faire, cher époux, pour votre mort qui ce n'est, hélas! que trop réelle! Mon seul regret est ce de ne pas avoir le moyen de mourir avant vous; (e et je m'en veux à moi-même de vivre encore au ce moment de vous perdre. Mais j'espère qu'il ne se ce passera pas un long temps avant que votre Juliette, ce la cause innocente de votre mort, ne partage votre ce sort. » Ce fut avec grand'peine qu'elle prononça ces derniers mots, et, accablée par la douleur, elle recueillait les derniers soupirs de Roméo, son bienaimé, dont les derniers moments approchaient rapidement.
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<( Pendant ce temps, le péie Loienzo ayant <'té informé en quel temps et en quel lieu Juliette avait pris la poudre qu'il lui avait donnée, et quo la supposant morte on l'avait portée dans son tombeau: sachant de plus que l'époque où la poudre devait perdre sa vertu allait arriver; ayant pris avec lui un de ses religieux qui lui était dévoué, ils sortiront tous deux du couvent, et se rendirent enseujbl»* environ une heure avant le jour au tombeau de ('a])pflletti. Dès qu'ils y lurent arrivés, entendant les plaintes et les sanglots de Juliette, et voyant par une ouverture la lumière dans le monument, ce l'ut pour le père Lorenzo le sujet d'un grand étonnenieiit. 11 pensa alors que Jidiette, par quelque moyen qu'elle avait imaginé, avait apporté avec elle une lanterne, et que, s'éveillant, elle était effrayée par l'esprit de quelque mort, ou bien par la crainte d'être à jamais enfermée dans ce tombeau. 11 s'empressa donc avec l'aide du religieux qui l'accompagnait d'ouvrir le tombeau. 11 aperçut Juliette qui, tout échevelée, gémissant et assise par terre, tenait sur so?i sein son époux expirant.
« Le père Lorenzo adresse la parole à Juliette, et lui dit : < Craignais-tu donc, ma chère fille, que je «I te laissasse mourir ici? »
«I Entendant le religieux et redoublant ses pleurs, elle répondit : « lîien loin de là, ma seide crainte « est que vous ne ir)'en retiriez vivante encore. Ah! tt par la miséricorde de Dieu , refermez cette sépul-
H tare, et éloignez -vous afin que je puisse mourir « tranquille; ou bien donnez-moi uu poignard, afin i qu'en le plongeant dans ma poitrine je puisse (i sortir de cet horrible tourment. Oh! mon père! (( mon père! est-ce donc ainsi que vous avez envoyé <( ma lettre à Mantoue? Est-ce ainsi que je serai a mariée etï[ue vous me remettrez entre les mains de (( Roméo? Voyez-le sur mon sein, ce malheureux (( époux déjà mort! » Elle raconta ensuite tout ce qui s'était passé, et lui montra l'état désespéré dans lequel Roméo se trouvait.
u Le père Lorenzo, entendant le récit d'événements aussi funestes , en fut atterré et comme privé de ses sens ; et regardant son jeune ami sur le point d'expirer, il lui dit : « Ali! Roméo, quel malheur te « ravit à moi? Parle -moi un peu, tourne tes yeux (( vers moi. Ah! cher Roméo! vois ta tendre .Juliette, (( elle te prie de la regarder, au moins réponds-lui u à ta Juliette qui te serre dans ses bras. »
u Roméo , au doux nom de son épouse chérie , leva avec peine ses paupières déjà appesanties par les approches de la mort, et ayant tendrement fixé sa .1 uliette , il referma les yeux de nouveau , peu après , au milieu d'horribles convulsions, et, poussant un p-ofond soupir, il expira.
« Ce malheureux amant étant mort dans les circonstances que je viens de vous raconter, le jour commençant à paraître, après bien des pleurs et des gémissements, le père Lorenzo dit à la jeune dame :
nOMKO KT JLLIi: ITE. .V.
• Kl toi. Juliette, que com|)les-tu fain'? — Jo suis -1 décidée à mourir ici, » lui répondil-ellp. « Pour- <i fiMoi donr, ma (ille? reprit le religieux; il ne faut «1 pas parler ainsi et se laisser vaincre par le déses- <( poir. Sors de ce lieu funeste : encore que dans le (( moment je ne sache f[uel parti prendre , y pense « (|iiil IX' sera pas dilTicile de te placer pour toujours « dans une sainte retraite, où tu pourras prier Dieu <( pour toi et pour le repos de l'âme de ton époux, « dans le cas où elle ainait besoin de prières. — Ali } « mon père, répondit Juliette, je ne vous demandt^ « qu'une seule grâce, et j'espère que vous ne me la <i refuserez |)as, en raison de l'amitié qui vous unis- « sait à Pioniéo (.lui parlatit ainsi, elle montrait le « corps de son époux;: ruiii(|ue grâce que je vous « demande, c'est de tenir secrète notre mort, alîn « que nos corps puissent rester réunis ici. Et si par (( événement il arrivait que le bruit s'en ré|)andi( , je « vous prie, au nom de cette même amitié, de sup- « plier \f' |)èr(.' de lîomeo et le mien de ne point «( s'opposer à ce f(u'un seul et même tombeau ren- « ferme les cendres de deux amants que l'amour a « consumés du même feu qui les a conduits à ia « même mort. » Ayant achevé ces paroles, elle se tourna du côté de Pumiéo dont elle avait pl.ire la tète sur un coussin rpii avait été laissé dans le lom- Iwau. fernm les yeux de son époux avec beaucoup de r*oin . et airosani <l'aboudantes larmes son visage déjà glacé par la mort : « Pourquoi te survivrais-ju"/ »>
r,G siiAKSpr.Aiu:.
s'écria-t-elle , « quel devoir envers toi nie reste-t-il « à remplir autre que celui de t"accoiii|)af,nier au sé- « jour des morts? Non, sans doute; il ne me reste « qu'à te suivre, afm que la mort même, ([ui seule « i)Ouvait nous séparer, soit au contraire le lien qui « nous réunisse à jamais. » En finissant ces mots , une idée terrible s'empara de tout son esprit, et, ne songeant plus qu'à la perte de son cher Roméo , elle résolut de ne pas lui survivre. Étant donc restée quelques instants immobile, retenant sa respiration, elle exhala un profond soupir, et, jetant un horrible cri, elle tomba morte sur le corps inanimé de son époux.
(( Lorsque le père Lorenzo se fut assuré que la jeune dame était morte, il fut ému d'une compassion telle qu'il ne savait plus que faire; et lui et son compagnon, pénétrés d'une douleur profonde, continuaient de pleurer sur ces deux amants infortunés.
(c Pendant ce temps, la garde du podestat, étant à la recherche de quelques voleurs, vint à passer dans ce lieu, et ayant vu de la lumière dans le tombeau, elle y accourut, et y trouvant les deux religieux : « Mes révérends, que faites -vous ici à l'heure qu'il « est? Vous occupez-vous de charmes et de maléfices (( sur ce sépulcre ? »
(( A la vue de ces ofTiciers de justice, que le père Lorenzo reconnut très-bien, il fut tout consterné. Cependant il leur dit : « Que personne de vous ne « m'approche, car vous n'avez aucun droit sur un
r.oMi.o r.T jri.ir.Tir.. TiT
« liniiinio (lo mon caracioro ; et si vous VDiilrz (jucl- « que chose de moi, (loinan(loz-l<> do loin. » Alors le chef prit la parole : « Nous voulons savoir, dit -il, « pourquoi vous avez ouvert la sépulture des (-ap- « pelletti, dans laquelle on a déposé hier une jeune « dame de cette famille: et si je ne vous connaissais. « révérend père Lorenzo, pour un homme respec- « table, je penserais que vous êtes venu ici pour dé- « pouiller les morts. » Les deux relif^ieux ayant éteint leur lumière, dirent : « Nous ne vous dirons point ce « que nous faisons ici , parce que vous n'avez pas le « droit de le savoir. — Cela est vrai , repartit le chef, « mais je ne manquerai pas d'en faire au souverain « un prompt rapport. » Le père Lorenzo, entièrement absorbé par les sentiments douloureux qu'avait excités en lui le triste spectacle dont il avait été le témoin : « Fais ton rapport, ajouta -t-il, et dis ce que «tu voudras; » et s'étant empressé de fermer le tombeau, il entra dans l'église avec son compaj^non. « Il était presque jour, lorsque les relipjieux parvinrent à se débarrasser des ofliciers de justice, df de manière que l'un de ceux-ci se rendit de suit<* à la maison d'un des Cappelletti, auquel il rendit romj^ie de ce qui s'était pa.ssé entre eux et les religieux au tombeau de sa famille. Ce Cappelletti, qui connaissait peut-être les rapports intimes qui existaient entre Roméo et le père Lorenzo, alla sans retard trouver le souverain, et le supplia de savoir du père Lorenzo lui-môme ce qu'il était allé faire à une pa-
:.S SHAKSPEAHE.
reille heure clans la sépulture clos Cappelletti, et mèuie d'employer la loice, dans le cas où il se refuserait à donner les éclaircissements cju'on lui demandait. Le souverain, ayant fait placer convenablement des gardes pour empêcher ce religieux de fuir ou d'échapper, lui lit donner ordre de comparaître devant lui.
(( Le religieux, ainsi contraint, se rendit en elïet devant son souverain c{ui lui fit cette question : u Que u cherchiez -vous ce matin dans la sépulture des « Cappelletti? dites-le nous, car nous voulons absou lument le savoir. — Monseigneur, » répondit alors le religieux, u je le dirai bien volontiers à Votre Seiu gneurie. J'étais le confesseur de la fille d'Antonio (( Cappelletti, morte il y a peu de jours d'une ma- <( nière si étrange, et, comme ma fille spirituelle, « elle m'avait inspiré beaucoup d'intérêt. iN'ayant pu « assister à ses obsèques, j'étais allé à son tombeau « pour réciter sur son cercueil certaines oraisons, « lesquelles, répétées neuf fois de suite sur un corps, u délivrent son âme des peines du purgatoire; et « comme peu de personnes connaissent ces prières « ou comprennent cette dévotion, les ignorants préci tendent que je voulais dépouiller les morts. Je ne « sais pas si j'ai l'air d'un grand brigand, capable <i de pareilles actions, mais cette pauvre robe et ce « cordon (montrant son costume) suffisent à mon (i ambition, et je ne fais pas plus de cas de tous les <( trésors que possèdent les vivants que de la dé-
l'.OMIO 1.1 JLLlIlir.. .VJ
« pouille de deux morts, et ce serait bien à lurl « quoii voudrait m'imputer une pensée l)làniablf>. »
« Le souverain aurait facilement ajoute fui au discours du relii;ieux , s'il ne fût arriv** que beaucouj) de frères qui n'aimaient pas le père Lorenzo, ajant a[)pris de quell*^ manière il avait été trouvé dans c«' tombeau, voulurent a leur tour y entrer. Mais dès <iuils l'euj-ent ouvert et ([uils y virent le corps de Koméo Montoccbi mort, ils se rendirent en grande rumeur auprès du souverain qui s'entretenait encore •A\ec le père Lorenzo, et lui apprirent comment ils avaient trouvé Roméo Montecdii mort, dans la même sépulture dans laquelle on avait surpris les deux religieux pendant la imit. Cela parut généralement impossible, et personne ne pouvait y croire.
u Cependant le père Lorenzo, voyant qu'il ne pouvait cacher plus longtemps ce qu'il avait un si grand désir de tenir secret, se jette à genoux devant le souverain, et lui dit : « Pardonnez-moi, monseigneur, <« si je n'ai pas répondu la vérité aux questions que « vous m'avez faites; car ce n'a pas été par malice, «( ni dans l'espoir de tirer aucun profit que j'ai lait <( cette faute, mais dans l'intention seulement de <( garder la foi promise à deux malheureux époux, « (jui ont payé de leur vie l'amour qui les unissait « l'un à l'autre. » Le religieux fut donc ainsi forcé de raconter en détail, et devant tous ceux qui étaient présents, toute cette histoire.
'. liarlolomeo délia Scala, entendant ce récit, fut
00 Sn.VKSPl.ARE.
ému (l'une :^i forte compassion qu'il en fut louché jusqu'aux larmes. Il voulut visiter lui-même les deux mort^ et se rendit au tombeau, suivi d'une grande quantité de peuple. 11 fit transporter les deux amants dans l'église de Saint-François, où il les lit placer sur deux tapis.
(. Dans ce même temps, les pères des deux infortunés époux vinrent dans cette église, pleurant sur les restes de leurs enfants, et quoiqu'ils fussent ennemis, ne pouvant résister aux sentiments généreux qu'excitait en eux une juste compassion pour un sort si funeste, ils s'embrassèrent; de sorte que la longue inimitié qui existait entre les deux familles, et qui n'avait jamais cédé ni aux prières des amis, ni aux menaces du souverain, ni aux intérêts particuliers, et que le temps même n'avait pu éteindre, cessa enfin par la mort de ces deux infortunés.
« On leur érigea un magnifique monument, sur lequel peu de jours sufîirent pour graver leur histoire. Les deux amants y furent ensevelis avec une pompe solennelle, accompagnée du souverain, des familles, et d'un nombreux concours des gens de la ville, qui s'attendrissaient sur un aussi funeste sort. »
Ici finissent les amours malheureux de Roméo Moutecchi et de Juliette Cappelletti.
Voilà le premier germe de la tragédie. Voilà le romancier; maintenant, voyons le poète.
noMto i;r Ji i.ikttk. oi
Et m.'iintfnaiK . voici h' j»o«m<' qui va (Ioiiikt l;i parole . la \\c, le iiionv<MiM'nl an revit. Sii|»|)()sezvous spectateur populaire , repudcz ««l ûcouu-i !
\a: théâtre represcrite une place publirpie de Vérone.
Les personnages sont :
PAHIS, jfiiiic vipuînr.
MONTAf;( K. ( , , , ,
. > li'fs (IfS (If'ux nuiisnns ennemies.
I N NHJI.LAIU), twh- de Ca|iiil<;t.
HOMff). HN (If; Muiitaguo.
MKIU.t 110, parent du princ»; r-t uini de nonu'-o.
FlEN\OLIO, neveu di- Monta^ue et ami de ISoméo.
TMJALT, neveu de fjipulef.
FHkFU: LAI nKNCF, moin<- franciscain.
FHkllK JKAN, religieux du mt'-mc ordre.
BALTHAZAM, page de Kom.o.
MUr.rUMK, î valet, de C^pulet.
Mii'.AIIAM, valet de Monlaguc.
l'IKIU'iK, val«-t de la nourrice.
I \ AI>OTIIICAIIU:.
LK CLOWN, ou le Scapin anglais de la pièce.
TROIS MlïilCirAS.
i» pv.r.
m onicim.
SHAKSPKARE.
LADY MONTAGUK, fiMiinie de Montagne.
LADY C.\PULi:r, femme de Capulet.
JULIKTTE, fille de Capulet.
LA NOUimiCK.
CITOYENS DE VKHONE; SEIGNElinS ET DAMES, PARENTS DES DEUX FAMILLES; MASQUES, GARDES, GUETTEURS DE NUIT, GENS DE SERVICE.
La scène est tantôt à Vérone , tantôt à Mantoue.
Si on nous demande ce que lait là le rloivn ou le mauvais plaisant grotesque et facétieux si déplacé parmi ces personnages de sang et de larmes d'une tragédie , nous répondrons que c'est évidemment une concession du poëte à l'habitude ricaneuse du peuple qui fréquentait son théâtre, un os à ronger à son parterre qu'il méprisait lui-même, mais qu'il jetait par mépris à des spectateurs pressés de rire et de pleurer tout à la fois. Mais quoi qu'en aient dit, il y a vingt ans, les fanatiques exagérés du goût romantique et M. Hugo lui-même, le rire nuit aux larmes et les larmes nuisent au rire, le contraste est trop fort pour être dans la nature. Tout est harmonie dans le goût comme dans les impressions de l'homme. On ne trouve rien de pareil dans les drames sublimes de l'antiquité, paice que l'antiquité était plus près que nous de la nature. — Je m'étonne, disait Napoléon, homme très-antique, à Schiller et à Gœthe, dans le salon de la duchesse de
ROMKO KT JI METTE. {V.i
Wcimar. qno des liornnies de génie tels que vous, vous vous efl'orciez d'imiter en ceci Sliakspeare et que vous ne compreniez pas, comnie les anciens et comme les Français, qiio les grnns trinulirs sont la condition de l'art en tout ^;enre, et que vouloir réunir dans la même pièce le comique de Moli^M'e et le trairique de Corneille, c'est les faire grimacer tous les deux. — (iœthe et Schiller le sentaient bien: mais Sliakspeare était alors le dieu de la scène, et les Allemands n'avaient d'autre raison à donner que l'imiialion, cette raison de ceux qui n'en ont pas d'autre.
La première scène donne tout de suite au spectateur la situation de Vérone, divisée en factions contraires et en familles aristocratiques pour lesquelles ou contre lesquelles le peuple de Vérone prend parti à chaque occasion de rixe, malgré les ciïorts du prince-souverain de Vérone, Jean de la Scala. qui s'efTçrce d'éteindre ces vieux brandons de discorde sous la sévère autorité de son gouvernement absolu.
Deux groupes d'hommes du peuple se rencontrent dans la rue, les uns partisans des Capulet, les autres
(ii SlIAKSl'EARE.
(les Montagne ; ils coniniencent par se regarder de mauvais œil et à se railler, puis ils se défient, puis ils se heurtent sans tirer les épées. Benvolio et Tybalt, deux jeunes nobles du parti des Capulet, entraînés par l'exemple , se jettent l'arme ta, la main contre les partisans des Montagne; le combat s'engage ; mais les citoyens impartiaux et amis du bon ordre arrivent, des bâtons à la main, et tombent cà la fois sur les deux partis pour les séparer au nom de la loi, du prince, de la paix publique. Le prince lui-même sort de son palais et menace de sa colère le vieux Capulet et le vieux Montague accourus sur la place au bruit de la rixe ; il emmène avec lui Montague et il assigne Capulet à venir le soir écouter sa sentence dans son palais.
« Et où donc était mon Roméo? » demande lady Montague à Benvolio, l'ami de son fils, et qui la ramène à son palais? « Je suis bien aise qu'il n'ait pas été dans cette bagarre.
(( — Madame, » lui répond Benvolio, d'un ton solennel et dans le rhythme poétique, « une heure avant que le soleil sacré perçât la vitre d'or de l'Orient, mon esprit agité m'a entraîné à sortir. Tout en marchant dans le bois de sycomores qui s'étend au couchant de la ville, j'ai vu votre fils qui s'y promenait déjà; mais à mon aspect, il s'est dérobé dans la profondeur du bois. Pour moi, jugeant de ses impressions par les miennes qui ne sont jamais si absor-
ROM KO KT Ji LU ni:. c:,
bées que quand elles sont solitaires., j'ai suivi ma fantaisie sans troubler la sienne, jai évite rohii (jui m'évitait.
« Connaissez-vous la cause de sa mélancolie? i. lui dii la ni ère de Uoméo.
« — Non, » répond Henvolio, « il est aussi renfermé en lui-même que le bouton de fleur ronge ])ar un ver jaloux, avant de pouvoir épanouira l'air ses pétales embaumés et offrir sa beauté aux regards du soleil ! »
Singulier langage lyrique et élégiaque qui contraste avec la sévérité rapide du dialogue tragique , et qui atteste l'empressement gauche et vaniteux de l'auteur à montrer en lui le poëte descriptif au lieu du personnage concis et précis; confusion des genres et promiscuité de goût dont les littératures naissantes olïrenl mille exemples, même dans les plus grands poètes; car c'est le grand poëte qui lait la pièce, mais c'est le peuple qui fait le goût.
Roméo s'approche , et sa mère le laisse avec son ami , chargé de lui arracher son secret.
Le dialogue s'engage et Uoniéo confesse à IleuNoiio
tV SIIVKSIMMW.
qu'il ost «''pordiinuMU opris tluno jouno hoaiUt'» do \tM\n\e, Uoscjlino. qui olVaco (outos los juuros, u\ais qui »vsio in^îousiblo ;V sos feux.
« \uu>urî « s'iVrio Roinoo. plus soiuhlablo dans U» lauji^ai^T^ do Shakspoaro au luM'os do (\m\ autos quW uu jouuo hou\n>o oousuuu^ d"uu fou vtMMiahlo, ft o uunuUuou\ aiuour! ô amouivuso hainoî ô tout onV do rion! ô KmuxIo K\5:ç^roto I o \anito soriouso ! ohaos iutonuo do ravisscuuo.s visions ! pluuio tlo plomb ! luuùuouso fuuiooî fou glaooî s^vuto uialadixoî soninioil »^oiUoî Voilà Tauiour quo jo sons, ot jo n'y sons pas Tamour. — l.'auu»m\ ^^ continuo-t-il. u ost uuo funu^'o do soupii"^. luio flauuuo qui iS^lalo aux yeu\ do.< amants, uuo uior qu'aliniontout loiu^s lannos. Qu"ost-oo oucoiv? l^ folio la plus raisonnablo î uuo douce ainoruuno! une vivifuiulo fadeur! — \diou, mon cousin.
« O.oUo (]U0 J'aiuu" a le CAn\cti*ro do Oiaiio : ariuoo d'une cluustoto à toute l'-pivuxe, eUe \it à Tabri de Tair enfantin de l'anuutr: elle se dt''«\>lv au cboc des ivgïuxls pt\>\xv(|uants; elle fenuo son soin « à Tor qui séduirait une sainte ! «
Cette diVivnition anipbig'ouriquo d'amour do Ro- «nèo ïKHir une autix^ que Juliette a «>>idouunont ici deux înlenlions dans l'esprit du piv?l<» : la j>romw^iv » de nwtttrer au spectateur le canict<i*rp w«é-
liOMKr) hl Jl i.ll. I I l. t,7
laii(-i)li(|iii' «;t |)xs.si(inti(> de Moiiiio ; |,i x-niiidr, d't apriiiirr Ih«mi1oI aprrs la imiir niiissancc. iii(''Hi.siil)le )■( iiiralcitl.il)!)' (I)' la bcadlt- ciicorr iiicoiinijc (|(> Juli('lt<', piiisijir/i .son itrcinirr laycuiiMiiimt flic, ciXnn' (oui rr faux amour d'iuia^ination dans IIouk-o, cfiiiiiiir la ri'alilc «•ll'acc r<ind)rc, ri ne laissr |)as inruic Houit'o se souM-uir de son prcrniiT irvc. , dra <|U(' JuliclUî a cMliclui à ses yeux, \ussi liiru fjun dans nu <li-aui(; spirilnalislc nindnnc , l'unid'dr sru- Innrni nit .scndtj»' pirlrrahlc à «•(•II*' incousisl;uiro tl«' |)assiou; nous licsitons a \n lilauMM'. KM»- ;i, riiez 1rs uatuifs uididioualcs siiitoul, sa JiiHli(i(-alion dauH ]<• rararh'iT sensuel des |>assious du Midi. D'ailleurs, riiisloire la fouiuiss.iil rljr ruénn! ainsi an pocle. < dissous donc sur cette lég«'re inconvenancj' (|ui est |)eut-«Hre utH! beauté. Kl puis, la lalalilé (|ui roninienre ainsi à se UKUilier dans /loim'i) ri Juliillv est une divinilt' iuallendue et ini|»lacal)le r|ni va apparailre dans loul le sujet de la |)ièce, el 'pii ajiparail «l'aulanl plus dans renliainemenl de res deux amants l'un vers l'aulK; à j)remiére vu*', que l'un des deux se croyait plu.s prémuni par un premier amour eonire loule sédiielion des yeux et du cfeur, \iu!-i. ni l'innocenee dans Juliette, ni l'amour ant*-rieur dauH iloméo n'} peuvent rien. Ils se voitMit, et la falaJiU'' leH jette dans les bras 1*1111 de l'autre. \a\ courosl éle<Uri({ue rpii de nos jours fait le loni du ^IoIm: en (pieKpie.s secondes avait été invuté par la l.ilalité el par Sliakspi ..r** «lans celle reneontre du
SHAKSPtAr.Ii.
b;il masqué, qui donno à deux regarda; la vitesse et la chaleur de deux coups de foudre.
Une courte scène épisodique entre un gentilhomme de Vérone, nommé Paris, et le vieux Capulet, qui lui olIVe sa fille en mariage ; un aparté du clown chargé de porter dans la ville les billets d'invitation au bal que les Capulet se proposent de donner, font avancer ici le drame et le compliquent.
Le clown rencontre Roméo et Benvolio, leur débite quelques facéties de son métier et leur dit qu'à moins qu'ils ne soient des xMontague ils peuvent venir boire et danser à la fête.
(( J'irai masqué, » dit Roméo, « non pour jouir de la fête, mais pour voir l'objet de mon adoration. ))
Lady Capulet, mère de Juliette, et la nourrice de Juliette entrent en scène. Elles appellent Juliette, à qui sa mère fait confidence du mariage projeté par son père avec Paris. La nourrice appuie par les plus scandaleuses paroles les instances de lady Capulet.
(lu ii'()S('i;iit |»as n-prier les grossiùres oI)scéniU''S de l.'i iioiiiiicf à riimoceiite enfant.
\ai fêle commence. Roméo, vêtu en pèlerin, y ciilie avec un groupe de cinq ou six masques qui badinent à la porte avec lui. Mercutio, un de ses amis et le poëte de la bande, leur raconte un rêve sur la reine Mab, la reine des fées, dont la grâce étudiée et maniérée a fait l'admiration de ce siècle au goût indécis et équivoque :
Mi:r.(,i riu,
(Hi ! je le vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu'une agate à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à traxers les ncv des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont faits de longues pattes do faucheux; la capote, d'ailes de sauterelles; les rênes, de la plus fine toile d'araignée; les harnais, d'humides rayons de lune. Son fouet, fait d'un os de grillon, a j)our corde un fd de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié qu'une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt |)aresseux d'une .servante. Son chariot est une noisette vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carro.ssier imniémorial des fées. C'est dans cet apparat qu'elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors
70 SHAKSPKAHE.
rêvent d'ainoiir, sur les genou\ des courtisans qisi rêvent aussitôt de courtoisie, sur les doigts des g(Mis de loi qui aussitôt rêvent d'honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent de baisers aussitôt! Ces lèvres, Mab les crible souvent d'ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d'un solliciteur, et vite il rêve qu'il flaire une place; tantôt elle vient avec la queue d'un cochon de la dîme chatouiller la narine d'un curé endormi, et vite il rêve d'un autre bénéfice: tantôt elle passe sur le cou d'un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d'embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille; sur quoi il tressaille, s'éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. C'est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emmêlés durcit les nœuds magiques qu'on ne peut démêler sans encourir de grands malheurs. C'est le cauchemar des jeunes filles qui, etc. (L'impudeur des images force ici la plume à s'arrêter avec dégoût.)
« Entrons, » dit Benvolio, (( le souper est fini, nous arriverons trop tard!
(( — Trop tôt, j'en ai peur, dit Roméo, mon ànie pressent qu'une cruelle catastrophe encore suspendue à mon étoile aura pour date funeste cette nuit de fête et terminera par une mort prématurée la misérable existence contenue dans mon sein : mais que celui
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qui est le pilote de ma destinée dirige ma voile. — Kii avant, joyeux amis!
« — Battez, tambours! » s'écrie joyeusement Renvolio eu entrant dans le palais.
Une scène triviale entre les valets et les servantes, autour des buffets, amuse le peuple.
Le vieux Capidet entre tout joyeux dans la salle suivi de Juliette, de sa nourrice, de Tybalt. son jeune parent, et enfin de Roméo et de ses amis masqués.
« Soyez les bienvenus, seigneurs, » leur dit Capiilet, (( celles de ces demoiselles qui uont pas de cors aux pieds vont vous donner de l'exercice. Allons, musiciens, jouez de vos instruments! »
Le bal commence; le mélancolique Roméo n'y prend point part.
« Quell»^ est cette jeune dame qui pare la main de ce cavalier là-bas? » demande-t-il à un valet.
« — Je ne sais pas, seigneur!
«i — Oli ! Elle apprend aux flambeaux à illuminer, » continue-t-il dans son extase. <( Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un rirlie joyau à l'oreille d'un Kiliiopim. Beauté trop précieuse pour qu'elle soit jamais la possession d'un mortel, trop céleste pour la terre ! Telle la colombe