JUBILÉ (1) DE SHAKESPEARE
SHAKESPIARE, h la naissance du siècle dernier, retiré dès l'âge de quarante-six ans de Londrcs & du Théâtre, à Srratford sa pa-trie, vivant en paix & coulant ses jours dans la société de ses amis , sans s'inquiéter du trésor qu'il avoit abandonné à la merci des Comédiens, sans longer à l'impression de ses Ouvrages, h sa gloire ni à la postérité, planta un mûrier , qu'il dcftinoit à ombrager sa maison & sa vieillesse.
Lorsqu'il voyoit croltre & s'élever sa jeune tige , il étoit loin de prévoir que son arbre,
( t ) Nom que les Anglois ont donné à La Hte célébrée en l'honneur de Shakespeare. xvj f U B I L É chéri de la nature & respecté par le rems, deviendroit un jour l'objet d'une cfpcce de culte religieux ; qu'après sa chûte il lerviroic encore à répandre sa gloire, & que les par-celles de son bois , plus précieuses que les diamans , feroient consacrées à porter de toutes parts le nom & les traits du Poëte immortel qui l'avoit planté. Ce mûrier gran-dit, étendit fcs rameaux sur l'asyle du Poëte, & fut comme le présàge & l'emblème des progrès de la renommée de Shakespeare dans les générations suivantes.
Shakcfpcare se vit encouragé par une Reine qui devina le prix de son génie.
Après sa mort , la beauté prit encore foin de sa gloire. Ce sexe sensible & géné-reux , souvent plus équitable que le nôtre envers le mérite , & dont le cœur toujours plus près de la nature la fent & la juge
mieux, ne fut point ingrat envers le Peintre charmant de l'intéressante & douce Desde-
mona , de la tendre Juliette, de la délicate
Imogêne, de la brillante Rosalinde, de l'in--
fortunée Ophélie. Il avoit tant de fois souri
do
DE SHAKESPEARE. xvij
Tome 1. c de plaisir à la naïve simplicité de Miranda, à l'agréable vivacité de Béatrice ; tant de fois admiré la confiance d'Hélène la ten-dresse filiale de Cordelia; tant de mères s'é-toient reconnues dans le cœur de Confian-ce, (i) que ce foxe reconnoissant rendit amour pour amour au Poëte qui avoit si bien peint leurs vertus & exprimé avec tant de vérité les traits & les mouvemens de leur ame.
Ce furent les Dames Angloises qui les pre-mières lui payèrent leur tribut public d'hon-neur & de gratitude pour tant de douces larmes & d'émotions délicieuses qu'elles lui devoient. Ce furent elles qui dans leur juste enthousiasme, formèrent une espèce de ligue pour protéger sa renommée , & qui lui éle-vèrent dans l'Abbaye de Weftminftcr le pre-mier monument (2) digne d'elles & de lui.
Le second est le fameux Jubilé célébré en son honneur au mois de Septembre 1769:
( 1 ) Autant de caractères du Théâtre de Shakes. peare.
(2) En 1740. xviij JUBILÉ événement le plus mémorable dont il aie ja-mais été fait mention dans les Annales des Théâtres, depuis que la Poéfic Dramatique fleurit en Europe. Le fait qui servit à infpircr ridée de cette fêce, cit des plus remarquables.
Un Ecclésiastique vint h Stratford dans le dessein de s'y fixer. Il fait l'acquisition d'un Domaine ; la maison de Shakefpcare s'y trou-voit comprise & dans le jardin étoit encore l'antique mûrier que le Poète avoit planté.
Cet arbre déplut au nouveau maître: » Il bor-- » noit la vue, disoit-il, il rendoit la maison » humide & sombre «; cet homme qui n'avoit ni la crainte de son prochain devant les yeux, ni l'amour de Shakespeare dans le coeur, osa dans une nuit fatale, attacher la cognée à l'arbre consacré par la vénération publique.
Le bruit de sa chûte fc répandit avec le jour dans tous les quartiers de la Ville. Hommes, femmes & enfans font concernés à la nou-velle de cette espèce de sacrilége. L'ancienne Rome n'eût pas été plus allarmée d'apprendre que les feux de Vesta étoient éteints. Dès
DE SHAKESPEARE. xix que les premiers frémissemens d'étonne-ment & d'horreur furent passés, une indigna-tion générale s'empara de tous les esprits:
vengeance fut le cri de la ville; on s'attroupe, la maison est invcftic; tous, d'un œil attendri, contemplent ce tronc révéré giffant sur la terre ; tous jurent de venger le grand homme qui le cultiva, & d'immoler le coupable à sa mémoire.
Les efprirs étoient si animés, que l'imprudent Ministre, après s'être caché d'afylc en afylc, suivit enfin le confcil de ses amis, & s'évada de la ville. En effet, elle n'offroit plus de sûreté pour lui ; les habitans le profcrivircnt & s'en-gagèrent , par un ferment folcmncl, à ne jamais souffrir parmi eux personne de ce nom détesté.
Le mûrier fut aum-tôt acheté ; l'ouvrier qui en donna le prix , s'avisa de fabriquer de son bois une multitude d'uficnfilcs , comme tasses à thé , écritoircs , taba-tières , &c. qui devinrent autant de bijoux précieux , avidement disputés & achetés de toutes parts au poids de l'or. Les Officiers xx J V B J L É municipaux de Stratford sur-tout en retinrent la meilleure partie : & de toutes les idées que fit imaginer cet événement, la plus heu-rcufe fut celle qui leur inspira la lettre ( i )
» (1) Les Officiers de la Ville de Stratford, toujours » jaloux de témoigner leur reconnoissance 1 quiconque » rend à Shakespeare l'honneur & la justice qui lui « font dus ; fichant d'ailleurs que personne en aucun » tems , n'a plus contribué que vous à sa gloire, se » croiroient très-honorcs, si vous vouliez entrer dans » leur Corporation. Il est vrai que les habitant de leur >» petite ville ne jouissent pas aujourd'hui du privilège » d'envoyer des Membres au Parlement , mais peut-- » être qu'ils n'en font ni moins estimables ni moins ver-- » tueux. Pour vous rendre cette aggrégation plus pré-- » cieuse , la Communauté a résolu de vous en adresser tt ces lettres dans une boîte faite du bois d'un mûrier » que Shakespeare a planté lui-même.
» Nous ferions bien flattés de recevoir de vous en » échange quelque statue , buste ou portrait de Shat* kefpeare qu'on pût poser dans la place neuve de » notre Ville & nous nous trouverions heureux si » vous vouliez y joindre le vôtre: La mémoire de » Garrick se ccnferveroit avec celle de Shakespere
DE SHAKESPEARE, xxj qu'ils adreffercnt h M. Garrick, pour lui offrir le titre de Bourgeois de Stratford.
M. Garrick , flatté de cet honneur si judi.
cieusement décerné & inspiré par la rccon-noissance, conçut aussi-tôt le projet de faire célébrer à Stratford un Jubilé ( i ) solemnel en l'honneur de Shakespeare. A la dernière représentation qui se donna à la clôture du théâtre , immédiatement après ces mots :
» Nous nous rassemblerons l'année prochai- » ne, « s'inclinant devant le parterre , il adressa à l'assemblée, dans une dixaine de vers, une invitation en forme au Jubilé.
» dans lt. lieux où ce Grand Poëte a reçu le jour & » où il continue de vivre dans le cœur de tous les habitant 'f.
( i ) Le mot Jubilé qui dans son étymologie signifie une fête périodique d'expiation ou de ré-jouissance & qui, parmi nous, est uniquement consacré à la Religion , est étendu chez les Anglois aux Fêtes profanes; nous avons abusé de même des ter-mes, de culte, de joint, d'adorer, &c. en faveur du génie 6c de la beauté. xxij JUBILÉ
» Mes yeux, dit-il, ne reverront qu'alors » cette brillante assemblée, à moins que le » Jubilé de Shakefpcare ne nous réunisse tous » cnfemble sur les bords de l'Avon, sur ces » bords heureux où croissent des fleurs ini-- » mortelles. La reconnoissance coulera de » nos cœurs aum long-rems que les ondes » couleront de sa source, Allons faire éclater » les transports de notre joie & de notre ten-- 9$ drc rcfpca, sur cette terre chérie , qui » nourrit l'enfance de notre Poëte inimitable. » C'est à lui que doit retourner votre tribut » d'honneur & de gratitude : c'est à lui que » nous devons tout ce que nous sommes, à » lui, & à vous, Messieurs «.
Cette proportion fut reçue avec enthoufiafme par la nation ; l'exécution suivit de près le dcffcin.
Dès que le plan de la fête fut arrêté, on drcffa à Stratford un magnifique amphitéâtre décoré sur le modèle de la rotonde de Ranelagh, & assez vaste pour servir à la fois de salle de festin, de bal, de spectacle, & con* tenir la noblesse & les gens de marque qui
DE SHAKESPEARE, xxiii dévoient fc rendre en foule h cette fête.
Sur le devant de l'orchestre étoit placée une statue de Shakcfpearc, destinée pour la place publique de Stratford où clic fut transportée après la fête : c'étoit un présent de M. Gar-rick aux Habitans.
Après avoir décoré l'amphitéâtre, les pein-tres ornèrent les fenêtres de la place pu-blique de pluficurs devises & em blèmes lu-mincux où étoient peints les principaux ca.
ractères tragiques & comiques du théâtre de Shakespeare. La petite maison où le Poëte étoit né eut le sien; on voyoit un soleil qui perçoit d'épais nuages pour venir éclairer l'U nivers ; allusion à l'humble fortune de Shakespeare, qui, par les efforts de son génie, étoit parvenu à être la gloire de son pays ( i )
( i ) Pour rendre l'accès de la Ville facile à l'af-fluence des Curieux , on fit travailler avet beaucoup d'activité à un grand chemin qui ne devou être fini que dans un an; 6c il fut achevé en peu de jours. L'ancien chemin qui traverse le nouveau , & qui présente encore quelques ruines des ouvrages des xxiv JUBILÉ
Ce vaftc édifice & les autres préparatifs nécessaires, ne purent être achevés qu'un mois plus tard, & la fête ne commença que le 6 Septembre 1769.
Au point du jour toute la ville fut réveillée par une falvc de canons ; aussi-tôt une troupe de mudcicn' en habit de masque, parurent dans les rues avec des guitarres & autres ins-trumens, & allèrent jouer des sérénades fous les fenêtres des personnes les plus considé-ra bles ; des voix chantoicnt des couplets adressés aux dames.
"Que la beauté se lève avec le soleil,
» Pour venir payer Con tribut à Shakespeare :
» Que son céleste sourire, ses expressifs regards,
» Donnent de l'éclat à ce beau jour.
» Chaque sourire de la beauté protége le nom du Poëte
» Quel front oseroit se montrer farouche & sombre !
» Le souffle de l'envie même, ne peut flétrir
» La gloirç, que la beauté daigne couronner.
Romains , ayant été long-tems négligé , étoit devenu difficile & dangereux; on le rétablit & on lui donna le nom de chemin de ShttA,fp"rt.
Ils
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