‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 40 sur 124 · Tome I. d · texte numérisé non relu

Tome I. d

Ils laissoient dans chaque maison des billets imprimés, qui indiquoient les spectacles & les divertissemens qui devoient se suc céder dans la journée ( i ).

La symphonie fut interrompue par plusieurs décharges de moufquctcries ; à huit heures du matin les Magistrats s'assemblèrent dans une des principales rues ; ils se rendirent à l'Hôtel-de-Ville , où étoit M. Garrick, Grand-Maître de la fête. Ils le saluèrent , & lui présentèrent un médaillon de Sha-kcfpeare , gravé sur bois du fameux mû-rier dont nous avons parlé, & enrichi d'or. M. Garrick le reçut & l'attacha aussi-tôt sur sa poitrine ; ensuite les portes de l'hôtel de Ville s'ouvrirent.

A dix heures & demie on se rendit à l'église où l'orchestre de Drurylane exécuta l'Oratorio de Judith; au retour, le Grand-Maître de la

( 1 ) Par une invitation particulière, tout le monde étoit prié de porter les couleurs & rubans choisis pour ce jour solemnel, & on les nomma les Livreés de ShiAorpearr. xxvj JUBILÉ fête , accompagné d'une grande partie de la noblcffe, revint en cérémonie jusqu'à l'am-phithéatre , précédé de toute la troupe des chanteurs & musiciens. Ils chantoient à giand chœur les couplets suivans.

» Voici le jour, le jour solemnel :

» BannilTons les foins & les soucis,

» Que tout foit joie & sainte allégresse;

» C'est ici que la nature nourrit le plus chéri de ses

» enfans:

» 1 es muses montèrent les cordes de sa harpe.

» Que les transports passent de cœurs en cœurs!

» Aujourd'hui, aujourd'hui, nous foulons une terre

» enchantée,

» Ici Shakcfpeare Ce promena, ici chanta Shakef--

» peaie.

Sur les trois heures le dîné fut servi dans l'amphithéâtre pour près de fcpt cent perfon-ncs distinguées des deux sexes. Après le dîné, l'orchestre exécuta différens airs & morceaux de mufiquc assortis à la gaieté de la fête : h l'entrée de la nuit la Ville fut illuminée ( 1 )

(1) On avoit fait venir les lampes de verre de

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d 2 en même tenu que l'amphithéâtre ; l'assem-blée fut des plus nombreuses : le bal s'ou-vrit.

Un ciel jaloux ne permit pas que la pompe du lendemain fût aussi brillante qu'elle devoit l'être ; ce jour devoit être signalé par une mascarade composée de tous les personnages des pièces de Shakespeare, qui dévoient pro-mener sa statue dans la ville, sur un char de triomphe, & s'arrêter enfuiteh l'amphithéâtre où M. Garrick étoit chargé de couronner de laurier l'effigie du Poëte.

Sur les onze heures M. Garrick parut sur le devant de la rotonde, au milieu d'une trou-pe de chanteufcs rangées à ses côtés, & après l'ouverture, il débita toute la partie récitative d'une ode (t) qu'il avoit composée & qui fut différentes couleurs qui avoient servi l'Année précé-dente pour la fête que la Reine d'Angleterre avoit donnée au Rui de Dannemarck.

( i ) Cette ode est trop longue pour être traduite xxviij JUBILÉ universellement applaudie ; (1) cnfuitc il fit un discours rempli d'éloges de Shakcfpeare, il ré. cita des vers (i) que Milton avoit faits à sa louan-ge ; & il finit par adreffcr une cfpèce de défi aux ennemis du Poëte, doser attaquer sa gloire.

( 1 ) M. Garrick ht alors pour la première fois l'essai d'une méthode nouvelle. Ce fut de déclamer ou de prononcer sans chanter tout le récitatif con-tenu entre les airs , & à chaque air, les voix & les instrumens reprenoient. Cette expérience fit un effet prodigieux ; elle seroit applicable à une foule d'occa-sions : M. Gartick en a la plus grande idée.

(2) Qu'as-tu besoin , ô mon Shakespeare, pour enfermer ta cendre chérie. qu'un siècle travaille à entasser les marbres d'un vaste mausolée, ou que ton urne sacrée foit ensevelie dans le fein d'une py-ramide élancée jusqu'aux étoiles ? Que serviroit à ton nom le stérile témoignage de ces fragiles monumens ? 11 durera bien plus, le monument que tu t'es bâti toi-même, enfant chéri de la gloire, grand héritier de la re-nommée ; il excitera d'âge en âge l'étonnement & l'ad-miration , & cette tombe merveilleuse, ouvrage de ton pie) où tu reposes dans tome ta grandeur seroit ambitionnée des Rois !

DE SHAKESPEARE. xxix M. King, célèbre Acteur de Londres, fc pré-senta alors & demanda la permission de parler; il fc déclara l'ennemi de Shakespeare. ce qui donna lieu h une scène très-vive & très-gaie, h laquelle on ne s'attendoit point, & qui fit beaucoup de plaisir.

Après que ce personnage macaroniquc eut diverti l'assemblée par ses farcafmcs , M.

Garrick reprit la parole, & s'adressant aux Dames. » C'est vous, leur dit-il, vous feules » qui avez remis Shahcfpeare en possession de » la scène; c'est vous qui formâtes une société » pour sa défcnfc ; vous, qui les premières lui » avez érigé dans Westminster un monument » qui vous honore autant que lui : c'est au » milieu du sourire & des larmes de la beauté » que s'est élevé le trbne de sa renommée : Une » tendresse, une admiration réciproque ont » toujours uni le Poëte & les Belles; il ven-- » gea votre sexe, & votre sexe a défendu sa » mémoire. C'est donc à vous que je triadrefïc » encore, pour le protéger contre les attaques » de ceux qui à force de raiffner leurs senti-mens, ont usé leur cœur & leur ame, & xxx JUBILÉ » perdu à la fois le goût de la nature, de la » beauté & de Shakcfpeare cc. A cette prose succédèrent des vers où il mêla l'éloge du sexe à celui du Poëte; on en trouvera quel-ques passages traduits dans la note ( i ).

( i ) Au nom de Shakespeare, j'invoque les Bel-les , au nom de leur Patron dont le porte l'image chérie sur mon fein. (montrant le Médaillon dont la y il le lui avoit fait présent. ) - Il aima le beau sexe avec transport, & Shakespeare pouvoit fcul sentir l'amour que Shakespeare a peint. Tout ce qu'il eut de grâces, d'imagination & de génie, c'est aux Belles, sur-tout, qu'il le prodigua ; c'et f vous, Bel* les, qui attirâtes les premiers regards , & reçûtes les plus tendres hommages de sa mufe : votre zèle reconnoissant en a payé sa mémoire. Oui, en dépit de l'envie, je me sens ici rempli d'un noble orgueil. cacA. l'arbre de Shakespeare qui a pro-duit ce caducée dont ma main s'honore : 11 fait paCfer dans mon ame les mêmes transports qu'excite dans lame du guerrier le bâton de général, ou le sceptre dans le cœur des Rois. Le nom de Shakes-peare fera cher à tous les siècles. Tant que les cœurs sensibles connoîtront les mouvement de la

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Le foir on devoir tirer un magnifique feu.

d'artifice, établi sur la rive opposée de l'Avon ; la pluie fit manquer les principales pièces ; on courut à un bal masqué, où éclatoicnt la ri-chesse , l'élégance & le goût.

Parmi les caractères qui attirèrent le plus l'attention, on distingua sur-tout Lady Pem-broke, Mrff. Bouvcric & Crewe, trois des plus belles dames de l' Angleterre, vêtues dans le costume des sorcières de Macbeth : rien ne parut plus piquant que le contraste de la rare beauté de ces jeunes Dames, avec la lai-deur de leur personnage. Falstaff ( i ) s'y fie Joie & les larmes de la pitié ; tant que la beauté aura des charmes, Shakespeare est sur de plaire, & à vous qui faites l'ornement de cette assemblée, & aux filles de vos filles qui sentiront les impressions de sa poésie : L'enthousiasme saisira toujours les Ju-ges assis pour le juger, & toujours la beauté fera la patrone du génie.

( t ) Célèbre personnage du Théâtre de Shakespeare Au lieu de paroitre au Bal en limple domino , les Anglais choisissent presque toujours des habits de caractères, ce qui jette de la variété & de l imé* xxxij JUBILÉ voir fous sa draperie comique f; un autre caractère qui fit aussi beaucoup de plaisir , fut celui qu'avoit emprunté M. Boswel, célèbre ami de Paoli : il vint habillé en montagnard de Corse, le couteau & les pistolets h sa ceinture , & le moufquct en bandouliere, & sur le devant de son bonnet on lisoit en lettres d'or Paoli & liberté.

M. Garrick répéta son Ode, fit la dédicace du temple de Shakespeare, & couronna sa statue.

Le troisieme jour fut signalé par une course de chevaux, dont le prix fut une coupç rct dans la parure de leurs assemblées ; souvent ils empruntent leurs déguisemens du Drame ou de l'Histoire. On y voit des Oronoko , des Miranda, &c.

C'est par une fuite du même goût que dans leurs portraits ils se font presque toujours peindre histori-quement ; ils choisissent quelqu'événement intcreflanc de leur vie , quelqu'attitude pathétique & touchan-te. Cette manière est bien moins froide que la vue d'une figure, ou d'un buste ifolc dont l'expression n'est liée à aucun rapport, à aucune action.

du

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