SCENE XIV
CASSIO immobile & le front abattu reste
avec J A G 0.
Quo r. Lieutenant, êtes-vous blessé?
Sans espoir de remede.
Plaise au ciel que non !
Mon honneur, ma réputation ! Ah , j'ai perdu ma réputation ! J'ai perdu la portion de moi-même qui écoit immortelle; celle qui me reste m'est com-mune avec la brute. 0 mon honneui, Jago, mon honneur !
Comme je fuis homme honnête & simple, j'ai cru que vous aviez reçu au corps quelque blessure ; c'est-là qu'une plaie est sensible , plus que dans la réputation: La réputation ! vain nom plein d'im-posture, souvent acquis sans mérite , 6c perdu sans qu'on l'ait mérite : mais vous n'avez rien perdu de otre réputation , rien au monde, à inoins que vo-tre esprit ne se frappe de cette l'himcrc. — Homme découragé, quoi? Il est des moyens de ramener le Général : vous êtes simp lement réformé d'après son systême rigide; c'est une peine qu'il vous impose pour l'exemple , plutôt que par inimitié ; comme un maître châtie l'animal docile qui le porte , pour imprimer du respect à un courrier fougueux & te belle. lmplorez-le, & il revient à vous.
J'imploterois le mépris, plutôt que de tromper ce digne Chef en lui offrant encore un Officier ii im-prudent, si fragile, ii sujet à l'ivresse. (s*<ipoflrophant
avec véhémence. )
Va, bois , perds ta raison & bégaye; & joue le Capitan ; & profere menaces & sermens ; & t'em-porte contre l'ombre qui passe. 0 toi, invisible es-pril du vin, si tu n'as pas encore de nom qui te f jtialiHe , je veux t'appeller démon.
Quel elk celui que vous poursuiviez lcpée en main ? Que vous avoit-il fait ?
Je n'en fais rien.
J A GO
l'orne I. N
Est-il possible?
Je retrouve dans ma mémoire une foule d'ima-ges, mais confuses & sans fuite: une querelle, oui; mais le sujet, lien. 0 comment les hommes peu-vent-ils introduire un ennemi perfide dans leur fein pour y opprimer leur raison ! Se peut-il que ce soit en nous applaudissant, avec joie , volupté , délices, que nous nous transformons en brutes ?
Eh bien, voilà que vous semblez reprendre votre sens froid: comment l'avez-vous si-tôt retrouve?
Il a plu au démon de l'ivresse de céder la place au démon de la colere. Ainsi un excès m'en découvre un autre, pour me forcer à ine mépriser iincére-ment moi-même.
Allons, vous êtes un moraliste trop févèrc.Sain doute le lieu, l'heure, les circonstances actuelles où se trouve ~l'irte. Je voudrois de toute mon ame, que cette rixe ne fût pas arrivée : mais puisque le mal qui est fait, est fait , ne songez qui le réparer pour votre propre avantage.
Que j'aille lui redemander ma place, il va me re-procher que je fuis adonné au vin. Eusse-je au-tant de bouches que l'hydre , un pareil reproche les fermeroit toutes. Etre en ce moment un homme sensible , l'infant d'après un frénétique, & bientôt un automate ! — Oui , chaque verre donné à l'in-tempérance est maudit, & c'est une furie qu'on avale avec le vin.
Allez, aller. : le bon vin est une créature bienfaifante, une douce compagnie pour l'homme, s'il en ttfe a propos. Ne déclamez plus contre lui: Et, cher Lieutenant, je penfeque vous croyez à mon amitié pour vous.
Je l'ai bien éprouvée. Moi ivre !
JAGO
Vous, comme tout homme vivant , vous pouvez l'être quelquefois. Je vous dirai le parti que vous devez prendre : la femme de notre Général est notre Général aujourd'hui ; Je peux bien la nommer assisi, puifqu'il s ert dévoué tout entier à la contem-plation , à l'adoration de ses talens & de ses graces.
Allez vous confier librement à elle ? Importunez, suppliez-la de vous aider à rentrer dans votre emploi.
Ni Elle est d'un naturel H affable, si obligeant, si prompt à la bienveillance , que sa belle ame croiroit manquer de bonté, si elle ne faisoit beaucoup plus quon ne lui demande. Conjurez-la de renouer ce nœud d'amitié , rompu entre vous & Ton époux : Et ma fortune contre une chétive obole, que votre union ainsi rétablie devient plus ferme que jamais.
Le conseil que vous me donnez-là, est bon.
11 est donné, je vous proteste , dans la sincérité de mon amitié, de mon zèle.
Je le crois sans peine. Ainsi dès demain matin je vais prier la vertueuse Defdemona de solliciter mon rappel. Je dcfefpcre de ma fortune, si ce revers en arrête le cours.
Vous avez raison. Adieu, Lieutenant; je suis com-mandé pour la ronde.—
Nuit heureuse, honnête Jago.
( Cassio fort. )
S C E N E XV
J A G 0 seul.
EH bien, qui dira maintenant que je joue le rôle d'un fourbe, après un conseil aussî franc, aussî hon-nête, aussi ressemblant à ma pensée, & le seul en vérité qui donne l'espoir de fléchir le More ? Car rien de plus aise que de porter Defdemona à une action généreuse c'est le penchant de son cœur : com-me les élémens de la nature, elle est formée pour être une source de bienfaits. Et qu'est-ce pour elle que de persuader cet époux , lui fallût-il abjurer les symboles sacres de sa foi ? Elle tient son aine tellement prise dans les chaines de l'amour, qu'elle peut élever , détruire , gouverner à son gré : son ca-price regne en dieu sur la foible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je mets Cassio sur la route facile, qui le mèné droit au succès ? Divinité d enfer. Quand les démons veulent accomplir leurs œuvres les plus noires , ils les suggérent d'abord fous une forme céleste, comme je fais maintenant. Car tandis que cet idiot crédule prcifc Desdemona de réparer sa disgrace , & qu'elle plaide sa cause avec chaleur auprès du More , moi je vais gbiter dans l'oreille de l'époux le soupçon empoisonné » qu'elle rappelle cet homme pour l'intérêt de set voluptés ; & plus elle fera d'efforts pour le rétablir, OU LE MORE DE VENISE. lot plus elle perdra de son crédit sur Othello. Ainsi je prétens que sa vertu foit l'instrument de sa rU1nc; & sa bonté même ourdira le filet où je les enfermerai tous. — Que voulez-vous, Roderigo ?