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noncée : le premier est, ainsi que Cordélia, victime de son devoir : le second n’intéresse d'abord que par son innocence ; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi dire, que dans la vie, également neuf à l’un et à l’autre, Edgar s’y déployé graduellement, les apprend à la fois , et découvre en lui-même , selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu’il avance, s’augmentent et ses devoirs, et ses difficultés,
#- et son importance : il grandit et devient un homme ;
mais en même temps, il apprend combien il en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et courage, tout le poids du fardeau qu’il avait porté d’abord presque avec gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a dès le premier moment tout su, tout prévu ; dès qu’il entre en action, sa marche est arrêtée, son but fixé. Ce n’est point, comme Edgar, la nécessité qui le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre ; c’est sa volonté qui le détermine; rien ne la change ni ne la trouble, et le spectacle du malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de douleur.
Lear et Glocesler , dans une situation analogue, en reçoivent une impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux, irritable, gâté par le pouvoir, par l’habitude et le besoin de l’admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre conviction; il ne peut croire à ce qu’il sait; sa raison n’y résiste pas : il devient fou, Glocester , naturellement
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faible, succombe à la misère, et ne résiste pas davantage à la joie : il meurt en reconnaissant Edgar. Si Cordélia vivait , Lear retrouverait encore la force de vivre ; il se brise par l’effort de sa douleur.
A travers la confusion des incidents et la brutalité des mœurs , l’intérêt et le pathétique n’ont peut-être jamais été portés plus loin que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble l’avoir affranchi de toute forme convenue ; et de même qu’il * ne s’est point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de France, un duc d’Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s’est pas préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages à une époque déterminée ; la seule trace d’une intention qu’on puisse remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c’est le vague et l’incertitude des constructions grammaticales, qui semblent appartenir à une langue encore tout-à-fait dans l’enfance ; en même temps un assez grand nombre d’expressions rapprochées du français indiquent une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.
MACBETH
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En l’année 1034, Duncan succéda sur le trône d’Écosse à son grand-père Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille aînée de Malcolm : la cadette,
Doada, était mère de Macbeth qui se trouvait ainsi cousin germain de Duncan. Le père de Macbeth était Finleg, thane de Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie et dans la chronique de Hollinshed, d’après l’autorité d’Hector Boèce, à qui a été emprunté le récit des événements concernant Duncan et Macbeth.
Comme Shakspeare a suivi de point en point la chronique de Hollinshed, les faits contenus dans cette chronique sont nécessaires à rappeler; ils ont d’ailleurs en eux-mêmes un intérêt véritable.
Macbeth s’était rendu célèbre par son courage, et on
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l’eût jugé parfaitement digne de régner s’il n’eût été a de sa nature,» dit la chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu guerrier, poussait jusqu’à l’excès la douceur et la bonté ; en sorte que si l’on eût pu fondre les caractères des deux cousins et les tempérer l’un par l’autre, on aurait eu, dit la chronique, « un digne roi et un excellent capitaine. »
Après quelques années d’un règne paisible, la faiblesse de Duncan ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, et chargé de recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu sévèrement ( somewhat sharpelie ) quelques-uns des plus coupables, ce qui occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l’argent qu’il avait reçu, faillit perdre la vie, et ne s’échappa qu’avec peine et couvert de blessures. Aussitôt qu’elles lui permirent de se rendre à la cour, il alla porter plainte à Duncan, etil détermina enfin celui-ci à faire sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent lè sergent d’armes qu’on leur avait envoyé, et se préparèrent à la défense, excités par Macdowald, le plus considéré d’entre eux, qui, réunissant autour de lui ses parents et ses amis, leur représenta Duncan comme une « sainte soupe au lait » (saint hearted milksop), plus propre à gouverner des moines qu’à régner sur une nation aussi guerrière que les Écossais. La révolte s’étendit particulièrement sur les îles de l’ouest, d’où une foule de guerriers vinrent dans le
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Lochaber se ranger autour de Macdowald ; l’espoir du butin attira aussi d’Irlande un grand nombre de Kernes et de Galloglasses ‘, prêts à suivre Macdowald partout où il voudrait les conduire. Au moyen de ces renforts, Macdowald battit les troupes que le roi avait envoyées à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la bataille, lui fît trancher la tête.
. Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil, où Macbeth, lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir, qui laissaient aux rebelles le temps de s’assembler , offrit cependant de se charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre ayant été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles troupes effraya tellement les rebelles qu’un grand nombre déserta secrètement; et Macdowald, ayant essayé avec le reste de tenir tête à Macbeth, fut mis en déroute, et forcé de s’enfuir dans un château où il avait renfermé sa femme et ses enfants ; mais, désespérant d’y pouvoir tenir,, et dans la crainte des supplices, il se tua, après avoir tué d’abord sa femme et ses enfants. Macbeth entra sans obstacle dans le château, dont les portes étaient demeurées ouvertes. Il n’y trouva plus que le cadavre de Macdowald au milieu de ceux de sa famille ; et la barbarie de ce temps fut révoltée de ce qu’insensible à ce tragique spectacle,
1 Soldats d’infanterie, armés les premiers à la légère, les seconds d’armes pesantes. -
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Macbeth fit couper la tête de Macdowald pour llenvoyer au roi, et attacher le reste du corps à un gibet. Il fit acheter très-cher aux habitants des îles le pardon de leur révolte, ce qui ne l’empêcha pas de faire exécuter tous ceux qu’il put prendre encore dans le Lochaber. Les habitants se récrièrent hautement contre cette violation de la foi promise, et les injures qu’ils proférèrent contre lui à cette occasion irritèrent tellement Macbeth, qu’il fut près de passer dans les îles avec une armée pour se venger; mais il fut détourné de ce projet par les conseils de ses amis, et surtout par les présents au moyen desquels les insulaires achetèrent une seconde fois leur pardon.
Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente en Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la portion la plus considérable de son armée, dont il confia le reste à Macbeth et à Banquo. Duncan, battu et près de s’enfuir, se réfugia dans le château de Perth, où Suénon vint l’assiéger. Duncan ayant secrètement instruit Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir traiter, et traîna la chose en longueur, jusqu’à ce qu’enfin, averti que Macbeth avait réuni des forces suffisantes, il indiqua un jour pour livrer la place, et en attendant il offrit aux Norvégiens de leur envoyer des provisions de bouche, qu’ils acceptèrent avec d’autant plus d’empressement que depuis plusieurs jours ils souffraient beaucoup de la disette.
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Le pain et la bière qu'on leur livra avaient été mêlés du jus d’une baie extrêmement narcotique, en sorte que, s’en étant rassasiés avec avidité, ils tombèrent dans un sommeil dont il fut impossible de les tirer. Alors Duncan fit avertir Macbeth, qui, arrivant en diligence, et entrant sans obstacle dans le camp, massacra»tous les Norwégiens, dont la plupart ne se réveillèrent pas, et dont les autres se trouvèrent tellement étourdis par l’effet du soporifique qu’ils ne purent faire aucune défense. Un grand nombre de mariniers de la flotte norwégienne, qui étaient venus pour prendre leur part de l’abondance répandue dans le camp, partagèrent le sort de leurs compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de cette boucherie, trouva à peine assez d’hommes pour conduire le vaisseau sur lequel il s’enfuit en Norwége. Ceux qu’il laissa derrière furent, trois jours après, tellement battus par un vent d’est qu’ils se brisèrent les uns contre les autres et s’enfoncèrent dans la mer, dans un lieu appelé les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd’hui (1574), dit la chronique, « au grand danger des vaisseaux qui viennent vl sur la côte, la mer les couvrant entièrement pendant « le flux, tandis que le reflux en laisse paraître quel- « ques parties au-dessus de l’eau. » Ce désastre causa une telle consternation en Norwége qu’encore plusieurs années après, on n’y armait point un chevalier
sans lui faire jurer de venger ses compatriotes tués en
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Écosse. Duncan, pour célébrer sa délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant qu’on les célébrait, on apprit le débarquement d’une armée de Danois sous les ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger son frère Suénon. Macbeth et Banquo allèrent au-devant d’eux, les défirent, les forcèrent à se rembarquer, et à payer une somme considérable pour obtenir la permission d’enterrer leurs morts à Saint- Colmes-Inch, où , dit la chronique, on voit encore un grand nombre de vieux tombeaux sur lesquels sont gravées les armes des Danois.
Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont Shakspeare, d’après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où était le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs, « sans autre compagnie que seulement eux-mêmes », furent soudainement accostés, au milieu d’une lande, par trois femmes bizarrement vêtues et « semblables à des créatures de l’ancien monde » ( elder tcorld), qui saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la tragédie. Sur quoi Banquo : « Quelle manière de « femmes êtes-vous donc, dit-il, de vous montrer si « peu favorables envers moi que vous assigniez à mon « compagnon non-seulement de grands emplois, mais « encore un royaume, tandis qu'à moi vous ne me « donnez rien du tout? »—-« Vraiment, dit la première
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a d’entr’elles, nous te promettons de plus grands biens « qu’à lui, car il régnera en effet, mais avec une fin « malheureuse, et il lie laissera aucune postérité « pour lui succéder; tandis qu’au contraire, toi, à « la vérité, ne régneras pas du tout, mais de toi sortia ront ceux qui gouverneront l’Écosse par une longue « suite de postérité non interrompue. » Aussitôt elles disparurent. Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été mis à mort pour cause de trahison, son titré fut conféré à Macbeth qui commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions des sorcière® et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.
Il avait des chances d’y arriver légitimement, les fils de Duncan n’étant pas encore en âge de régner, et la loi d’Écosse portant que, si le roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe fussent assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait à leur place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant désigné, avant l’âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et son successeur au trône, Macbeth, qui vit par-là ses espérances renversées, se crut en droit de venger l’injustice qu’il éprouvait. Il y était d’ailleurs sans cesse excité par Guacli, sa femme, qui, brûlant du désir de se voir reine, et impatiente de tout délai, dit Boèce, a comme le sont toutes les femmes, » ne cessait de lui reprocher son manque de courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d’autre®
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disent à Botgsvane, un grand nombre de ses amis à qui il fit part de son projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone, où il se mit sans difficulté en possession de la couronne.
La chronique deHollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre de Duncan. Les incidents qu’a mis en scène Shakspeare sont tirés d’une autre partie de cette même chronique concernant le meurtre du roi Duffe assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur écossais nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre, telles que les rapporte la chronique.
Duffe s’était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé de protéger le peuple contre les malfaiteurs et « personnes oisives qui ne voulaient vivre que sur les biens des autres ». Il en fit exécuter plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande, ou bien à apprendre quelque métier pour vivre. Bien qu’ils ne tinssent, à ce qu’il paraît, à la haute noblesse d’Écosse que par des degrés assez éloignés, les nobles, dit la chronique, furent très-offensés de a cette extrême a rigueur, regardant comme un déshonneur, pour « des gens descendus de noble parentage, d’être contt traints de gagner leur vie par le travail de leurs « mains, ce qui n’appartient qu’aux hommes de la « glèbe et autres de la basse classe, nés pour travailler « à nourrir la noblesse et pour obéir à ses ordres » . Le roi fut en conséquence regardé par eux comme ennemi
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des nobles et indigne de les gouverner, étant, disaientils, uniquement dévoué aux intérêts du peuple et du clergé, qui faisaient en ce temps cause commune contre l’oppression des grands seigneurs. Le mécontentement s’accroissant tous les jours, il s’éleva plusieurs révoltes, dans l’une desquelles entrèrent quelques jeunes gentilshommes, parents de Donwald, lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces jeunes gens furent pris, et Donwald, qui jusqu’alors avait servi fidèlement et utilement le roi, se flatta d’obtenir leur grâce; mais n’ayant pu y parvenir, il en conçut un violent ressentiment. Sa femme, que des causes pareilles irritaient contre le roi, n’épargna rien pour l’aigrir, lui fit comprendre combien il lui serait facile de se venger lorsque Duffe viendrait, comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores, sans autre garde que la garnison du château , qui était entièrement à leur dévotion, et elle lui en indiqua tous les moyens.
Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ, lorsqu’il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard qu’à l’ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux chambellans, dont ils avaient préparé avec soin « l’arrière-souper ou collation», et les enivrèrent si bien qu’ils les firent tomber dans un sommeil léthargique. Alors Donwald, a quoique dans son cœur il abhorrât cette action » , excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
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instruits de son projet, et qu’il avait séduits par des présents. Ils entrèrent dans la chambré de Duffe, le tuèrent, emportèrent son corps hors du château par une poterne, et, le mettant sur un cheval préparé à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près d’une petite rivière qu’ils détournèrent avec l’aide de quelques paysans; puis, creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y enterrèrent le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la crainte que s’il Venait à être découvert, ses blessures ne saignassent lorsque Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître comme l’auteur du meurtre. Donwald, pendant cè temps, avait eu soin de se tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu’il ne quitta pas pendant le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives au meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu’il rapporte, et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point durant six mois, jusqu’à ce qu’enfin les meurtriers ayant été découverts et exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se couvrirent de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.
Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent signalées par un gouvernement sage, •équitable et vigoureux. On rapporte plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes.
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« Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire « cortège, soit àl’église, au marché, ou à quelque autre a lieu d’assemblée publique, sera mis à mort, à moins a qu’il ne reçoive sa subsistance de celui qu’il accom- « pagne. » La peine de mort était également portée contre celui qui prêtait serment à tout autre qu’au roi.
« Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne « pourront, sous peine de mort, contracter mariage « les uns avec les autres, surtout si leurs terres sont « voisines. »
« Toute arme ( armour ) et toute épée portée pour un « autre effet que la défense du roi et du royaume en « temps de guerre, sera confisquée à l’usage du roi, « avec tous les antres biens meubles (moveable goods) « de la personne délinquante. » 11 est également défendu à tout homme du peuple d’entretenir un cheval pour aucun autre usage que l'agriculture, mais cela sous peine seulement de confiscation du cheval.
« Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme « je puis les appeler) capitaines, achèteront quelques « terres ou possessions dans les limites de leur com- « mandement, perdront ces terres ou possessions, et « l’argent qui aura servi à les payer. » Il leur est également défendu, sous peine de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés par personne de leur famille, de marier leurs fils ou filles dans leur gouvernement.
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o Personne ne pourra siéger dans une cour tempoo relie, sans y être autorisé par une convention du « roi. » Tous les actes doivent être également passés au nom du roi.
Quelques autres lois ont pour objet d’assurer les immunités du clergé et l’autorité des censures de l’église, de régler les devoirs de la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont quelques-unes assez singulières pour le temps, sont faites par des motifs d’ordre et déréglé; d’autres sont destinées à maintenir l’indépendance civile contre le pouvoir oppressif des officiers de la couronne; mais la plupart ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des nobles, et de concentrer toute l’autorité dans les mains du roi. Toutes sont rapportées par les historiens du temps comme des lois sages et bienfaisantes; et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens légitimes, s’il eût continué dans les voies de la justice comme il avait commencé, il aurait pu, dit la chronique de Hollinshed, « être compté au nombre des plus grands « princes qui eussent jamais régné » .
Mais ce n’était, continue notre chronique, qu’un zèle d’équité contrefait, et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra enfin tel qu’il était; et le même sentiment de sa situation qui l’avait porté à rechercher la faveur publique par la justice, changea la justice en cruauté ; « car les remords de sa con-
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« science le tenaient dans une crainte continuelle « qu’on ne le servît delà même coupe qu’il avait admi- « nistrée à son prédécesseur. » Dès lors commence le Macbeth de la tragédie. Le meurtre de Banquo, exécuté de la même manière et pour les mêmes motifs que ceux que lui attribue Shakspeare, est suivi d’un grand nombre d’autres crimes qui lui font « trouver « une telle douceur à mettre ses nobles à mort que sa « soif pour le sang ne peut plus être satisfaite, et le « peuple n’est, pas plus que la noblesse, à l’abri de ses a barbaries et de ses rapines. » Des magiciens l’avaient averti de se garder de Macduff, dont la puissance d’ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine contre lui ne cherchait qu’un prétexte. MacdulT, prévenu du danger, forma le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s’y était réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, « car les rois, dit la « chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx, « et des oreilles aussi longues que Midas, » et Macbeth tenait chez tous les nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de Macduff, le massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation avec Malcolm, sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa d’abord aux empressements de Macduff des raisons tirées de sa propre incontinence, et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare, en ajoutant seulement: «Fais-toi « toujours roi, et j’arrangerai les choses avec tant de
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« prudence què tu pourras te satisfaire à ton plaisir, « si secrètement que personne ne s’en apercevra. » Le reste de la scène est fidèlement imité par le poète ; et tout ce qui concerne la mort de Macbeth, les prédictions qui lui avaient été faites, et la manière dont elles furent à la fois éludées et accomplies, est tiré presque mot pour mot de la chronique où nous voyons enfin comment « par l’illusion du diable, il déshonora, par a la plus terrible cruauté, un règne dont les commena cements avaient été utiles à son peuple» Macbeth avait assassiné Duncan en 1040 j il fut tué lui-même en 1057, après dix-sept ans de règne.
Tel est l’ensemble de faits auquel Shakspeare s’est chargé de donner l’âme et la vie. 11 se place simplement au milieu des événements et des personnages , et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces choses inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence. Loin de rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle il emprunte son sujet , il en retranche beaucoup ; il élague surtout ce qui altérerait la simplicité de sa marche et
1 Chroniques de Hoilinsked, édit, in-fol. de 1586, t. I, p. 168 et suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi DulTe, p. 150 et suiv. C’est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette chronique que Buchanan , eu rapportant beaucoup plus sommairement l’histoire de Macbeth, a dit : Multa hic fabulosè quidam uostrorum afflngunt ; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quàm historiœ, ea omitto. ( Rerum Seat. Hist. I. Vil.)
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embarrasserait l'action de ses personnages ; il supprime ce qui l’empêcherait de les pénétrer d’une seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, avec les crimes et les grandes qualités que lui attribue son histoire, serait un être trop compliqué; il faudrait en lui trop d’ambition et trop de vertu à la fois pour que l’une de ses dispositions pût se soutenir quelque témps en présence de l’autre, et l’on aurait besoin de trop grandes machines pour faire enfin pencher la balance de l’un ou de l’autre côté. Le Macbeth de Shakspearc n’est brillant que par ses vertus guerrières, et surtout par sa valeur personnelle ; il n’a que les qualités et les défauts d’un barbare : brave, mais point étranger à la crainte du péril dès qu’il y croit, cruel et sensible par accès, perfide par inconstance, toujours prêt à céder à la tentation qui se présente, qu’elle soit de crime ou de vertu, il a bien, dans son ambition et dans ses forfaits, ce caractère d’irréflexion et de mobilité qui appartient à une civilisation presque sauvage ; ses passions sont impérieuses, mais aucune série de raisonnements et de projets ne les détermine et ne les gouverne ; c’est un arbre élevé, mais sans racines* que le moindre vent peut ébranler et dont la chute est un désastre. De là naît sa grandeur tragique ; elle est dans sa destinée plus que dans son caractère. Macbeth, place plus loin des espérances du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été inquiète, car elle eût été seule-
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ment le fruit de la circonstance ; son crime devient pour lui un supplice, parce que c’est la circonstance qui le lui a fait commettre : ce crime n’est pas sorti du fond de la nature de Macbeth; et cependant il s’attache à lui, l’enveloppe, l’enchaîne, le déchire de toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et irrémissible, où le malheureux s’agite' vainement , ne faisant rien qui ne l’enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la carrière que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour devenir la proie et l’instrument de l’esprit pervers’ qui prend plaisir à les perdre parce qu’ils ont reçu quelque étincelle de la nature divine, et qui en. même temps n’y rencontre que peu de difficultés, car cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à chaque instant obscurcis par les orages.
Lady Macbeth est bien précisément la femme d’un tel homme, le produit d’un même état de civilisation, d’une même habitude de passions. Elle y joint de plus d’être une femme, c’est-à-dire, sans prévoyance, sans généralité dans les vues, n’apercevant à la fois qu’une seule partie d’une seule idée, et s’y livrant tout entière sans jamais admettre ce qui pourrait l’en distraire et l’y troubler. Les sentiments qui appartiennent à son sexe ne lui sont point étrangers : elle aime son mari, connaît les plaisirs d’une mère, et n'a pu tuer elle-même Dun-
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can, parce qu’il ressemblait à son père endormi; mais elle veutêtre reine; il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de Duncan que le plaisir d’être reine ; son courage est facile, car elle n’aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera satisfaite et l’action commise , alors seulement les autres conséquences lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n’avait pas eu la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux forfaits, que son mari avait entrevues d’avance, elle n’y avait jamais songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans ; mais ce n’est pas elle qui songe à les tuer; ce n’est pas elle qui prépare le meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff ; elle n’a pas vu si loin ; elle n’avait pas même deviné , en entrant dans la chambre de Duncan égorgé, l’effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle en sort troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son mari, mais l’engageant seulement à ne se pas trop arrêter sur des images dont on voit qu’elle commence à se sentir ellemême obsédée. Le coup est porté, et se révélera dans l’admirable et terrible scène du somnambulisme ; c’est là que nous apprendrons ce que devient , lorsqu’il n’est plus soutenu par l’aveugle emportement de la passion, ce caractère en apparence si inébranlable; Macbeth s’est affermi dans le crime , après avoir hésité à le commettre parce qu’il le comprenait; nous
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verrons sa femme, succombant sous la connaissance qu’elle en a trop tard acquise, substituer une idée fixe à une autre, mourir pour s’en délivrer, et punir par la folie du désespoir le crime que lui a fait commettre la folie de l’ambition.
Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce grand tableau de la marche et de la destinée du crime, n’ont d’autre couleur que celle de la situation que leur donne l’histoire. Les sorcières sont bien ce qu’elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est d’usage de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation de Macbeth : lorsqu’on voit ces viles créatures arbitres de la vie, de la mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de l’humanité, et qui en disposent d’après les plus méprisables caprices de leur odieuse nature, à la terreur qu’jnspire leur pouvoir se joint l’effroi que fait naître leur déraison, et le] ridicule même d’un tel spectacle en augmente l’effet.
Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, par une recherche qu’on aura raison de lui reprocher , mais qu’à tort on regarderait comme contraire à la vérité autant qu’elle l’est au naturel : la recherche n’est point incompatible avec la grossièreté des mœurs et des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps et aux situations où manquent les idées générales. L’esprit , qui ne peut demeurer oisif,
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s’attache alors aux plus petits rapports, s’y complaît et s’en fait une habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien n’est plus alambiqué que l’esprit de la littérature du moyen-âge ; ce que nous connaissons des discours des Sauvages contient beaucoup d’idées recherchées ; la recherche est le caractère des beaux esprits de la classe inférieure ; les injures même des gens du peuple sont composées quelquefois avec une recherche tout-à-fait singulière , comme si, dans ces moments où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait avec plus de facilité et d’abondance les rapports de ce genre, les seuls où il soit capable d’atteindre.
On croit que Macbeth fut représenté en 1606 : l’idée défaire une tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques qui venait de monter sur le trône d’Angleterre, fut probablement inspirée à Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu’en 1605 des étudiants d’Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en anglais devant la reine qui l’avait accompagné dans la ville. Les étudiants étaient au nombre de trois, et parlaient probablement tour à tour; leurs discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo ; et par une allusion au triple salut qu’avait reçu Macbeth, ils saluèrent Jacques roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Ils le saluèrent même roi de France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu du nombre trois.
JULES CESAR'
Parmi les tragédies de Shakspeare que l’opinion a placées au' premier rang, Jules César est celle dont les commentateurs ont parlé le plus froidement ; le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire : « Plusieurs « passages de cette tragédie méritent d’être remarqués, « et on y a généralement admiré la querelle et la récon- « ciliation de Brutus et de Cassius; mais jamais en « la lisant je ne me suis senti fortement agité, et en la « comparant à quelques autres ouvrages de Shak- « speare, il me semble qu’on la peut trouver assez « froide et peu propre à émouvoir. »
C’est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger Shakspeare d’après lui-même, et de comparer les impressions qu’il a pu produire, dans un
JULES CÉSAR
genre et dans un sujet donnés, avec celles qu’il produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s’il ne possédait qu’un mérite spécial et singulier qu’il fût tenu de déployer dans chaque occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. Ce génie vaste et vrai veut *être mesuré sur une échelle plus large; c’est à la nature, c’est au monde qu’il faut comparer Shakspeare; et, dans chaque cas particulier, c’est entre la portion du monde et de la nature qu’il a dessein de représenter et le tableau qu’il en fait, que se doit établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mêmes impressions, les mêmes effets qu’à celui du roi Lear ou de Roméo et Juliette; Shakspeare pénétre au fond de tous les sujets, et sait tirer de chacun les impressions qui en découlent naturellement, et les effets distincts et originaux qu’il doit produire.
Qu’après cela, le spectacle de l’âme de Brutus soit, pour Johnson, moins touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion, de telle ou telle situation de la vie, c’est là un résultat des inclinations personnelles du critique , et du tour qu’ont pris ses idées et ses sentiments ; on n’y saurait trouver une règle générale, sur laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d’un genre absolument différent. Il est des esprits formés de telle sorte que
Corneille leur donnera plus d’émotions que Voltaire,
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et une mère se sentira plus troublée, plus agitée à Mérope qu’à Zaïre. L’esprit de Johnson, plus droit et plus ferme qu’élevé, arrivait assez bien à l’intelligence des intérêts et des passions qui agitent la moyenne région de la vie, mais il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans effort et sans distraction une âme * vraiment stoïque. Le temps de Johnson n’était pas d’ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même à cette époque, le climat politique de l’Angleterre préservât un peu sa littérature de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne pouvait cependant échapper entièrement à celte disposition générale des esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n’accordant, pour ainsi dire, à l’âme aucune autre vie que celle qu’elle reçoit du choc des objets extérieurs, ne supposait pas qu’on pût lui offrir d’autres objets d’intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs individuelles de la vie, les orages du cœur et les déchirements des passions. Cette disposition du dix-huitième siècle était si puissante qu’en transportant sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se glorifiait à juste titre d’y avoir fait réussir une tragédie sans amour, n’a pas cru cependant qu’un pareil spectacle pût se passer de l’intérêt pathétique qui résulte du combat douloureux des devoirs et des affections. Dans cette grande lutte des derniers élans d’une liberté mourante contre un despotisme naissant, il est allé
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chercher, pour lui donner la première place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui fournir le genre d’émotions dont il avait besoin ; et c’est de la situation, réelle ou prétendue, de Brutus placé entre son père et sa patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragédie.
Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus ; on l’a même blâmé de n’avoir pas intitulé cet ouvrage Marcus Brutus plutôt que Jules César. Mais si Brutus est le héros de la pièce, César, sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe l’ayant-scène ; l’horreur de son pouvoir, le besoin de s’en délivrer remplissent toute la première moitié du drame; l’autre moitié est consacrée au souvenir et aux suites de sa mort. C’est, comme le dit Antoine, l’ombre . de César « promenant sa vengeance ; » et pour ne pas laisser méconnaître son empire, c’est encore cette ombre qui, aux plaines de Sardes et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais génie.
Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de , cette grande catastrophe. Shakspeare n’a voulu nous intéresser à l’événement de sa pièce que par rapport à Brutus, de même qu’il ne nous a présenté Brutus que par rapport à cet événement ; le fait qui fournit le sujet « de la tragédie et le caractère qui l’accomplit, la mort de César et le caractère de Brutus, voilà l’uüion qui constitue l’œuvre dramatique de Shakspeare* comme
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l’union de l’âme et du corps constitue la vie, éléments également nécessaires l’un et l’autre à l’existence de l’individu. Avant que se préparât la mort de César, la pièce n’a pas commencé; après la mort de Brutus, elle finit.
C’est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare a déposé l’empreinte de son génie; d’autant plus admirable dans celte peinture, qu'en y demeurant fidèle à l’histoire, il en a su faire une œuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poète lui a prêtées que dans celles qu’a fournies l’historien. Cet esprit rêveur toujours occupé à s’interroger lui-même, ce trouble d’une conscience sévère aux premiers avertissements d’un devoir encore douteux, cette fermeté calme et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette sensibilité profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des plus austères principes, cette douceur d’âme qui ne disparaît pas un seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractère de Brutus enfin, tel que l’idée nous en est à tous présente, marche vivant et toujours semblable à lui-même à travers les différentes scènes de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne pouvons douter qu’il n’ait paru sous les traits que lui donne le poète.
Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la
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froideur des critiques de îÿiakspeare sur la tragédie de Jules César. Ils n’y pouvaient rencontrer ces traits d’une originalité presque sauvage qui nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des sujets modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme aux idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de notre esprit. Les mœurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus originales pour nous que celles de Brutus : elles le sont davantage en elles-mêmes ; la grandeur des caractères du moyen-âge est fortement empreinte d’individualité ; la grandeur des anciens s’élève régulièrement sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, entre les individus, d’autre différence très-sensible que celle de la hauteur à laquelle ils parviennent. C’est ce qu’a senti Shakspeare; il n’a songé qu’à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans une sphère inférieure, les autres personnages reprennent un peu la liberté de leur caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection que le devoir impose à Brutus. Le poète aussi semble se jouer autour d’eux avec moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des formes qui lui appartiennent plus qu’à eux. Cassius comparant avec dédain la force corporelle de César à la sienne, et parcourant la nuit les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette fièvre de danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus à un compa*-
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gnon de Canut ou de Harold qu’à un Romain du temps de César; mais cette teinte barbare jette, sur les irrégularités du caractère de Cassius, un intérêt qui ne naîtrait peut-être pas aussi vif de la ressemblance historique. M. Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare méritent toujours beaucoup de considération, me semble cependant tomber dans une légère erreur lorsqu’il remarque que « le poète a indiqué avec finesse la supé- « riorité que donnaient à Cassius une volonté plus « forte et des vues plus justes sur les événements. » Je pense au contraire que l’art admirable de Shakspeare consiste, dans cette pièce, à conserver au principal personnage toute sa supériorité, même lorsqu’il se trompe , et à la faire ressortir par ce fait même qu’il se trompe et que néanmoins on lui défère, que la raison des autres cède avec confiance à l’erreur de Bru tus. Brutus va jusqu’à se donner un tort; dans la scène de la querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrète douleur, il oublie la modération qui lui convient; enfin Brutus a tort une fois, et c’est Cassius qui s’humilie , car en effet Brutus est demeuré plus grand que lui.
Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de cette jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle, sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s’y soutient que par le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin
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d’être secourue par l’idée qu’en conçoivent les autres. Il fallait montrer dans César la force qui soumet les Romains et l’orgueil qui les écrase; Shakspeare n’avait qu’un coin pour laisser entrevoir cet état de l’âme du héros ; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je l’avoue , ne me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble même, au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces formes d’égalité que le despote d'une république garde toujours envers ceux qu’il opprime.
Le ton du Jules César est plus généralement soutenu que celui de la plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le rôle de Brutus, se trouvet-il une image basse, et c’est au moment où il se laisse . aller à-la colère. Le soin visible qu’a mis le poëte à imiter le langage laconique que l’histoire attribue à son héros ne l’a que très-rarement conduit à l’affectation, si ce n’est dans le discours de Brutus au peuple, modèle de l’éloquence scholastique du temps de l’auteur. Le langage de Cassius , plus figuré parce qu’il est plus passionné, et d’une élévation moins simple que celui de Brutus, est cependant également exempt de trivialité. La harangue d’Antoine est un modèle de ruse et de la feinte simplicité d’un fourbe adroit qui veut gagner 1<^> esprits d’une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme, au moins avec sévérité, Shakspeare d’avoir présenté sous une forme comique la scène des
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Lupercales, dont le fond, dit-il, « est si noble et intéressant ». Voltaire ne voit ici qu’une couronne demandée à un peuple libre qui la refuse ; mais César se faisant, en présence du peuple, l’acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des applaudissements qu’on donne à la manière dont il a joué son rôle, c’était là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose d’extrêmement comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.
L’action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après la victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu’à la mort de Brutus, ce qui lui donne une durée d’environ trois ans et demi.
On a en anglais une autre tragédie de Jules César composée par lord Sterline, connue du public, à ce • qu’il paraît, quelques années avant que Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare pourrait bien avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la mort de César, que l’auteur a mise en récit. Un docteur Richard Eedes, célèbre de son temps comme poète tragique, avait fait en latin une pièce sur le même sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n’a pas été retrouvée, non plus qu’une pièce anglaise intitulée The hislory ofCœsar and Pompey , antérieure à l’année 1579. On imprima à Londres en 1607 une pièce intitulée The tragédie of Cœsar and Pompey, or Cœsar’s revenge. Cette pièce, qui comprend depuis la bataille
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de Pharsale jusqu’à celle de Philippes inclusivement, avait été représentée sur un théâtre particulier, par quelques étudiants d’Oxford ; on suppose qu’elle fut imprimée à l’occasion de la représentation et du succès de celle de Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte à cette même année 1607.
Le Jules César a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, sous le titre de Julius Cœsar, i cith the death of Brulus, imprimé à Londres en 1719.
Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie qu’il a séparée en deux parties, la première sous le titre de Julius Cœsar, avec des changements, un prologue et un chœur; la seconde sous le titre de Marcus Brutus, avec un prologue et deux chœurs; toutes deux imprimées en 1722.
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« Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et les preuves de prudence et d’habileté qu’il avait données à la guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république.... 11 advint qu’une vertueuse dame d’une merveilleuse beauté, nommée Disdémona , séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s’éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles sentiments de la dame, s’enflamma également pour elle. L’amour leur fut si favorable qu’ils s’unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour qu’elle prît un autre époux. Tant qu’ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que
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jamais il n’y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne fût d’amour. Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu’ils tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes qu’ils y envoyaient. Celuici, bien que fort content de l’honneur qui lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage... Disdémona, voyant le More troublé, s’en affligeait, et, n’en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas : — Cher More, pourquoi, après l’honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous si triste? — Ce qui trouble ma joie, répondit le More, c’est l’amour que je te porte; car je vois qu’il faut que je t’emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. Le premier parti m’est douloureux, car toutes les fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de tourment; le second m’est insupportable, car me séparer de toi, c’est me séparer de ma vie. — Cher mari, que signifient toutes ces pensées qui vous agitent le cœur? Je veux venir avec vous partout où vous irez. S’il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu’est-ce donc que d’aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien équipé?— Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, et avec un tendre baiser lui dit : Que Dieu nous conserve longtemps, ma chère, avec un tel
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amour! — et ils partirent et arrivèrent à Chypre après la navigation la plus heureuse.
a Le More avait avec lui un enseigne d’une trèsbelle figure, mais de la nature la plus scélérate qu’il y ait jamais eu au monde... Ce méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était belle et honnête; et, comme elle était Italienne, elle était chère à la femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More ; il allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More était très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte, ni de la fidélité qu’il avait jurée à sa femme, ni de l’amitié, ni de la reconnaissance qu’il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona, et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et partager son amour... Mais elle, qui n’avait dans sa pensée que le More, ne faisait pas plus d’attention aux démarches de l’enseigne que s’il ne les eût pas faites... Celui-ci s’imagina qu’elle était éprise de l’officier... L’amour qu’il portait à la dame se changea en une terrible haine, et il se mit à chercher com-
ment il pourrait, après s’être débarrassé de l’officier, posséder la dame, ou empêcher du moins que le More ne la possédât ; et, machinant dans sa pensée mille choses
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toutes infâmes et scélérates, il résolut d’accuser Disdémona d’adultère auprès de son mari, et de faire croire a ce dernier que l'officier était son complice.... Cela était difficile, et il fallait une occasion.... Peu de temps après, l’officier ayant frappé de son épée un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona en fut affligée, et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari. Le More dit un jour à l’enseigne que sa femme le tourmentait tellement pour l’officier qu’il finirait par le reprendre. — Peut-être, dit le perfide , que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir. —Et pourquoi, reprit le More? — Je ne veux pas mettre \a main entre le mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrez vous-même. — Et quelques effoçtstjue fit ]e More, il ne voulut pas en dire davantage 1 ».
Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide enseigne pour convaincre Othello de l’infidélité de Desdémona. Il n’est pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve dans la nouvelle de Cinthio : le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir précieux que le More tenait de sa mère , et qu’il avait donné à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l’enseigne s’en empare, et le fait trouver chez l’officier qu’il veut perdre; l’insistance
1 Hecatommythx , orner o cento novelle di G -B. Giraldi Cinthio. Part., I, décaü. 3, nov. 7, page 313-321 ; édition de Venise, 1608.
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du More auprès de Desdémona pourravoirce mouchoir, et le trouble où la jette sa perte ; la conversation artificieuse de l’enseigne avec l’officier, à laquelle assiste de loin le More, et où il croit entendre tout ce qu’il craint; le complot du More trompé et du scélérat qui l’abuse pour assassiner l’officier; le coup que l'enseigne porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe ; enfin tous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivement toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poète par le romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tradition historique qu’il avait recueillie. Le dénouement seul diffère : dans la nouvelle, le More et l’enseigne assomment ensemble Desdémona pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait le plafond de la. chambre, et disent qu’elle a été écrasée par cet accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More prend l’enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre aventure porte l’enseigne, de retour à Venise , à accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la question et nie tout ; il est banni , et les parents de Desdémona le font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l’enseigne, et il meurt, brisé par les tortures. «La femme de l’enseigne , dit Giraldi Cinthio , qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son mari , comme je viens de le raconter. »
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Il est clair que ce dénouement ne pouvait convenir à la scène ; Shakspeare l’a changé parce qu’il le fallait absolument, Du reste il a tout conservé, tout reproduit ; et non-seulement il n’a rien omis, mais il n’a rien ajouté ; il semble n’avoir attaché aux faits mêmes presque aucune importance ; il les a pris comme ils ge sont offerts, sans se donner la peine d’inventer le moindre ressort, d’altérer le plus petit incident.
Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés à autrui, il a mis la vie qui^n’y était point. Le récit de Giraldi Cinthio est complet ; rien de ce qui semble essentiel à l’intérêt d’une narration n’y manque ; situations, incidents, développement progrèssif de l’événement principal, cette construction, pour ainsi dire extérieure et matérielle, d’une aventure pathétique et singulière, s’y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations ne sont même pas dépourvues d’une simplicité naïve et touchante. Mais le génie qui, à cette scène, fournit les acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d’eux une figure, un caractère , qui fait voir leurs actions , entendre leurs paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leurs sentir ments; cette puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s’accomplir; ce souffle créateur qui , se répandant sur le passé, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d’une vie présente et impérissable ; c’est là ce que Shakspeare possé-
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dait seul ; et c’est avec quoi, d’une nouvelle oubliée, il a fait Othello.
Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la trahison. C’est Othello, Cassio, Iago, Desdémona, êtres réels et vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d’une situation commune, emportés tous par le même • événement, mais ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun à l’effet général par des idées, des sentiments, des passions, des actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. Ce n’est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé le poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d’émouvoir. La situation lui a paru posséder les conditions d’une grande scène dramatique; le fait l’a fappé comme un cadre heureux où pouvaitvenir se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine l’événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir ; et il les a lancés dans cet événement, bien sûr qu’ci chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il trouverait en eux, tels qu’il
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les avait faits, une source féconde d’effets pathétiques et de vérité.
Ainsi crée le poète, et tel est le génie poétique. Les événements, les situations mêmes ne sont pas ce qui lui importe, ce qu’il se complaît à inventer: sa puissance veut s’exercer autrement que dans la recherche d’incidents plus ou moins singuliers, d’aventures plus ou moins touchantes; c’est par la création de l’homme lui-même qu’elle se manifeste; et quand elle crée l’homme, elle le crée complet, armé de toutes pièces, tel qu’il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l’aspect de la réalité. Othello est bien autre chose qu’un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousie pousse au meurtre ; ce n’est là que sa situation pendant la pièce, et son caractère va fort au-delà de sa situation. Le More brûlé du soleil, au sang ardent, à l’imagination vive et brutale, crédule par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de sa passion ; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n’oubliant jamais, dans les transports de l’amour, les devoirs de la guerre, et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de l’amour; l’homme dont la vie a été dure, agitée, pour qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l’étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la sécurité, bien
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que son caractère soit plein de générosité et de confiance; Othello enfin, peint non-seulement dans leS portions de lui-même qui sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelle où il est placé, mais dans toute l’étendue de sa nature et tel que l’a fait l’ensemble de sa destinée ; c’est là ce que Shakspeare nous fait voir. De même Iago n’est pas simplement un ennemi irrité et qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un bonheur dontl’aspect l’importune ; c’est un scélérat cynique et raisonneur, qui de l’égoïsme s’est fait une philosophie, et du crime une science ; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme une absurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dans la conduite la plus servile , toute l’indépendance de sa pensée, et qui , au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avec un orgueil féroce , du mal qu’il a fait, comme d’une preuve de sa supériorité.
Qu’on appelle l’un après l’autre tous les personnages de la tragédie, depuis ses héros jusqu’aux moins considérables , Desdémona , Cassio , Émilia , Bianca : on les verra paraître, non sous des apparences vagues, et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir l’objet de la jalousie d’O-
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thello, et comme ünë nécessité du drame; il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de ceqti’il est découle naturellement l’influence qu’il exerce sur ce qui arrive. Éiriilia n’est point une suivante employée par le pOëte comme instrument soit du nœud, soit de la découverte des perfidies qui amènent la castastrophe ; elle est la femme d’Iago qu’elle n’aime point, et à qui cependant elle obéit parce qu’elle le craint, et quoiqu’elle s’en méfte ; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque chose de l’immoralité de son esprit ; rien n’est pur dans ses pensées ni dans ses paroles ; cependant elle est bonne, attachée à sa maîtresse ; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a * sa physionomie tout-à-fait indépendante du petit rôle qu’elle joue dans l’action. Oubliez les événements, sortez du drame ; tous ces personnages demeureront réels, animés, distincts; ils sont vhants par eux-mêmes; leur existence ne s’évanouira point avec leur situation. C’est en eux que s’est déployé le pouvoir créateur du poète, et les faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de monter.
Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, était devenue Othello, de même, entre les mains de Voltaire, Othello est devenu Zaïre. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements sont presque toujours de vains jeux d’esprit qui ne prouvent rien, si ce n’est l’opinion personnelle de celui
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qui juge. Voltaire aussi était un homme de génie; la meilleure preuve du génie, c’est l’empire qu’il exerce sur les hommes : là où s’est manifestée la puissance de saisir, d’émouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu’on puisse adresser au système dramatique ou au poète. Mais il est curieux d’observer l’infinie variété des moyens par lesquels le génie se déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même fond de situations et de sentiments.
Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les faits; sauf le dénoûment, il n’en a répudié, il n’en a inventé aucun. Or les faits sont précisément ce que Voltaire n’a pas emprunté à Shak- . speare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé Voltaire, ce qu’il a voulu reproduire, c’est la passion, la jalousie, son aveuglement, sa violence, le combat de l’ainour et du devoir, et ses tragiques résultats. Toute son imagination s’est portée . sur le développement de cette situation. La fable, inventée librement, n’est dressée que vers ce but ; Lusignan, Nérestan, le rachat des prisonniers, tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son père, de motiver l’erreur d’Orosmane, et d’amener ainsi l’explosion progressive des sentiments que le poète voulait peindre. 11 n’a point imprimé à ses personnages
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un caractère individuel, complet, indépendant des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zaïre n’ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et les fit
partout reconnaître. Ce ne sont point des individus
réels, en qui se révèlent, à propos d’un des incidents de leur vie, les traits particuliers de leur nature et l’empreinte de toute leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par conséquent un peu vagues, en qui se personnifient momentanément l’amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur propre compte et à cause d’euxmêmes, que parce qu’ils deviennent ainsi, et pour un jour, les représentants de cette portion des sentiments et des destinées possibles de la nature humaine.
De celte manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés admirables. 11 en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. Le plus grave de tous, c’est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à l’amour l’homme tout entier, et rétrécit le champ de la poésie en même temps qu’elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu’un exemple des effets de ce système ; il suffira pour les faire tous pressentir.
Le sénat de Venise vient d’assurer à Othello la tranquille possession deDesdémona; il est heureux, mais il faut qu’il parte, qu’il s’embarque pour Chypre, qu’il
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s’occupe de l’expédition qui lui est confiée : «Viens,
« dit-il à Desdémona, je n’ai à passer avec toi qu’une « heure d’amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut « obéir à la nécessité. »
Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitaüt, cjue fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément le contraire dé que dit Othello :
Je vais donner une heure aux soins de mon empire,
Et le reste du jour sera tout à Zaïre^
Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l’heure, parlait de conquêtes ét de guerre , s’inquiétait du sort des Musulmans et tançait la mollesse de ses voisins , le voilà qui n’est plus ni sultan ni guerrier ; il oublie tout, il n’est plus qu’amoureux. A coup sûr, Othello n’est pas moins pàssionné qu’Orosmane, et sa passion ne sera ni moins crédule ni moins violente ; mais il n’abdique pas, en un instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. L’amour possède son cœur sans envahir toute son existence. La passion d’Orosmane est celle d’un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais rien eu à faire, qui n’a encore connu ni les nécessités ni les travaux du monde réel. Celle d’Othello se place dans un caractère plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu’à ta vérité positive. Mais, quoi qu’il en soit, la
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différence des déux systèmes se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l’un, la passion et la situation sont tout ; c’est là que le poète puise tous ses moyens : dans l’autre, ce sont les caractères individuels et l’ensemble delà nature humaine qu’il exploite; une passion, une situation ne sont , pour lui , qu’une occasion de les mettre en scène avec plus d’énergie et d’intérêt.
L’action qui fait le sujet d ' Othello doit être rapportée à l’année 1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l’île de Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition même de la tragédie, M. Malone la fixe à l’année 1611. Quelques critiques doutent que Shakspeare ail connu la nouvelle même de Giraldi Cinthio, et supposent qu’il n’a eu entre les mains qu’une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel Chappuys. Mais l’exactitude avec laquelle Shakspeare s’est conformé au récit italien, jusque dans les moindres détails, me porte â
croire qu’il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.