‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 106 sur 124 · OU LE MO RE DE VENISE · texte numérisé non relu

OU LE MO RE DE VENISE

nme I. Ce

S C E N E XI

J A G 0 entre avec EMILIA.

Q UE. L S font vos ordres, Madame ? Il ne vous est rien arrivé? —

Je ne saurois le dire. Ceux qui instruisent vos enfans s'y prennent avec douceur & ne leur impofenc que des tâches légères. Il pouvoit se contenter de me gronder comme eux ; car en vérité je fuis un enfant quand on me gronde.

Qu'y a-t-il donc, Madame ?

Hélas, Jago, mon Seigneur l'a traitée d'infâme, il l'a accablée de tant de mépris & d'outrages que toute ame honnête ne le sauroit supporter.

DESDEMONA

Est-ce là mon nom, Jago ?

Quel nom, noble Defdemona ? Ce qu'elle disoit que mon époux a dit que j'étois,

11 lui a donné le nom de prostituée. Un mendiant dans sa débauche n'eût pas vomi de semblables in-jures sur sa vile compagne.

Pourquoi s'est-il emporté de la forte ?

DESDEMONA

Je n'en fais rien : Je fuis certaine que Je ne fuit nullement ce qu'il dit. (ElI, fond en larmes. )

Ne pleurez pas, ne pleurez pas: Hélu funeste Jour!

E M 1 L 1 A vivement.

A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, a son pere & à son pays , & à tous ceux qui lui étoient chers, pour s'entendre nommer prostituée ? Cela ne feroit-il pas pleurer?

DESDEMONA

Telle est ma malheureuse fortune.

Que le Ciel le punisse de son emportement 1 D'où provient cette fténéfte?

OU LE MORE DE PBNJSB. xo3

Ce 2

DESDEMONA

Ah! Dieu le fait.

Que je meure, si ce n'est pas quelque scélérat con-sommé, un fourbe , un intrigant, un insigne & vil flagorneur, qui pour surprendre quelque emploi aura forgé cette calomnie: Que je meure, si cela n'est pas !

Fi, cela est impossible ; il n'existe point d'homme semblable.

DESDEMONA

S'il en existe un , que le Ciel lui pardonne!

Un gibet pour pardon, & l'enfer pour le dévorer tout entier! —Pourquoi l'appelleroit-il prostituée ? Quel homme voit-il assidu auprès d'elle ? En quel lieu ? Dans quel tems ? Quelle ombre , quelle apparence de vérité ? Oui le More ca aveuglé par quelque monstre exécrable, quelque peste, quelque four-be atroce. 0 Ciel, que ne démasques-tu de pa-reils méchans ? Que ne mets-tu à la main de chaque honnête homme un fouet pour flageller le perfide à traverse monde, depuis l'orient Jusqu'au couchant ! ao4 OTHELLOf Baissez la voix , contenez-vous.

O vengeance sur ces méchans ? C'étoit cauai quel-que imposteur de cette trempe qui vous l'enversoit la tête, quand vous me soupçonnâtes d'une intrigue avec le More.

Allez, vous êtes une écervelée.

DESDEMONA

Hélas, Jago, que ferai-je pour ramener le cœur de mon époux ? Bon Jago, allez le trouver : Par cette lumiere du Ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je tombe à genoux , (elle s'agenouille les yeux levés vers le Ciel.) si dans mes actions, mes discours, ou dans mes pensées, si jamais ma volonté pécha contre Con amour ; si jamais mes yeux , mon oreille, aucun de mes Cens , reçûrent quelque im-pression de plaisir d'un autre objet que lui ; 6c s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je l'ai toujours aimé, que je l'aimerai toujours tendrement, dût-il par un divorce merejetter, me plonger dans la misere; Consolation , abandonne-moi ! Les duretés d'un époux ont un cruel pouvoir sur un cœur, 6c ses du-retés peuvent bien détruire ma vie, mais eâtà*u ma OU LE MORE DE VENISE. 4oj foi, non, jamais. Je répugne à répéter ce mot de prof. tttuée : le nom me fait horreur maintenant que je le prononce ; mais l'avion qui m'en rendroit digne, tous les vains trésors du monde ne me la feroient pas commettre.

Calmez-vous, je vous prie ; ce n'est qu'un moment d'humeur : Ce font ces affaires d'état qui laigrif-sent, & son dépit retombe sur vous.

DESDEMONA

Ah ! s'il n'y avoir pas d'autre cause.

Rien de plus, je le garantit.

( La Trompette se fait entendre.)

Ecoutes, ces Trompettes annoncent le souper.

L'envoyé de Venise vous attend: Entrez & séchez vos pleurs ; tout ira bien.

(Elle fort.) xo 6 OTHELLO,

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