‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 82 sur 124 · O THE L L O · texte numérisé non relu

O THE L L O

Oh parfaitement; & souvent il se trouvait en ti ;vs avec nous deux, ztg OTHELLO,

En vérité !

OTHELLO

Fn vérité? Oui, en vérité. Vois-tu là quelque chose ? Calliu n'tlVil pas honnête?

Honnête, Seigneur ?

OTHELLO

Honnête ! oui, honnête ?

Seigneur, autant que j'en puis savoir.

OTHELLO avec surprise.

Comment ? Que penses-tu ?

Ce que je pense , Seigneur ?

OTHELLO avec impatience.

Ce que tu penCes f Par le ciel, pourquoi te fais-tu l'écho de mes paroles, comme si ta pensée recéloit quelque monstre hideux que tu n'oses montrer ? Tu as quelque idée dans l'esprit. 'lout-I,-I'Iicure , à l'inf-unt ou CaRia quittoit ma femme , je t'ai entendu dire, (l'tl me der/Ldf. Qu'cft." donc qui te déplai-fuit ? Et encore , quand je t'ai dit qu'il avoit ma confiance pendant: tout le tenu du mes amours, tu t'es écrié, en vérité f Et je t'ai vu fronçant le four-cil replier ton front sur lui-même , comme si tu eusses enfermé dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu m'aimes, montre moi ta pensée.

Seigneur, vous le savez, que je vous aime.

OTHELLO

Je le crois ainsi ; & c'est parce que je te fais plein d'honneur, d'attachement pour moi , parce que tu peses tes paroles, avant de les énoncer, que ces pau-ses , ces silences de ta part m'allarment davantage. Dans un intriguant déloyal & faux , de pareilles feintes font des ruses d'habitude pour mieux fur-prendre : mais dans l'homme fîneere ce font de se-crètes délations qui à la longue s'échappent d'un cœur à qui la vérité fait violence.

Pour CaRia t j'ose jurer que je le crois honnête.

OTHELLO

Je le crois comme toi.

Les hommes devraient bien être ce qu'ils parois-relu; ou plût au ciel du - moins que ceux qui Ce déguisent, parussent des hommes dangereux (1).

O T Il E L l O.

Oui, certes ; les hommes devroient être ce quils paroiilent.

Eh bien , alors je pense que Cassio cR: un homme d'honneur.

OTHELLO

Non, non , tu ne dis pas tout : je te prie, parle-moi comme à tes pensées , comme tu te parles dans ton ame ; exprime ton idée la plus sinistre par le plus sinistre des mots.

Mon digne Chef, pardonnez-moi. Quoique je fois tenu envers vous à tous les actes d'obéissance , je ne le fuis point a celui que vous exigez ; les efl laves mêmes en font affranchis : proférer ines pensées ! — Quoi, supposez qu'elles soient injuricu-ses tk fausses : Eh quel est le cerveau où il ne foit rH entré quelquefois de coupables impressions ? Quel homme a le sein aile?, pur pour n'y avoir ja--

(i"l N<vu prierons i i & dans quelques autres endroits de cette Sccne l'édition de Wwburton,

mais OU LE MORE DE VENISE. tii

loille 1. Q mais admis quelques foulons téméraires qui vien-nent y prendre place & balancer l'autorité de Ces jugemens tcgttimcs.

OTHELLO

Jago, tu conspires contre ton ami , si , dès que tu le crois offensé , tu refuses à son oreille la confiden ce de ces pcnfécs.

J AGO

Je vous conjure d'autant plus. •.. Que peutêtre je fuis injuste dans mes conjectures Et c'est, j'en fais l'aveu « c'est le vice de mon caraifUe de ne voir dans les a&ious que le mauvai s coté j souvent ma dchance ombra^eufe crée des fautes qui nWifUnt pas. J'exhorte donc votre prudence à se défier d'un homme si malheureux dans ses jugemens iuvraifemblahles , il ne pas aller se forger du trouble , des allarmcs , sur tues observations iso-lées, vagues &: mal sûres. 11 n'est pas à propos pour votre paix » ni pour votre bien, il ne l'est pas pout mon honneur , mon état , ma prfideiKC , que je vous laisse connoître me^ pensées

O T Il E L L O.

Où tend ce difeours ?

Cher & noble Seigneur, pour les femmes, de mt'n,e que pour nous , le premier trésor de rnlne t c'eil une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse, ne me ra it qu'une vile matiere : c'et f quelque cho-se, ce n'tll rien; elle sur A Inoi, elle est 1 lui, & elle a eu nulle autres maures : mais celui qui me vole ma bonne renommée , me vole un bien qui ili',il,p.iuvrit réellement, sans l'enrichir lui-même.

OTHELLO

Je veux connoître tes pensées. --

Vous ne les pourriez connoître. quand mon cœur seroit dans votre main; vous ne les saurez donc pas tandis qu'il ell fous ma garde.

OTHELLO poussant un soupir.

Ah!

O gardez vous, Seigneur, de la jalousie. C'est un monstre au regard venimeux, qui corrompt ôc abhor-re l'aliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux , qui certain de fjn fort n'aime point son infidèle : mais oh quelles heures d'enfer mesurent la vie de celui qui idolâtre, & qui doute; qui soupçonne, mais aime avec passion.

O état miérable !

JAGO

L'homme pauvre, mais content, est riche, est assez riche; mais la riclicire, fût-elle immense, est stérile comme l'hiver pour celui qui i» toute heure craint de devenir pauvre. Bonté céleste , préserve de la Ja. lousse tous les cœurs qui m'intéressent !

OTHELLO

Quoi ? qu'est-ce que ceci ? Penses-tu que je vou.. luire traîner la vie de la jalousie ? changer sans cesse fous les influences de la lune, errant de fotipçoils en soupçons. Non , si une fois je doute , je fuis décidé sans retour. Rabaisse-moi au-delïou*» de la brute, quand sur tes vains raisonnemens tu me verras occuper mon ame de ces chimeres soufflées 1 l'oreille crédule, vapeurs que groilic l'imagination. On ne me rendra point jaloux pour me dite que ma femme est belle, qu'elle se pare , quelle chante & joue, qu'elle ail,1e la danse , la société , la joie: où règne la vertu , tous ces plaisirs font vertueux : & même je ne prétens pas concevoir sur mon peu de mérite la moindre ail urne, le plus léger foupsoii de son infidélité : elle avoit des yeux & elle m'a ehoilî.

Non , Jago , avant cit: je veux voir , sur le soupçon prouver, & aptes la preuve , il ne reste plus qu un parti : adieu pour jamais l'amour ou la jalousie.

Je fuis ravi de ces sentimens. Je pourrai déformais vous montrer plus librement & sans scrupule la juste affection que je vous perte. Recevez donc de moi l'avis qu'il est de mon devoir de vous donner. Je ne parle point de preuves encore; mais veillez sur votre femme, examinez-la bien avec Cassio : tenez vos yeux dans un état d'observation, sans être ni jaloux , ni allure. Je ne voudrois pas voir votre cœur franc , généreux , trompé bassement & victime de sa bonté naturelle : veillez sur votre femme. Je connois bien les mœurs de notre contrée. ( 1 ) Nos Vénitien* nes laiilcm voir au ciel des intrigues qu'elles nofenc montrer A leurs cpoux. Toute leur vertu fc réduit ,à s'abstenir du péché ? Non : mais à le tenir bien secret.

OTHELLO

l\trlcs-tu de la forte ?

(1) Elle a trompé son pere en vous t'poufant , &

( i ) Vent Ce fut de tout tems fameuse par si gntahteric ; 3c Adisson prétend que dans les attin.iri fc ; reti- des Vénitienne, il i nic l'ion plus d'intrigue , que chez aucune autre nation dt J'bu"I'C.

( 1 ( ette u'flexion de Jago est digne d'attention. La fauflit^ & la pufidie piomettcrt bien & peuvent procurer pour un quand elle sembloit repousser ou craindre vos regards, c'étoir alors quelle les cherchoit le plus.

a THE L L O.

11 est vrai : elle feignit ainsi.

Allez , allez : celle qui fut si jeune encore sou-tenir un rôle pareil, 1) tenir aux yeux de (un pere son fein fermé comme le ctrur d'un dune. ( Jvec ironie ) le bon vieillard crut qu'il y avoit de la magie. - mais je mérite vos reproches. Je vous demande humblement pardon , de mon trop d'amitié pour vous.

Je te fuis obligé pour Jamais.

tem 1 :!qucs avantage*. Mai* à pren.jre la vie en ton! , elles fom onliuatrenient un rbCL-klc au bo^he.n , ceux rpi pîuftun*, de la trahison II* "k'JK'U i'.i tra-rtc ; & le moyen n,:r.: qu'on a employé peu se cunJiic! l'amour , finit pat tue» !.• r.v.iv.ncc. Cette moralité peut envoie 'appliquer à l' imprihleiKc <!es mariages mal allouit 5c qui sont louvi.i^c de la passion, Pc* que !&< premiers feux font rallcntis , fuctt'le trop (cuvent le title celle qu'une paiîi'm a ef:i i''kc au - <'eîa des borr.es fit: la pru Icn.e , suc .f-mbcia etuou* au premier mmbat que la p.i'!i;'!i livicia a (a vertu, & qu'une p ternie te chut c ci* amènera une leconik*. Jo't^fon.

(i ) L'origiral «lit, hi!Ur les ytux àe jo 1 pere, aussi bl -mis que U tci*ut d'iert tttelic.

Ces réflexions , je le vois, ont un peu agité vos esprits.

OTHELLO

(t) Non, pas du tort, pas du tout.

Avouez-le-moi , je crains qu'elles ne vous aient un peu allarmé. Vous voudrez bien, je l'espere, conlidcrer que, tout ce qui s'est dit, pirt de mon amitié. Mais, Je le vois, vous êtes ému. — Je dois vous prier de ne pas donner trop détendue i mes remarques, de n'y voir rien de plus que le fian-pie soupçon.

OTHELLO

Je n'y veux rien voir de plus.

Si vous leur donniez plus d'étendue , Seigneur, mes paroles pourroicnt conduire par degrés à d'odieuses conséquences où ne tendent nullement mes pen-sées. Cassio est mon digne ami. Seigneur, je le vois, vous êtes ému. —

( 1) Fn Awlolt # nos a jot. Pas un brin. M. Gtriiclt dit que ria", et moment tcniblc , il S'i-trit senti pâlir sous son crépe noir, & qu'il avoit entendu un frémissement de terreur H an* toute l'ailutibléc*

Non, pas trés -étiiu. -- Je n'ai qu'une pensée, c'est que Defdemona est vertueuse.

Puisse-t-elle long-tems l'être, Ôc puissiez-vous vi. vre long-teins dans cette pensée !

OTHELLO

Et cependant comment la nature s écartant de ses loix ordinaires.

Oui, voilà le point : & pour vous parler sans mé-nagement , après qu'elle a dédaigné plusieurs partis de son rang , de son âge , de la même patrie, rap-ports dont nous voyons la nature inspirer le vœu à tous les êtres. Ah ! quelqu'un pourroit dans cette conduite sentir un germe de corruption, des goûts désordonnés , un penchant déréglé pour les égare-mens du vice. — Mais excusez-moi , je ne prétends rien affirmer, ni parler précisément d'elle : quoique Je pusse craindre que son cœur ne revienne sur Ton choix , & qu'un jugement moins prévenu ne la porte à comparer vos traits, votre couleur avec celle des hommes de son pays, & peut-être à se repentir.

(1) OTHELLO bruftfuemem.

Adieu, adieu, si tu en découvres davantage, inf--

(1) Othello n'est pas sans amour propre : il se rend justice truis-moi de tout; charge ta femme d'observer. 1 aitlc-moi, Jago.

J A G O fiitjlint quelques pas pour sortir.

Seigneur, je me retire.

Pourquoi me fuis-je marié ? — Sans doute cette honnête créature en voit, en fait plus, beaucoup plus qu'il ne m'en révèle.

J A G O revenant.

Seigneur, je voudrois, je dois supplier votre noble personne de ne pas fonder plus avant ces foupeons, l.",set ;lU tcms., Il est sans doute à propos de rendre à Cailio fil place, car certes il la remplit avec une grande intelligence ; cependant, s'il vous plaît, Sei'Micur , de le tenir éloigné quelques jours, vous en connoîtrez mieux l'homme & ses ressources. Remarquez H Defdemona presse son rétablissement avec trop d'importunité, d'instances : on verra par là bien des choses. Jusque-là prenez-moi pour un hom-me outré dans ses craintes, comme en effet j'ai de sur rcq trait- & sa couleur, & il conviendra bientôt l'si moitié des <U Oiv.nuaç^ «le (a pci o'mc : maÎIi¡ ce qu'il s'avoue rour bas, il est f.1 ~é île l'entendrv dJm la bouche d'un autre, & tranchant sur ce fti)Ct , il congre Jago.

fortes

Tome I. R fortes raisons de le craindre moi-même ; & Itifrt:z* a votre Epouse toute sa libcrté: je vous en conjure par votre honneur.

Ne te défie point de ma prudence pour gouverner cette affaire.

Cette fois enfin je prends congé de vous.

(hgojbrt.)

Page 1