SIRE
VOTRE MAJESTÉ devoit en quelque forte a son Goût pour les beaux Arts, d'accueillir avec honte les Ouvra-ij É P I T R E.
gcs du plus grand Poëte qu'ait produit l' Angleterre. Mais la prédilection que vois montre'.j- pour l'Art sublime, qui sa", d< ns L plus noble des plaisirs offrir aux Rois les plus utiles leçons, tftoit un nouveau titre que cet illustre Etranger sembloit avoir à votre bienveillance.
JAMAIS , en effet, homme de génie ne pénétra plus avant que SHAKESPEARE dans l'abime du cœur humain, SC ne fit mieux parler aux passions le langage de la Nature. Fécond comme elle-me-me, il prodigua à tous ses Perfo na-ges cette étonnante variété de caractères qu'elle dispense aux individus qu'elle crée.
N i dans un état obscur, âC dans
É P I T R E. iij un siecle encore barbare) il n'avoit de-vant lui que la Nature. Il devina que cétoit-là le modèle qu'il devoit peindre ; & que le grand secret de l'Art du
l' Théâtre consistoit sur-tout à créer sur la scène des hommes entièrement ressem-blans à ceux qui sortent defls mains.
MAIS peut-être que SHAKESPEARE n'eût pas mérité de se voir aujourd'hui dans le Temple de la Gloire élevé au-dessus de NEWTON lui-mime, par une Nation idolâtre de ses Ouvrages , si iillujlre F LI ZAB ET JI eut manqué des qualités dont brille VOTRE AI A-- JESTÉ > si elle ri eut pas reçu com-me Vous, SIRE y une ame délicate êC généreuse qui. fent les grands ta-iv É P 1 T R E.
lens, & les appelle à Jà Cour pour les honorer ÔC les encourager.
JUSQU'ICI cc Père du Théâtre An-glois, ne s'est montré aux regards d'une Nation rivale & superbe dans son goût, que sous une forte de travestisse-ment ridicule qui défiguroit ses belles proportions. Nous avons eu le courage de le délivrer de ces faux brillans qu'on avoit substitués à sa vraie richijJè, ÔC d'arracher ce rnafque, qui en étoussant l'expression vivante de ses traits, n'osfroit de lui qu'une physionomie morte & sans caractère. Tout rctrace en lui maintenant son origine étrangère. C'est SHA-- KESPEARE lui-même , avec ses imperfec-tions, mais dans sa grandeur naturelle.
CE n'tfl plus le tems où la Nation Francoise concentrant sur elle - me me toute son admiration , ne jettoit qu'un regard dédaigneux sur les Nations volfilles & ne voyoit chez, elles rien qui portât l'empreinte de la perfection. Au-jourd' hui que ces Nations l'ont enrichie de Chef d'œuvres qu'elle admire & chérit, elle efl devenue plus équitable.
Dans ces premiers jours de justice &; d'impartialité, SHAKESPEARE peut paroitre avec confiance dans la patrie des CORNEILLE des RACINE & des MOLIERE , & demander aux François
, le tribut de gloire que chaque peuple doit au génie, & qu'il eût reçu de ces trois grands Hommes, s'il en eût été connu. Vj É P 1 T R E.
PARMI la foule de fis Person-nages, VOTRE MAJESTÉ retrouvera avec plaisir de grands Princes qui ont joue des rôles dlujlres Jur la scène du monde : Elle les reconnoitra du premier coup-d'œil ; ce font eux-mêmes res-suscités par le génie : SHAKESPEARE dévoile avec tant d'art tous les secrets de leur politique , qu'on croiront qu'il fut le Consident des Rois , âC qu'il ins-pira leurs Conseils.
DE là, descendant dans la Cabane du Pauvre, il y a. vu l'humanité, êC n'a point dédaigné de la peindre dans les clajjès vulgaires. Il a saisi la nature par-tout où il l'a trouvée , & il a développé tous les replis du cœur humain,
É P I T R E. vi) sans sortir des [celles ordinaires de lel vie. Ces peintures naïves & vraies ne seront point sans charmes aux ).IX de VOTRE MAJESTÉ, qui si
qiii ~fè plait à descendre quelquefois du Trône pour aller chercher sous l'humble toît du Laboureur ou de l' Artisan, la Vérité , la Nature, & des objets à sa bienfaisance. Le Philosophe & l' Homme de Lettres seroient-ils plus superbes que les Souverains, êC rougiroient-ils de s'abaisser, jiifqu"à ces dernières clas-ses de la Société? Non : il est barbare de penser qu'une moitié de iefpèce hu-maine fait un vil rebut indigne des pin-ceaux du génie, & dévouée à fis mépris. viij É P I T R E.
VOTRE MAJESTÉ verra passer fous ses yeux les Tableaux tragiques des divisions qui n'ont que
letei-re. Ce trop souvent déchiré l'Angleterre. Ce fera pour elle un délassement agréable & flatteur de promener son imagination sur ces scène s étrangères, tandis qu'elle voit à ses pieds un peuple doux & soumis. SHAKESPEARE eut le malheur, en retraçant l'Histoire , d'avoir à peindre des annales de fang , âC une nation en-core rude & sauvage , portant des guer-res civiles des deux Roses. S'il lança quelques invectives contre un peuple long-tems ennemi, elles échappèrent à l'Insulaire enthoufiafle de sa patrie.
VOTRE MAJESTÉ fèra por--
tée
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Tome I. b tée à l'indulgence pour quelques écarts de ce genre, & pour d'autres défauts encore qui manifestent la ruflicité des tems , mais qui tiennent à la vérité des caractères auxquels nous avons tâché de laisser tous leurs traits.
SHAKESPEARE eut la douce fatis-fac7ion de voir son mérite reconnu par ses Compatriotes ÔC senti par E lI-- ZABETH. Combien son ame eût été flatt/e, s'il eût pû prévoir le gloricux ac-cueil que VOTRE MAJ ES TÉ daigneroit lui faire un jour! Mais s'il nous doit l'avantage de ce dernier triomphe que l'avenir réservoit à sa mémoire , nous lui devons celui de pouvoir, sous les auspices de ce grand Homme, offrir à x É P I T R E.
VOTRE MAJESTÉ, l'hom-mage des sentimens qui sont dus à la vertu sur le Trv/w.
Nous sommes avec le plus profond refpecl ,