‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 105 sur 124 · Tome 1. B b · texte numérisé non relu

Tome 1. B b

OTHELLO

Dites-lui qu'elle vienne, allez. ( Emilia fort.) Elle en dit assez ; mais ce n'en qu'une simple meiîàçère d'intrigue ; tout ce qu'elle peut dire est suspect. C'est une habile intrigante qui a le dépôt & la clef d'infâmes secrets, & cependant (i) cela va se prosterner à genoux , & prier le Ciel. Je l'ai vue jouer ce rôle.

DESDEMONA entre tremblante, EMI-

LIA la jùit.

DESDEMONA

Seigneur , que voulez-vous de moi ?

OTHELLO avec une feinte douceur.

Approchez de grâce , ma bien-aimée.

( 1 ) Ce trait peint les mœurs du Midi & le caractere propre aux Duegnes & autres entremetteuses. Quelques Anglois y voient de plus une allusion à une des Maitresses d'Edouard IV. Ce Prince avoit trois concubines toutes d'humeur & de caractere fort différens. L'une étoit la plus gaie , l'autre, nommée Jeanne Short étoit la plus sage, & la troisième, la plus fainte Courti--

Que vous plaît-il m'ordonner ?

OTHELLO

Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi en face. ( il i'cnvifage avec fureur.)

DESDEMONA

Quelle est cette fantaisie horrible ?

OTHELLO à Emilict.

Les femmes de votre métier, Maitresse, laissent le couple d'Amans tcte à tête, & ferment la porte, puis toussent, ou crient hem, si quelqu'un (urvient. A votre office , à votre office. — Allons, disparoissez.

( Emilia fort. )

DESDEMONA tombe à genoux,

A vos genoux , Seigneur , que signifie votre dis-cours ? J'entends la voix d'une furie dans le son de vos paroles, mais je ne coniprens pas votre discours.

OTHELLO

Qu'es-tu ?

fanne du Royaume , qui toujours s'agenouilloit & prioit, telle-ment , disent les Chroniques du tems, que dans sa compagnie homme ne pouvoit venir de l'Eglise qu'à son lit, & de Con Ut qu'à l'Eglise. OULEMORE DEVENISE. 19;

DESDEMONA

Votre épouse, Seigneur, votre fidèle & loyale épouse.

OTHELLO

Viens, jure-le , damne-toi ; car en te voyant ces traits célestes, les démons n'oferoient s'empirer de toi : Damne-toi donc par un double crime ; jure que tu mes fidèle.

DESDEMONA

Le Ciel fait que j'ai dit la vérité.

OTHELLO

Le Ciel fait qu'il est vrai que tu es perfide comme l'enfer.

DESDEMONA

Envers qui, Seigneur, avec qui ? Comment suis-je perfide ?

OTHELLO d'une voix ItoulPc J ô- versant quel--

que s larmes.

Ah, Defdeinon.-,! Loin, loin, loin de moi. —

DESDEMONA

Hélas, jour de douleur ! Pourquoi pleurez-vous? Suis-je la cause de ces larmes, Seigneur ? Si vous soupçonnez mon Pere d'être l'auteur de ce rappel si soudain, n'en rejettez pas le reproche sur moi : Si vous l'avez perdu, et moi je l'ai perdu aussi !

OTHELLO

S'il avoit plû au Ciel de m'éprouver par les dis-graces ; s'il avoir épuisé sur ma rête nue tous les gen-res de maux & d'humiliations; qu'il m'eût renversé fous la fange de la pauvreté ; qu'il eût enfermé dans les fers moi & mes plus belles efpcrances , j'aurois trouvé dans quelque repli de mon ame un reste de patience : Mais hélas, faire de moi un objet en butte aux risées du mépris.— Rencontrer son doigt insultant arrêté sur moi. — Encore aurois-je pu en supporter l'affront; oui je l'aurois pu : Mais l'asyle où j'avois amatisé tout mon bonheur, le seul où je puisse vi-vre , ou bien il n'est plus de vie pour moi ; la four-ce où je puifois mon existence, & sans elle mon existence est tarie , m'en voir dépossédé ; ou réduit à n'y plus voir qu'un de ces lieux immondes où de vils animaux viennent mêler leurs embrassemens. Toi-même , patience, jeune fille du Ciel, oui, à cette idée ton visage de rose pâliroit , & prendroit les traits hideux des furies !

DESDEMONA

l'ose espérer que mon juoble époux me croie vettueuse.

Oui, comme ces oiséaux lascifs qui Ce prodiguent l'un à l'autre, toujours volant à de nouvelles 3tlluurs.--- (// s*écrie brusquement. ) 0 toi, rose empoisonnée, ( Il s'attendrit. ) Pourquoi es-tu si amoureusement belle ? ( Il la prend, la ferre dans ses bras & la regarde avec transport. ) Tes parfums font si doux que près de toi les sens font enivres de volupté.

(Il la repousse avec fureur. ) Je voudrois que tu ne fusses Jamais née !

DESDEMONA

Hélas, quel est le crime que j'ai commis, & que j'ignore ?

OTHELLO toujours l'envisageant.

Ce front où se peint la vertu , ce front si beau étoit-il fait pour être inscrit du nom d'infâme ? Ce que tu as, ce que tu as commis ? — 0 toi femme impudique , le seul récit de tes aétions enflamme-toit mes joues des feux de la honte, & épouvan-teroit la pudeur. Ce que tu as, ce que tu as com-mis ? Le Ciel en est révolté, la lune s'en voile d'hor-reur. L'écho, forcé souvent à répéter les cris impurs de la débauche , s'enferme au fonds des montagnes de peur d'entendre le nom de ton crime. Ce que tu as commis ? - Femme effrontée 1 198 0 T H E L L 04J

Dieu m'est témoin que vous me faites injure.

OTHELLO

N'es-tu pas une impudique ?

DESDEMONA

Non , comme il est vrai que je fuis Chrétienne. Si me conserver à mon époux pure & innocente de toute atteinte illégitime, c'ett n'être pas une impu-dique ; non, je n'en fuis pas une.

OTHELLO

Quoi, tu n'es pas une prostituée ?

DESDEMONA

Non, sur le salut de mon ame.

OTHELLO

Est-il ponible?

DESDEMONA

Oh ! Dieu, aie pitié de nous!

OTHELLO avto une froide ironie.

En ce cas je vous demande grâce. Je vous prenois pour cette rusée courtisanne de Venise qui s'est mariée avec Othello.

E M I L 1 A entre.

OTHELLO

Vous, Maitresse, qui loin d'ouvrir la porte des cieux comme l'Apôtre, êtes la portière de l'enfer : Vous ! vous ! oui vous ! Nous avons rempli notre office. ( Il lui jette de l'or. ) Voilà le salaire de vos peines : Je vous prie , tournez la clef, notre conseil est tenr, gardez-en le secret. ( Il fort. )

Hélas, qu'elles idées s'est-il mis dans la tête? Comment êtes-vous, Madame? Hélas, Madame, comment vous trouvez-vous ?

DESDEMONA dans l'accablement d'une

douleur profonde & comme ivre de son trouble.

En vérité à demi-assoupie.

Chère Defdemona, quel différend avez-vous eu avec mon Seigneur ?

Avec qui? 200 0 T H E L L O ,

Hé, avec mon (1) Seigneur, Madame.

DES DEMON A

Votre Seigneur, quel est-il ?

Celui qui est aussi le vôtre, chere Defdemona.

DESDEMONA

Je n'en ai plus : Ne me questionnez point, Fini. lia. Je ne puis parler , & je ne saurois repondre (i) que par des larmes. — Je vous prie, placez ce foir sur mon lit mes habits de noce, souvenez-vous-en; & allez prier votre époux de me venir parler.

E M 1 L 1 A s'éloignant.

Certes il y a bien du changement ! ( Elle fort. )

DESDEMONA

Il étoit juste que je fuffe ainsi traitée. Oui, bien Juste. — Comment me fuis-je conduite pour qu'il ait pu feulement me soupçonner du moindre oubli de mon devoir?

(i) Nous aurions désiré que notre langue nous eût fourni deux mots diftérens de ceux de Seigneur ici, & de Maitresse, lorfquc Emilia l'emploie.

(2) Dans l'Anglois , je n'ai de réponse que celle qui sortiroit en larmoi,

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