SCENE XIII
O T H E L L 0 paroit avec sa fuite qui
accourt en désordre.
OTHELLO
Q u' E S T - CE ? De quoi s'agit-il ?
Mon fang coule : Je fuis bUێ : mais je vis eiv-core.
Sur votre vie, arrêtez.
Oh, arrêtez : Montano — Lieutenant — Offi-ciers : Avez-vous perdu tout sentiment de votre de-voir , & du poste où vous êtes? C'est le Général qui vous parle. Arrêtez, arrêtez au nom de l'honneur.
OTHELLO
Eh quoi donc ? Comment ! D'où provient un pareil scandale ? Sommes-nous devenus Turcs pour exercer sur nous-mêmes le carnage que le ciel n'a pas permis aux Ottomans ? Par le nom Chrétien, mettez fin à cette barbare querelle: celui qui fait un pas pour assouvir sa rage dévoue sa tête ; il meurt sur le mouvement. Qu'on falïê taire cette cloche effrayante ; elle épouvante l'Isle, & attente à son repos. Quel est le sujet. Honnête jago, qui sem-blez mort de douleur, parlez : quel est l'aggrelTeur ? Au nom de votre amitié, je l'exige.
JAGO
Je n'en fais rien. Tous amis, il n'y a qu'un tnftant , dans la salle de garde; en ce moment nte.
me , tous unis comme l'amant & sa jeune fiancée,
l'orsqu'après un festin de famille ils dénouent la ceinture de leurs hôtes pour les conduire au som-meil : & au même instant, comme si quelque étoile maligne eût soudain renversé leur raison, les épées nues, & dans un sanglant duel , pointées contre le coeur l'un de l'autre. Je ne puis marquer l'origine de cette rixe fatale; & je voudrois avoir perdu dans une aéHon glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être le témoin.
OTHELLO
Comment avez-vous pû , Cassio, vous oublier à ce point ? ,
C A S S 10 commençant à reprendre ses sens,
mais plein de trouble OICvfC.
Excusez-moi, de grace ; je ne puis parler.
OTHELLO
Digne Montano , la douceur fut toujours votre caractere. On vanta la gravité , la modération de vo-tre jeunesse ; & votre nom fort avec éloge de la bouche des fages les plus sévères. Quel motif vous porte à vous dépouiller ainsi de votre réputa-tion, à perdre la haute estime qui suivoit votre nom, pour mériter celui de querelleur de nuit? Ré-pondez-moi.
M O N T A N 0 d'une voix asso'tbite.
Noble Othello , je fuis dangereusemement blessé. rendis que je ménage mes paroles qui rendent ma douleur plus aiguë , votre Orticier Jago peut vous instruire de tout ce que je fais (te l'affaire. Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de dépla-cé ; à moir» que ce ne soit 1111 vice de s'aimer soi-nu me , &. un crime de nous ddcndrc, quand la violente fond sur nous.
Par le ciel! eniin mon sang commence A l'empor-ter sur le hein 1 • ma raison , & l'ind i g nation qui m'enflamme menue de me gouverner seule. Si j'avance un pas, ou que seulement je leve ce bras , le plus sier d'entre vous difparoitra sous ~nu colere. Je veux savoir l'origine de ce honteux desordre; ~par qui , comment il a commencé ; & celui qui en sera prouvé t auteur, sussions-nous sortis du nu me sein cnlallls l'un avec l'autre , m 'a perdu sans retour. — Quoi, dam une ville de guerre, encore émue, tau-dis que le cœur du peuple palpite encore de ter-reur , engager ainli une querelle domestique & pri-vée, au milieu de la nuit , à la place de garde & de Mireié ! Cela elt monrtrueux. Parlez, Jago, qui a commetué ?
MONTAN O avec effort.
Si p\r quelque rapport d'amitié , d'emplois, tu altéres d'un mot la vérité, tu n'es pas soldat.
Ne me pressez pas tant sur le pnmt d'honneur. JVimerois mieux \loi.. ma langue tranchée dan, st racine , que de ni en servir pour nuire à Cassio : mais Je me perfu ade qu'il lit; peut être I\llo du recit de la vérité. Voici le flit , i■éncr.\l : Montano & moi nous converftons pailîblement ensemble; tout-A-coup cft entré un homme criant au (ecours ; Callio le suivoit l'épée nllc , prêt à exécuter sa menace san-glante. Cet honnête Oftuier, Seigneur, court nu-de-vant de Ctrtllio ; il le conjure de s arrêter : & moi je fuis le* pas du f\iyariî qui poussoit des cris, crlit;ti ilit, comme il est arrrivé, que ses chmeurs ne ~jettaisent 1 ef-froi dans la ville. lui, plus le rte A la conrfe, êcliap-pe à mon dessein : Je revenois à grands pjs, entendant de loin le choc fle le froilîeimnt des cpées , & Callio prosérant des sermens Je puis due n'en avoir jamais entendu sortit de paietl» de (a L'n-che. Dès que je (u:, renne , car tout ce mouve-ment a été court , je les ai trouvés pied contre pied, à l'attaque & à la defense, enfin dans la posture où ils étoient encore, quand vous les avez vou,-même séparés. Voilà tout ce que je peux vous rapporter de leur querelle : mais les hommes font hommes; les plus fage* s'oublient quelquefois. Quoique Callio ait fait à celui - ci (m ,!"r.mt Mont.imu ) quel-que légere InJure, comme il peut arriver à tout homme en fureur de frapper Con meilleur ami, il faut aussi, cela est sûr, que Cassio, je le crois , eût reçu de l'inconnu qui fuyoit devant lui , quelque sanglant outrage que sa patience n'a pu dévorer.
OTHELLO
Je vois bien, Jago, que votre ame honnête, par zèle pour un ami, veut prêter de l'innocence à sa faute. Gilïio, je vous aime ; mais jamais vous ne ferez mon Officier. — ( Defdemona entre accompagnée dt;
plusieurs suivans. La voyant, Othello avec
plus d'emportement. ) Voyez si ma bien-aimée n'a pas été réveillée dans les allarmes. Je vous ferai servir d'exemple. —
DESDEMONA la voix émue.
Que s est-il donc paile ?
OTHELLO
rout est tranquille, ma Chere. Revenez dans votre appartement. Montano, je prends sur moi le foin de guérir vos blessures — Emmenez-le d'ici.— Vous, )';"go, faites une ronde exatte dans la ville , & cal-mez ceux que cet indigne tumulte a effrayés. Ren-trons , Defdemona ; c'est la vie des soldats, de voit les heures fortunées de leur fummeil souvent Mou" blées par la difcotde. Ils sortent,