‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 81 sur 124 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

OTHELLO 1 A G 0 paroissent au fond de la Scene.

~MON Seigneur vient.

Souffrez. Madame, que je prenne congé de vous.

Pourquoi ? Demeurez, entendez-moi lui parler

Pas en ce moment, Madame. Je sens tout le mal-aise de ma position, bc je fuis incapable de me servir moi-même.

DES DEMONA.

Suivez-donc ce que votre prudence vous inspire.

( Cafjio fort. )

( Othello cS. Jiigo demeurent toujours à la

me mi dijhincc. )

J A G 0 d'un ton chagrin.

Ha ! ceci me déplaît. — m OTHELLOt

Que dites-vous ?

Rien, Seigneur : ou si. Je ne fais trop.

OTHELLO le désignant avec le doigt,

N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma semme?

Cassio , Seigneur? Non fûremenr, je ne puis croire qu'il eût voulu s'enfuir ainsi comme un coupable, en vous voyant arriver*

OTHELLO

Je crois que c'étoit lui. ( il s'avance, )

DESDEMONA

Vous voill de retour, Seigneur ? Je m'entretenais iri avec un fupptiant , un homme qui languie acca-blé de votre disgrace.

OTHELLO

De qui voulet-vous parler ?

DESDEMONA

Eh de CnRio t votre 1 ieutenant. Mon cher époux, si j'ai quelques grâces à vos yeux, quelque pouvoir sur votre ame, daignez sans délai vous réconcilier

avec

Tome 1 P avec lui. Car si ce n'est pas un homme qui vous aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par foi-bL'ne & sans dessein réfléchi ; désormais pour juget qu'un homme est honnête, je 11 oserai plus me fier à son visage. Je vous en prie , rappellez-le.

OTHELLO

Est-ce lui qui vient de sortir ?

Lui-même , mais si htiniilié, h ttifte qu'il a biffé dans mon ame une partie de sa douleur : je fuuffre autant que lui. Mon bien-aimé, rappellez-le.

OTHELLO

Pas encore, ma chere Defdemona : dans quelque autre moment.

DESDEMONA

Mais ce tems fera-t-il long ?

OTHELLO

Le plus court qu'il se pourra, ma chere, pour vous complaire.

Sera-ce ce foir au souper ?

Non pas ce foir.

Ce fera donc demain au dîner ?

OTHELLO

Je ne dîne pas demain au logis; je fuis invité pat les Officiers à la citadelle.

DESDEMONA

Eh bien, le foir à votre retour , ou le jour sui-vant, des le matin , ou bien le soir; du moins au plus tard mercredi : je vous prie , fixez un terme ; mais qu'il ne passe pas trois jours. — En vérité, il est pénétré de repentir ; & cependant sa faute, selon notre jugement ord inaire, si ce n'est que la guerre exige, dit-on, quelquefois des exemples sur les meil-leurs fUJcu, est une faute qui mérite à peine une réprimande secrète. Quand faut-il qu'il revienne ? Dites-le moi, Othello. Je fuis étonnée , je cher-che dans ma pensee quelle demande vous pourriez faire que Je voulusse vous refuser, ou peser si long-tems en hésitant sur la réponse. Comment ! CaHto, lui qui venoit avec vous, lorsque vous me faisiez la cour , qui plus d'une fois , lorsque faute de vous bien connoitre je parlois indiscrètement de vous , prit avec zèle votre défense , avoir tant à plaider pour obtenir son rappel ! Croyez-moi, je vous accor-derois beaucoup plus. OU LE MORE DE VENISE, uj

Pi

OTHELLO l'interrompant.

Assez, allez, n'ajoutez rien de grâce: qu'il re-vienne quand il voudra ; je ne veux rien vous refuser.

DE S DEMON A

Quoi ! mais , ce n'est point une grace que vous faites; c'est comme si je vous conjurois de prendre Votre casque , de vous nourrir de mets salutaires, de vous garantir du froid de, hivers; comme si vous me promettiez de vous procurer à vous-même votre propre avantage. Oh , quand j'aurai à demander une grâce , où je voudrai en efftt intcreller vorre tendresse, elle fera bien sevèrement pesée, difputce bien long-tems : il me faudra surmonter bien des craintes, avant qu'elle me foit accordée !

Je ne veux rien vous refuser : mais à mon tour je vous conjure, de me laisser un moment à moi-même.

DESDEMONA lui souriant.

Vous refuserai-je , moi ? Non. Adieu, Sei-gneur.

OTHELLO

Adieu, ma Defdemona ; je vous rejoindrai bien-tôt.

Emilie, venez. — ( à Othello ) Suivez en tour vos idées, vos desirs : quels qu'ils soient, je fuis toujours soumise. ( Desdemona fort iiva Efrilliti. )

OTHELLO & JAGO demeurent.

OTHELLO suivant des yeux Defdemona , il

l st;rie' dans un élan de ftljJÙm.

(1) J N T É RESSANTE orpheline , naïve enfant, excellente créature! Que l'enfer me faiiîlTè, s'il n'est

(1) L'original n'a que deux mots: Excellent wretch. Wretch signifie communément, malheureux, misérable, tant en bonne qu'en mauvaise part. Mais il a aussi des acceptions plus particulières. Dans quelques cantons ck l'Angleterre , c'cft une expression de ta plus excessive tend resse. Il exprime le dernier degré d'ama-bilité , nié lé d'une idée de foiblesse , de douceur , de besoin de secours & d'appui. Othello, qui voit dans Desdemona un chef-d'œvre de beauté & de vertu, une jeune femme douce & timide , éloignée de son perc & de sa famille & entièrement abandonnée sous la puissance d un mari étranger , la nomme Excellent wreti h. Nous n'avons point en François d'équivalent de ce mot. C'est à peu de chose près le pecaire du Languedocien. OU LE MORE DE l'ENISE. 117 pas vrai que je t'aime ; & quand je ne t'aimerai plti, un horrible chaos bouleversera mon ame.

Mon noble Seigneur. --

Que veux-tu, JA^O?

Callio, loifque vous recherchiez 1.% main de Desdemona, eut-il eonnoiilance de vos amours ?

Oui, depuis leur naiiîance julqua notre mariage. Pourquoi cette qucl\ion?

Dans la seule vue 'le satisfaire mon idée , fan-autre mauvais deiîlin.

Et quelle idée , Jago ?

Je ne crovois pas qu'il eu eût été instruit.

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