‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 54 sur 124 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

DESDEMONA entre, jeune, belle, parée

de perles & de diamans suivant l'usage de

Ptnije. Son front est serein son maintien

annonce la pudeur. JAGO l'accompagne

suivi des OFFICIERS du Sénat.

LE DUC

J E ne voudrois pas que ma fille eût entendu ce récit. Cher Brabantio, sa i si liez ce qui rcfte de bien dans un mal irréparable. Avec le setis tronçon de ses de découvrir le nouveau monde. Cette grande découverte occu-poit l'attention de toute l'Europe. Les relations ou le* mensonges des Voyageurs faisoient le sujet de toutes les couver fat ion* t dans le monde poli, comme dans le peuple, Il est dans la na-ture » qu'une jeune fille, renfermée dans la mai (on piternclle, timide & sensible écoutât avidement le récit d'évenemens & la peinture d'objets dont elle n'avoit aucune idée, & qtte son a me Ce remplit dadmiratioi & d'intérêt pour l'homme .)ui avoit échappé à tant de périls , & exécuté des allions , grande* par elles-mêmes, & que sa jeunesse îc la timidité de Inn (Vu* exa-géroient encore à Con imagination. Le tendre intérêt de la pitié dispose au sentiment de l'amour ; & Pefdemona passe de l'ad-miration à la tend relie* On remarquera aussi qu'élevée fui. vant le* principes de Venise, elle n'avoit vu que peu ou point d'hommes. Delà sa sensibilité & sa simplicité ingénue, qui ne armes rompues, l'homme est encore plus fort qu'avec ses mains désarmées.

BRABANTIO, jettant des regards indignés

sur Defdemona , puis sur le More.

Daignez l'entendre elle-même, Seigneur : si elle avoue quelle ait été de moitié dans une telle allian-ce , tombe la destruction sur ma tête si mes injustes reproches s'adressent encore à lui ! — Approchez, fille exemplaire. Parlez , distinguez - vous à qui de nous dans cette illustre Assemblée vous devez l'obéis-sance ?

DESDEMONA

Mon Noble Pere, je vois que mon obéissance doit ici se partager : je vous dois la vie & l'éducation ; l'éducation & la vie que je tiens de vous m'enfei-gnenr à vous révérer. Jusqu'ici , fournise au devoir d'une fille , je vis en vous un souverain : mais voilà mon époux. Ma mere quitta Ton pere pour vous. se démentiront point durant tout le cours de la pièce. La couleur noire n'étoit pas non plus pour elle une nouveauté. On verra dans la fuite, que sa mcre àvt»tine Morelle à son service. Ainsi son amour pour un Brave More n'a rien d'étrange ni d'invraisemblable. Habituée dès l'enfance à la compagnie d'une Moresse, elle a dû être moins révoltée de cette couleur dans un âge plus avancé. La même obéissance qu'elle vous rendit, je la dois, le je demande qu'à son exemple il me foit permis de la rendre au More, déformais mon souverain.

BRABANTIO, étouffant fin ressentiment.

Dieu Coit avec vous ! J'ai fini.

( au Duc, )

Passons, s'il vous plaît, Seigneur, passons aux affaires d'Etat. — J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner la vie : - More , approche : je te l'abandonne ici de tour mon cœur, cette créature que je voudrois — mais déja tu la pofrèdes - qite de tout mon coeur je voudrois pouvoir sauver de roi. — Quant à vous , trésor de Cagelfe t vous me faites sentir la joie de n'avoir pas d'autres enfans. Ton évasion m'eût appris à les tenir en tyran dans des chaînes de fer. — J'ai fini, Seigneur.

LE DUC

Laissez-mot rendre vos vrais sentimens : laisez-moi vous rappeller une vérité faite pour incliner votre cœur à la clémence, & le ramener vers ces deux Amans. — Quand on a épuisé les remedes,& que sur lame est tombé le coup fatal que fufpen* doit encore l'espérance, tous les chagrins font finis. Déplorer un malheur passé, c'est le sûr moyeu de le reproduire sans cette. Ne peut-on sauver un bien que la fortune nous ciiieve ? Si ta constance nous refte* elle fc rit des infuttes de la fortune. L'homme qui voit d'un front serein emporter son trésor, en con-fervc un dans son ame, tk trompe le voleur; mais celui qui s'épuifc en regrets inutiles, se vole lui., même.

BRABANTIO, d'un ton amer & ironique.

Sans doute ! Laissons le Turc nous enlever l'Isle de Chypre , & nous ne l'aurons pas perdue tant que nous aurons le front serein. — On supporte assez les maximes , quand on n'a d'autre peine que celle de les écouter avec toutes ces vaines consola-tions qui n'affectent que l'oreille: mais c'est un dou-ble fardeau que d'avoir à supporter à la fois & son chagrin & ces maximes, quand pour appaiser sa dou-leur on cft réduit aux tristes secours de la patience. Toutes ces maximes arbitraires dans leur applica-tion, également fortes en sens contraire, font tour à tour du baume ou du fiel sur la plaie : mais les mots ne font que des mots: je n'ai jamais oui dire, Seigneur, que le cœur mortellement blessé fût guéri par l'oreille. — Je vous en conjure, passons aux affai-res de l'Etat.

LE DUC

Le Turc menace l'Isle de Chypre avec une flotte formidable, Othello , vous connoissez mieux que perfonnc les renouiccs de la place. Nous y tenons, il est vrai, un Officier instruit , digne en tout de son emploi ; mais l'opinion , maîtresse souveraine des événement, croit, en vous donnant Ton Aiffrage, alïu-rer le succés. Scachez donc qu'il vous faut interrom-pre les douceurs de votre félicité nouvelle, pour mar-cher à cette expédition pleine de fatigues & d'allar-mes.

o THE J. L O.

Graves Sénateurs, ce tyran qui dompte l'ilomnie l'habitude, a changé pour moi la couche de fer des camps en lits enflés de duvet. Je ressens cette ar-deur , cette alacrité naturelle qu éveillent en moi les pénibles entreprises : je me charge de cette guerre con-tre les Ottomans, & le front incliné devint vous, je ne demande plus qu'un état pour mon épouse , un traitement honorable, un furt en un mot qui ré-ponde à sa nainance.

LE DUC

Comment ? elle habitera la maison de son perc.

BRABANTIO

Je ne le prétens pas ainsi !

Ni moi!

Et moi, je ne voudrois pas non plus y demeurer, pour aigrit mon pere , & le mettre sans cesse en courroux en restant fous ses yeux. Généreux Duc, prêtez â mes raisons une oreille favorable, & protégez de votre fuJfrage ma requête ingénue.

LE DUC

Que desirez-vous, Defdemona ?

DESDEMONA

Que j'aye assez aimé le More pour passer avec lui ma vie , ccft ce que peuvent attester au monde l'abandon entier de moi-même , & les orages où j'expose mon fort. Mon cœur sest soumis aux rares qualités de mon époux : en regardant Othello je ne vis que son ame } & j'ai confatré la mienne à ses vertus guerrieres, & mon fort à sa gloire. AinCi, chers Sénateurs , si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici débilite comme un meuble de paix ; je ne vois frustrée des avantages qui me le font aimer, & qui furent le gage de notre union il me faudra supporter dans une pénible solitude tout le tems de sa cruelle absence. Laissez-moi partie avec lui.,

OTHELLO

Vos voix, Soigneurs: je vous en conjure, aceor--

dez-lui

Tome F det-lui ce qu'elle desire. Je ne le demande point pour l'intérêt de mon amour , ni dans l'impatience d'assouvir les premiers transports d'une passion nou-velle ; c'est pour elle que je le demande , c'est pour me montrer indulgent & favorable À ses vœux. Et parce que je l'aurois près de moi, voudrois-je négliger vos grandes 5c sérieuses affaires ? Que le ciel préserve vos ames justes de le croire. Non , quand les jeux du folâtre amour corrompront mes devoirs, quand dans une molle inertie l'avresse du plaisir m'empêchera de former des plans, ou de combattre, je consens qu'alors vos femmes rangent parmi leurs uftenfilcs de ménage mon casque dégradé ; & puis-sent tous les affronts avilissans s'élever ensemble contre ma renommée !

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