‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 68 sur 124 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

RODERIGO & JAGO demeurent.

V B M E t me retrouver au quai, venez, si voui avez du cœur : ne dit-on pas que des hommes pu (il I.mi-mes se sentent, quand l'amour entre dans leur ime, plus de noblesse & de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature ? Ecoutez-mot. Le Lieutenant veille cette nuit au corps-de-garde : avant tout , je dois vous prévenir que cette Desdemona est décidé-ment éprise de lui.

RODERIGO

De lui? cela n'est pas possible.

J A G 0 posant ses doigts sur ses Ièiret.

Tenez ainsi vos doigts sur votre bouche ; & laissez votre nme s'instruire. Remarquez avec quelle violence elle a d'abord aimé le More ; & sur quoi ? Sur ses forfanteries , &: tous les men-songes biC' "cs qu'il lui débitoit. Mais l'aimera-t-elle toujours pour ces contes insipides? Vous êtes trop sage pour le croire. 11 faut à ses yeux un ali-ment qui nourrisse son amour ; & quelles délices trouvera-t-elle à les fixer sur un iiioilftre ? - Quand les transports font assoupis par la jouissancee; pour ranitner leur flamme & redonner à la satiété de nouveaux desirs, ils ont besoin d'agrémens dans la figure. de sympathie dans les goûts, dans les âges, dans les traits de beautc; autant de qualités qui manquent à son More. Faute de ces convenances néceiraires, sa délicate(Te va sentir que son cœur s'est abusé; bientôt la répugnance sussède; & du dégoût elle en vient à detester le More : la nature, la na-ture feule (aura bien l'instruire, & la pousser a quel-que nouveau choix. Maintenant, Roderigo , d'a-près des principes si évidens & si simples, quel hom-me est placé à portée de cette bonne fortune avec autant d'avantage que Cassio f C'est un fourbe liant comme le serpent. La conscience ne lui donne d'au-tre gène que celle de prendre un voile de dècence, de bonté, pour satisfaire plus sûrement ses vices ca-chés & ses penchans obscèes : le fourbe est subtil & délié, habile J prendre l'occasion sur le fait : il a un œil qui fait feindre toutes les iliiiirciiccç diit-teuses, sans que jamais la réalité les suive. CVeft un insigne fourbe : d'ailleurs le fourbe est fait à pein-dre ; il est jeune ; il a tous ces dehors séducteurs qui tentent les regards de la jeunesse étourdie & no-vice: plus dangereux que la pcnc! Un fourbe accompli : & déjà l'esprit féminin l'a su connoitre.

RODERIGO

Je ne puis croire ce que vous dites; elle est douée du naturel le plus vertueux.

Fausse monnoie ! le vin qu'elle boit est fait de grappes. Si elle avoit été sa dune, si vertueuse, elle ne se fût jamais amourachée du More. Vertu de grimace ! N'avez-vous pas vu sa main caresser celle de Cassio? L'avez-vous remarqué ?

RODERIGO

Oui, je l'ai vu ; mais ce n etoic qu'un figne de civilité ordinaire.

De corruption; j'en jure par cette main : C'est l'indice , le prélude myftcrieux de toute l'hiftoite des voluptés & des penfces impures. Leurs lèvres s'approchoicnt de si près que leurs haleines se sont confondues : 1 e vice, Roderigo , & Tes honteuses penfces ! Quand ces avances mutuelles lignaient ainli le début , fuit de près le dénouement & le pacte fatal. Oui, oui : — Mais laissez-moi vous diri-ger. Je vous ai amené de Venise. Veillez cette nuit; voici la consigne que je vous impose : Cassio ne vous connoît point ; je ne ferai pas loin de vous : Trouvez quelque occasion d'irriter CaRio, soit en prenant un ton de dédain, foit en critiquant sa disci-pline , ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira ; le moment vous le fournira mieux que moi.

RODERIGO

Soit, hé bien?

Il OR violent & prompt à la colere ; peut-être ira-t-il Jusqu'à vous frapper. Provoquez - le pour qu'il vous frappe. Qu'il vous porte un seul coup , je veux exciter dans PI (le une émeute si forte que pour l'appaiser, il faudra que Cassio tombe. Pat-là, aidé des

secours

Tomt 1. K secours que J'aurai alors pour vous servir , vous vous verrez plutôt au ternie de vos desirs , & les obsta-cles feront tous écartés : sans quoi nul cfpoir de fticcès pour nous.

R O D E R IGO,

Je veux bien tenter ce moyen, si vous pouvez m'en procurer une occasion favorable.

Je vous le garantis, (rêvant,) Attendez. Non' venez plutôt dans un moment me rejoindre à la citadelle. Je fuis chargé de transporter ses équipages à terre ; bon jour.

Adieu.

( Roderigo fort. )

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