SECOND SÉNATEUR
Quoi, fcroit-elle morte ?
BRABANTIO
Elle l'est pour moi, elle m'est ravie; elle est sé-duite, subjuguée par des prestiges, par des breuva-ges aeherés des Empyriques. Car que la nature puisse tomber d'elle-meme dans cet excès d'égarement, lors-qu'die est faine & pure, qu'elle a des yeux pourvoir, & des sens pour juger , non , sans le secours de la magie cet ègarement est impossible
LE DUC
Quel que soit l'homme qui par ces tn:\nœuvrcc¡ criminelles priva votre fille de sa rai son , & vous a privé d'elle, vous lirez de vos yeux le livre sanglant des loix, seul vous prononcerez la peine écrite dans son texte sévère; oui, le coupable sûr-il notre propre fils.
BRABANTIO
Je vous rends grâces, Seigneur : voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, dit-il, mandé devant vous pour une affaire d'Etat.
TOUS LES SÉNATEURS, étonnés.
Lui ? nous en sommes péaççtés de douleur.
LE DUC, à Othello.
Et vous, qu'avez-vous à répondre A cette accusa-tion ? d re ~l cette accu fa-
BRABANTIO, virement.
Rien; Quelle est vraie.
O THEL L 0
Trés-puissans t Très-graves, & Respctables Sei-gneurs , vous mes Nobles, mes Généreux Maîtres, que j'aie tiré de sa maison la fille de ce vieillard , le fait cil: vrai; il est encore vrai que je l'ai épousée : voilà mon oftenfe présentée dans toute son étendue : rien de plus. Sauvage & plein de rudesse dans mes dtfcours , je fuis peu doué du talent de parler le langage choisi de la paix : car depuis que l'âge de (cpt ans eut commencé à donner du nerf à ces bras, lit ont fait toujours leurs plus chers exercices fous h tenté militaire , & dans les champs de bataille , si vous en otez le tems des neuf lunes dernieres; ainsi tout ce que je puis raconter de ce grand uni-vers n'a gueres pour objet que des siéges, ou des combats : vous voyez que je saurai mal orner ma cause en parlant moi-meme pour ma défense. Ce-pendant, si votte patience daigne m'écouter, je vous ferai sans apprêt le récit simple & nud de toute l'iuftotrc d-j mes amours , je vous dirai par quels maléfices, puisque tel est le crime dont je suis accusé, par quels talismans , par quels charmes & quel magique pouvoir j'ai gagne le cœur de sa fille.
Une fille si timide, jamais rail tirée, lî modèle, qu'elle se troubloit au son de sa voix, & n'osoit faire un mouvement sans rougir, elle ! faire vio-lence à la nature, & au mépris de son âge, de son pays, de son nom , de tout enfin , se prendre d'amour pour un objet quelle ne pouvoit envisager sans (:ffrui! -- 11 faut un jugement déprave ou imbécille pour avancer que la nature accomplie ait pu errer ainsi contre toutes Ces loix ; ce monstrueux écart annonce allez qu'on en doit chercher la source dans les secrets d'un art infernal. Jïntine donc, & j'affirme encore que c'est par la force de mélanges qui eni-vrent le fang, ou de quelques sucs animés par des formules sacriléges , que ce More a su triompher d'elle.
LE DU C
L'affirmer, ce n'est pas en fournir la preuve ; il en faut de plus positives, de plus certaines que ces légers soupçons empruntés d'une opinion vulgaire , & ces cotijettutes vagues que vous citez contre lui.
PREMIER SENATEUR
Mais , vous, Othello, parlez : avez-vous par des moyens iniques & violais soumis & empoisonne les anémions de cette jeune personne; ou l'avez-vous vaincue par la priere, & l'invitation naturelle qu'un cœm adresse à un autre cœur ?
OTHELLO
Envoyez au Sagittaire , Seigneurs, je vous en con-jure , daignez la mander ici ; Ôc laissez-la parier elle-même de moi devant Ton pere. Si vous me trouvez coupable dans Ton récit, non-seulement ôtez-moi la confiance & le grade que je tiens de vous ; mais que votre decret tombe sur ma vie même.
LE DU C
Qu'on fasse venir Defdemona.
( quelques Officiers fartent. )
OTHELLO
Enseigne, conduisez les : vous connoissez le lieu.
( Jago s'incline & part. )
Et en attendant quelle arrive, avec la sincérité dont je confesse au ciel les erreurs de ma vie, Je vais exposer à votre respectable Assemblée comment J'ai fait des progrès dans le cœur de cette jeune Dame, & elle dans le mien.
LE DUC
Parlez. Othello.
OTHELLO
Son pere m'aimoit; il m'invitoit souvent : tou--
jours
Tome I. E jours il me queftionnoit sur l'histoire de ma vie ; année par année, sur les batailles , les siéges où je m'étois trouvé, les hasards que J'avois courus. Je repassai toute ma vie, depuis les jours de mon en-sance jusqu'au moment de mon récit : c'étoit un détail long & varié d'aventures désastreuses, de tou-chantes infortunes tant dans les camps que sur les mers , de périls imminens où , penché sur la brèche meurtrierc, Je n'échappai que d'une ligne à la mort. il fallut dire, comment j'avois été pris par l'insolent ennemi & vendu pour l'esclavage; comment je me vis racheté des fers. Suivit toute l'histoire de Inel voyages, où j'eus à parler d'antres sombres, d'oitifs déserts, d'immenses souterreins, de rochers, de mon-tagnes dont la tète touche aux cieux : tel fut le pro-grès de mon récit, où je citai encore les Cannibales qui se dévorent les uns les autres, et ces hommes ( 1 ) monstrueux dont la tète est surmontée par leurs épaules. Pendant tous ces détails Desdemona sérieu-se & attentive se penchoit pour m'écouter ; mais sans cette les foins du ménage venoient l'interrompre; & dès qu'elle avoit pu les expédier à la hâte, elle rentroit aussitot, & d'une oreille avide dévo-rant mon difeours elle tâchoit d'en reprendre le fil.
( 1 ) Ce fait se lisoit alors dans Ici Voyages de Mandcvillc, livre en réputation du terni de SitakerPeuc- Johnson. Je profitai de cette remarque. Je saisis un jour une heure commode ; & je trouvai le moyen de dispo-ser son cœur à me faire une prière : c'ctoit de lui raconter de fuite tout mon pélerinage dans l'univers. dont elle avoit bien entendu quelques événement, mais jamais l'histoire entiere. J'y consentis, 8c fou-vent je lui surpris des larmes, quand je rappellois quelque aventure malheureuse qu'avoit essuyé ma jeunesse. Mon récit achevé , elle me donna pour mes malheurs une abondance de soupirs : elle s'écria , it qu'en vérité c'étoient des événement étranges ! « mais des plus errances ! que mon fort ctoit digne » de pitié; digne de la plus tendre pitié! — Elle » souhaitoit ne l'avoir pas entendu; — & cependant » elle souhaitoit que le ciel l'eut fait naître homme 9) & mise à ma place u. - Elle me remercia, & me dit, si j'avois un ami qui l'aimât, de lui apprendre feulement à raconter mon histoire , & qu'il sauroit comment la rendre sensible. A cette ouverture de son cœur, je parlai : elle m'aima pour les dangers que j'avois courus; je l'aimai pour la pitié quelle donnoit à mes malheurs. Voilà ma feule magie.— Defdemona s'avance ; laissez-la confirmer elle-même ce que j'ai dit ( 1 ).
( i ) Tout ce discours est de génie & montre la profonde con-noillance que Shakespeare avoit du cœur humain. Un venoit