SCENE XIII
OTHELLO parott reconduisant LUDO--
VICO si le, Convive, J D ESDEMON A
& EMILIA font avec eux.
LUDOVICO
S F. I G N E V R, je vous en conjure, ne venez pas plus loin.
OTHELLO
Excusez-moi ; la promenade me fera du bien.
Je vous souhaite une nuit heureuse, Madame, &: vous rends graces de votre accueil.
Seigneur, votre présence nous a honorés.
OTHELLO
Vous plaît-il de venir, Seigneur ? (à voix basse.) Oh Defdemona ! — Seigneur ? ni OTHELLOt
Allez à l'infant vous mettre au Ht, le reviens tout-à-l'heure. Congédiez votre compagne de l'ap-partement i entendez-vous ? N'y manquez pas.
DESDEMONA
Je le ferai, Seigneur.
( Othtllo fort avec les dulrll. Defdemona
& Emilia demeurent.)
Comment êtes-vous enfemblc ? Son visage paroît plus adouci que tantôt.
DESDEMONA
Il a dit qu'il alloit revenir tout-à-l'heure. Il m'a dit de me mettre au lit ; & il m'a ordonne de vous congédier.
E M I L 1 A surprise.
De me congédier ?
DESDEMONA
Oui, c'est son ordre. Ainsi, bonne Emilia , don-nez- moi mes habits de nuit, & puis , adieu. Il nous faut bien prendre garde de lui déplaire main-tenant.
Je voudrois que vous ne l'eussiez jamais vu !
DESDEMONA
Oh moi, non. Mon amour chérit tour ce qui me vient de lui au point que son humeur sévère, ses dédains, ses brusqueries, (Je vous prie, détachez ces iloeuds,) ont encore un charme qui me le fait aimer.
J'ai placé sur le lit ces vêtemens que vous m'avez demandes.
DESDEMONA poursuivie de noires pensées.
Tout est égal. — 0 mon bon pere, que nos cœurs font aveugles &: imprudens ! — ( à Emilia ) Si je meurs avant vous , je vous prie, dans ces mêmes vêtemens.
Allez, allez, vaines paroles.
DESDEMONA
Ma mere avoit auprès d'elle un jeune fille , nommée Barbara. C'étoit ( t ) une Moreile, une pauvre Morelfe : Elle étoit éprise; & Ton bien-aimé l'abandonna; & elle devint folle. Elle avoit une chanson du saule : C'étoit
(1) VUYCZ la note page 34. une vieille chanson ; mais qui expritnoit bien son malheur; & elle mourut en la chantant ! Cette chan-son ce foir ne veut point me sortir de l'idée : J'ai ( i ) bien de la peine à m'empêcher de laisses aller ma tète appésantie , & de chanter la chanson comme la pauvre Barbara.— Je vous prie, dépêchez-vous.
Irai-je vous chercher votre robe de nuit ?
DESDEMONA
Non, délacez-moi plutôt. — Ce ( i ) Ludovico est un homme agréable.
Comment, c'est un très-bel homme !
(1) Not to h an g my head : Defdemona a d'abord bien de la peine à s'empêcher de répéter la cluuifon : Elle essaie d'en diftrairc la penféc : mais inutilement : Ton imagination la mit. rrife 6c elle chante ou plutôt répète à demi-voix la chanson. La musique mélancolique cft acceptée Canç peine par une dou. leur qui admet la consolation ; mais la douleur extrême & profonde, rejette la musique même mélancolique.
(2) Elle s'efforce de changer le cours de Cc, idées» en les portant sur un autre objet.
Il s'énonce bien.
J'ai connu à Venise une grande Dame qui auroit fait à pied le pèlerinage de la Palestine , feulement pour un baiser de ses lèvres.
( Defdemona après avoir rêvé quelque-tems s'aban--
donne enfin, répète à demi-voix la chanson.)
DESDEMONA
Au pied d'un Taule assise tout Ici jours,
Main rur Ton cœur que navroit sa blessure,
Tête bllifféc, en dolente posture,
On l'entendait qui pleuroit Ces amours.
Chantex le (1) Taule 6c A douce verdure.
Et cependant le* limpides ruisseaux
A ses sanglots méloient leur doux murmure.'
Pleurs de Cet yeux s'échappoient sans mesure
Qui les rochers affligeoienc sur ses maux.
Chantez le Caule ôc sa douce verdure.
De grâce hâtez-vous, il va rentrer à l'instant.
(i) En Angleterre le saule, aussi-bien que le myrthe, est con-tacté à l'amour ; mail presquc toujours à l'amour malheureux. ai G OTHELLO,
0 saule verd , Taule que je chéris ,
Saule d'amour, tu Te rai ma parure.
Ne l'accuses des ennuis que j'endure,
Je lui pardonne hélas, tous Tes anipri.
Non , ce n'est pas-U ce qui suit.- (1) Ecoutez , Qui est-ce qui frappe ?
C'est le vent.
DESDEMONA
J'ai cru entendre un bruit. —
A cet ingrat qui trahit ses sermens,
Je reprochois tendrement mon injure;
Imite-moi, répondit le parjure ;
Ouvre ses bras à de nouveaux Amant.
Chantez le faute & Ca douce verdure. (a)
(1) Voilà de la terreur & un Tecret pressentiment s'est ma-nifcfté plus haut : Si je mturs avant vous, ensévelissez-moi dans ces mêmes vêtemens. Une femme dans ta situation de Des-demona, sans avoir une cause déterminée de crainte, sent au sond de Ton aine une sorte de frémissement qui peut tourner Cet réflexions vers la mort, & la Taire trembler dans la nuit à un bruit inopiné tel qu'un coup de vent. — Cette scene pathétique ne manque jamais de faire verser des larmes : nous avons vu une espèce de tressaillement dans l'Assemblée à cette question faite d'une voix frissonnante : Ecoutez , qui tjl-" qui frappe ?
U) Cette chanson est imprimée dans un Recueil des ancien-- OU LE MORE DE VENISE.xi-t
Tome I. Ee A présent retirez-vous. Bonne nuit. Les yeux me cuisent : est-ce un prcfage de pleurs ?
Oh ! cet, ne présage rien.
DESDEMONA
Je l'avois oui dire ainlî. Oh ces hommes, ces hommes ! — Dites-moi , Emilia : De bonne-foi , croyez-vous qu'il se trouve des femmes capables de tromper si indignement leurs époux ?
S'il s'en trouve t Sans doute , Madame, il s'en trouve.
DESDEMONA
Au prix du monde entier voudriez-vous commet-tre leur crime ?
Et vous, Madame, le voudriez-vous?
net Balade. Il y à quelques légères différences entre les couplets de la pièce & ceux du recueil.
On trouvera à la fin de ce volume cette chanson mise en musique par M. M, ni.
Non, non, J'en atteste cette lumière du Ciel : Mais vous , répondez ; le voudriez-vous au prix du monde entier?
Le monde entier, c'est une offre bien magnifique. Cest un grand prix pour une légère licence 1
DESDEMONA
En vérité, je crois que vous ne le voudriez pas.
En vérité je crois le contraire , et que je m'en repentirois après. A la vérité je n'en ferois pas ten-tée pour un bijou , pour une robe , ou toute autre parure : Mais pour le monde entier. Eh qui refuferoit d'être infidèle à fun mari pour le faire Mo-narque ? Je rifqaerois à ce prix quelques années de purgatoire.
DESDEMONA
Et moi je pense toujours qu'il n'est point de pa-reilles femmes.
11 en est nombre , & presque autant qu'en four--
E e 2 niroit ce monde entier qui feroit le prix : mais le pense que la faute en est aux maris si les femmes succombent : Car qu'il leur arrive de négliger leurs devoirs, de verser nos trésors dans le fein d une étrangère , ou de faire éclater de bifarres accès de Jnloufie. en resserrant sur nous nos chaînes : Qu'il leur arrive de nous maltraiter, & de dissiper effrontément notre propre doc; hé mais, nous ne sommes pas exemtes de fiel , & si nous avons quel-ques grâces , nous avons aussi un cœur capable de ressentiment. Que les maris fachent que leurs fem-mes font sensibles comme eux : elles ont un tact, des yeux, des sens : elles savent aussi-bien qu'eux goûter la douceur ou l'amertume. Quel est leur objet en portant 1 d'autres leur amour ? Est-ce le plaisir ? Je le crois : Est-ce la passion qui nourrit leur inconstance ? Je le crois encore : Est-ce la fragilité qui les égare? C'est elle aussi. Et nous, n'avons-nous pas des paRiai" t le goût des plaisirs, la n\t:me fragi-lité que les hommes ? Qu'ils aient donc foin de nous bien traiter : Autrement qu'ils apprennent que les fautes que nous faisons , ce font leurs fautes qui nous enseignent à les commettre.
DESDEMON A.
Bonne nuit, bonne nuit. Que le Ciel m'ins-pire toujours le sentiment, non de m'autoriser au mal par l'exemple du vice , mais de me servir du vice même pour m'attacher plus encore à la vertu.
( Elles rentrent dans l'intérieur du Palais. )
Fin du quatrième Acle. OU LE MORE DE VENISE, m