SCENE VI
OTHELLO seul.
( t ) CET homme est d'une honnêteté rare ! Il a un efptit éclairé qui connoît les hommes, & pénètre les motifs de toutes leurs actions. — Si je la trouve re-belle à ma loi, quand les tresses de sa c hevelure tien-droient aux fibres de mon cœur, je la repousserois (2) 1 Il ■ Il —M———»
(t) Ce Monologue est regardé en Angleterre comme l'épreuve d'un Adeur, PAR la divetlité & les changemens rapides tic pas-sions & d'attitudes.
(i) Les termes de l'original fout pris de la Chasse du faucon. J'd whistle fier off, and let her down the wind to ptey at loin de moi, & l'abandonnerois sans retour à la merci du fort. - ( après avoir rêvé en silence. ) Oui , il se pourroit. Je fuis noir, & je n'ai point ce doux langage qu'ont nppris les courtisans façonnés dans l'ombre des villes. — D'ailleurs je com-mence à pencher vers le déclin des ans. — Mais ce-pendant, pas tout-à-fait encor". --
( itytès un autre silence & C'. d'une violente passion.) C'en CR silis ! Je l'ai ~pe, Je fuis trahi; 6c ma feule ressource est de haïr. Oh malédiction du mariage ! Que nous ~ions nous dire maîtres de ces foibles créature < jamais de leurs passions !
( a d plein de mépris. ) J'aimerois mieux être un reptile , & vivre des va-peurs d'un cachot, que de souffrir qu'un autre usur-pe une place dans le cœur de celle que j'aime. Et cependant telle est la destinée qui s'attache aux grands caractères ; ils ont moins de privilèges que les hommes vulgaires. C'est un fort inévitable , com-me la mort. Oui , cette calamité ( i ) fatale nous fortune. Je la ffflerois loin de moi, & la laisserois suivre la direction du vent & (hajftr à la merci du hasard. Les Faucon-niers lâchent toujours l'oiseau contre te vent : si on lui fait prendre Ton vol dans la direction du vent , il est rare qu'on puisse le rappeler 8c qu'il revienne. Clarck.
( 1 ) Langlois dit forked, faisant allusion à une flèche bar-belée, qu'on ne peut arracher de la blessure.
R i saisit au premier infant oà nous respirons.
( un regard d'étonnement en la voyant parcttre.) Defdemona vient ! ( Desdemona & Emilia tlltrtrlt.)
( une courte pause, la voix & la contenance a doucies.) Si elle est perfide, ah ! le Ciel même est complice de sa fausseté ! Je ne veux pas le croire.
DESDEMONA
Eh bien , venez-vous, mon cher Othello ? Le re-pas est prêt, & les Nobles Insulaires invités par vous n'attendent que votre présence.
Je fuis dans mon tort.
Pourquoi me parlez-vous d'une voix si foible ? Seriez-vous indisposé ?
O T H E L L O avec abattement.
Je souffre d'une migraine violente.
DESDEMONA
Sans doute c'est d'avoir été troublé dans votre sommeil. Cette douleur fera passagère.
( elle tire de sa poche un mouchoir.) Laissez-nioi feulement vous ferrer le front de ce ban-deau ; dans quelques momens elle fera dissipée. Votre mouchoir ne suffit pas. ( Dcfdtmona sans
y prendra garde LiiJJe tomber
fin tnoui hoir. ) Laissez le mal à lui-même. Venez, je veux entrer avec vous.
DESDEMONA
Je fuis affligée de vous voir souffrir.
( Othello 6' Desdemona sortent ensemble. )
S C E N E VII
E M I L I A demeure.
( remarquant le mouchoir tombé par terre, ) A H bonheur ! je le trouve enfin ce mouchoir; ce premier gage de tendresse qu'elle a reçu du More. Cent fois mon fantasque époux m'a pressée de m'en saisir. Mais fidèle à la prière du More de con-server toujours son gage, elle le chérit au point qu'elle le porte sans celle sur elle, quelle le baise, ou lui adresse la parole. Je veux m'en emparer, & le donner à Jago. Qu'en veut-il t:\ire? Le ciel le fait, moi je l'ignore. 11 me suffit de complaire au caprice de mon époux.
( f-ig 1 entre. )
Quoi, vous voill ! Que faites-vous ici feule ?
Ne grondez pas y j'ai un présent pour vous.
J A CO Pour moi ? Oh un présent qui nid pas r,\re.— E M I L l A avec ~dépa. rire.-- Ha, cotnmenc ! 1
J A 0 montrant sa fïwme-- Une tête écervelée.
Est-ce-là 1111 récompense ? Que voulez-vou<: me donner pour ce Inolllh"ir?
Quel mouchoir ?
Ce mouchoir même , premier don cjuc fit le More à Desdemona & (jue vous m'avez: tanr île fois recom-mandé de vous procurer.
Avez-vous su le lui enlever enfin ?
Non, mais par inadvertance elle l'a laissé tomber , & moi, qui heureusement me fuis trouvée ici sur ses pas, je viens de m'en saisir; regardez, le voilà.
JAGO
Oh l'excellente femme ! Donnez, donnez.
Quel usage en voulet-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de le détourner adroitement ?
JAGO
Quoi, que vous importe?
( il lui arrache le mouchoir. )
Si ce n'est p'M pour quelque dessein qui vous intéresse, rendez le moi. Ma pauvre maitresse ! Elle va se désespérer, quand elle ne le trouvera plus ?
Prenez garde qu'on ne vous soupçonne : Je le destine à quelque usage. Allez , biffez-Inui.--
( Em t'iia fort. ) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans l'apparte-ment de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères comme l'air, font aux yeux OV LE MORE DE VENISE. 135 du jaloux des autorités aussi fortes que les preuves des livres sacrés. Ceci peut produire quelque effet : déja le More retient l'atteinte des poisons que j'ai glissés dans son sein : ils font de la nature des poi-sons ces soupçons funestes ! Comme eux , à peine font-ils d'abord une impression légère : mais bientôt, pour peu qu'ils agissent sur l'ame, ils y allument l'incendie, comme le soufre dans la mine. Cela fera. Je l'ai dit.