SCENE VIII
OTHELLO entre les yeux attachés à la terre.
J A G 0 poursuivant.
LE voilà ; il s'avance. Va, ni l'opium, nUa t) mandragore , ni toutes les potions assoupissantes de l'univers ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu goûtas hier pour la dernière fois.
OTHELLO
Ah, femme perfide! Pour moi ! pour moi !
Quoi, encore, Général ? Plus de ces vaines idées.
(i) La mandragore cft narcotique. Va-t-en; fuis ; tu m'as attaché sur la roue ! Je jure qu'il vaut mieux ctre trompe tout-à-fait, que d'en avoir le moindre fou pçon.
Comment, Seigneur?
OTHELLO
Quel sentiment avois-jc des heures qu'elle m'a vo-lées pour le crime ? aucun. Je ne l'ai point vu , je n'y ai point fongé ; Je n'en ai ressenti aucun mal ; j'ai reposé en paix la nuit (i) dernière; j'avois l'es-prit libre & l'humeur gaie je n'ai point trouvé les baisers de Cassio sur ses lèvres. Tant qu'on ignore un vol qui n'ôte rien à notre jouillance , c'est nV voir en effet rien perdu.
Je fuis fâché d'entendre ce discours.
OTHELLO
Quand toute l'armée auroit partagé mon bon-heur, si je n'en avois rien tu, je restois heureux.
(1) Dans l'Anglois the rttxt night, la nuit qui a suivi. C'est Li nuit tlcruiwte ; voyci ce que dit lago au commencement Je cette fetne,
Oh
Tome 1. S Oh maintenant adieu pour jamais le repos de mon âme ; adieu contentement ! Adieu rangées de panaches flottans,& toi, guerre hautaine, qui érigeas l'ambition en vertu : Oh adieu pour toujours ! Je ne vous entendrai plus, coursiers heriiiiiriiii ; trompette éclatante; sistre (i) perçant, signal d'effroi ; bruyans rambours qui réveillez les courages: je ne verrai plus ( i) Du temps de Shakespeare le siffre croir employé à la guerre pat Ici Anglois : ils ceiToicnt ensuite d'en faire usage jusqu'à l'avant dernière guerre que leurs troupes ont repris cet instru-ment. C'est une opinion commune que leurs soldats l'emprunt tèrent des Montagnards à la dernière révolte. 1-ii prcmicte fois qu'ils en firent ul'âge, ce fut par l'ordre du Duc de Cumberland, qui le fit prendre au* Garde1! Anglaises au Camp de Maf-tricht en 1647, d'en il passa bientôt dans tous les Régiment d'infanterie. Cet instrument avec le tambour qui l'a.Tompagne est de ta plus haute antiquité dans les Armées de l'Europe & surtout de la Germanie. Dans un tableau curieux fait en tjif, qu'on voit à Oxford dan! le Mufjcum Aslunoléen , rejnéfen-tant le siège de Pavie par François 1 qui y fut fait prison-nier, on voit des fllrre. & des tambours. Le tambour & le siffre étoient employés dans les procellions, les fêtes & les cérémonies publiques. Gerard Leigh qui écrivoit en 1 pr. , sur les Ar-moiries y fait la description d'une fête de Noël où assistoit le Roi & où l'on entendit le filfrc & le tambour. Du vieux mot françois Viffleur est venu le mot Anglois whiffltr, qui par de-grés a acquis un feus métaphorique , & est aujourd'hui dans le langage commun un épithète de mépris, comme qui diroit, un homme qui n'fjl bon qu'à jouer du fifrt aux processions. Warton, déployer la royale bannière : je ne verrai plus ce bel ordre, cet appareil imposant des combats,$c route cette pompe superbe de la gloire : & vous , instru-mens de la mort, dont les bouches foudroyantes ton-nent tomme la formidable voix du (1) Dieu immortel, oh iidtuti La tâche d'Othello est finie. (i)
Est-il possible , Seigneur ?
OTHELLO
Misérable , compte qu'il faut que tu me prouves que ma bien-aimée est une prostituée : comptes - y bien : donne m'en la preuve oculaire ;
( il le fdïjît avec un mouvement de fureur. ) Ou par la dignité de mon ame immortelle , il eut mieux valu pour toi naître le ver qui rampe, que d'avoir à répondre à ma rage irritée.
En êtes-vous à ce point ?
OTHELLO
Montre-le moi, que mes yeux. Ou du-moins prouve-le de manière que ta preuve ne laisse ni
(i ) Jove. Dans ta poélic angloise, Jovt souvent ne signifie pas plus Jupiter que Dieu : il est le nom de t'F.uc,.rupnimc.
( i ) Avant l'amour, la guerre avoit toujours été la seule occupation, la feule passion d'Othello.
S Jo place ni prise au moindre doute ; ou c'est fait de ta vie.
Mon noble Seigneur —
OTHELLO
Si tu la calomnies; si tu me tiens méchamment à ta torture , renonce à prier le Ciel : étouffe tout remords ; entasse les horreurs sur l'horreur que tu commets; fais des actions qui épouvantent la Terre , & consternent le Ciel. Va, tu as comblé la mesure; ta damnation est consommée.
O grâce ! Ciel , prends nu défense. Etes-vous un homme ? Où est votre raison ? Dieu soit avec vous. Reprenez mon emploi. — 0 mifcrable insensé, qui as vécu pour voir ta droiture qualifiée de vice ! ô monde pervers ! Vois mon exemple , monde ; remar-que qu'il eil dangereux d'être honnête & sincère. Je vous remercie de cette leçon ; j'en Jroficetii & désormais je renonce à aimer les lioliiiiies; puisque l'amitié suscite un pareil outrage. ( Jago veut sortir. )
OTHELLO
Non, demeure.— ( l'envisageant 6' avec une voix
brtfte par l'attendrissement.) Tu devrois être honnt'cc!
Je devrois être f.ige : car la probité est une insen-sée qui travaille pour des ingrats.
OTHELLO
Par l'univers, je crois que ma femme est vertueu-se, & je crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnête; & je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve. — Son image qui offroit a ma pensée les traits & la fraîcheur d'un Ange, je la vois maintenant défigurée, noire comme mon visage. S'il est des lacets , des poignards ; s'il est des va-peurs 1) empestées , des poisons ou des flammes, je ne souffrirai pas. Je voudrois me satisfaire.
Je vois, Seigneur, que votre passion vous dévore: Je me repens de vous avoir mis sur ces funestes idées. Vous voudriez vous satisfaire ?
OTHELLO
Je le voudrois. Oui, je le veux.
Et vous le pouvez: mais de quelle manière, com-
(1) Telles sont celles qui l'ciiuicm de la Grotta-Di-Cani près du lac Agitant ment voulez-vous ctre satisfait, Seigneur ? Voudriez-vous être le témoin. & d'un (t'il insensible arrêté sur elle, la regarder dans l'attitude du crime ?
Mort & damnation ! oh !
Ce feroit , je crois, une tâche bien pénible, que de les amener à vous offrir cet aspect. Oh, je vous permets de les plonger dans l'enfer, li jamais d'autrcs yeux que les leurs 1) tombent sur le lit qui les recèle dans les bras l'un de l'autre. Quoi tioiic ? Comment ? Que dirai-je ? l e moyen de vous Luis-faire ? Il vous d\ impossible de voir. (2 sussent-ils imprudens comme le bruit , lascifs comme le satyre dans la fougue de ses amours, &■ assoupis dans tous leurs sens comme la démence abrutie encore par l'ivreile. Mais cependant , si l'accusation appuyée
(1) Il n'y a que le mot ho/fitr; mais la pudent de notre langue emgcoU cette phrase qui en est l'équivalent.
(1) M'en they as prime as goats , ilS hot as monkeys ,
As falt as W!J/I:-' in rii ae. h - Cnlx qui puaient l'Anv,llJÎt verront que ces ileux vers n'ont rien perdu t<c leur justesse & de leur énergie dans la ttittuaiuii, & qu'ils y ont gagne de la iktuivs» sur des indices violens, si des circonstances qui mè-nent jusqu'à la porte de la vérité, fuflifent à vous sa-tisfaire, vous pouvez être satisfait.
Donne-moi une preuve vivante, qu'elle en déloyale.
Je n'aime pas ce rôle : mais puifqtrentratné comme un idiot par mon zèle & mon honnêteté, je me suis avancé si loin dans cette affaire , je poursuivrai. La nuit dernière j'étois couché près de Caffio, & tourmente d'une violente douleur de dents, je ne pus m'endormir — Il est des hommes dont l'ame cil si infidèle, que dans leurs songes ils révèlent l'histoire de la journée; Cassio a ce défaut. Dans son sommeil, je l'entendis qui murmuroit : Tou/re Def-demona, f oyons ctnon'fpeCîs , edehons avec soin nos amours ! Et alors, Seigneur, il saisit ma main, & en la ferrant il s'écrie, ô douce créature ! — & (i) fou--
(1) And then kifs me hard ;
As if he pluckt IIp kiffts by the roots ,
that grew upon my lips.
Mot à mot, (Y il prtjfe ma bouche , comme s'il eût arra-ché par les racines des baisers qui croissoient sur mes lèvres. La phrase qui Clic t then lay Iris leg over my thigh , ne peut ras même êtu- indiquée en françois. d.\in s emparant de mes Uvre?, il y imprime des baisers de liiiiiiiie il aspire mon fouflle , i! redouble 6c soupire , , o JiU.t/i ~del' , dit-il, qui t\i ,û n,:1.' if.7 Afi*?c !
ÛTHELL O.
Oh! monlltueux, monArueux!
Ce n'étoit qu'un longe.
Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. C'est une violente présomption , quoique ce ne foit qu'un fonce.
Et qui peut achever la preuve que d'autres indices ont commencée.
OTHELLO furieux.
Je veux la déchirer en pièces.
Non. Attendez , nous ne voyoni non de sur en-cote ; il se peut encore qu'elle foit innocente. — Dites-tnoi seulement; !'¡'avez-volu jamais vu un mou-choir brodé de (1) Heurs dans les mains de votre Fpoufe ?
(1) $ttii\vb(rrics, fraises.
Je lui en ai donné un pareil ; ce fut mon premier présent.
Je ne ffs pas (cb, mais avec un pareil mou-choir, & j'en fuis sûr, semblable en tout à celui qu avoit votre épouse, j'ai vu nujourd hui Caflîo es-suyer son visage.
OTHELLO furieux.
Si c'est celui-là —
JACO,
Si c'est celui-là, ou tout autre qui fut à elle , c'est un nouvel indice qui, joint aux autres, dépose con-tre elle.
OTHE L L O
O que le mifcrable na-t-il mille vies à perdre? Une seule , une feule est trop chétive pour ma ven-geance! Je vois maintenant qu'il est tems — Regarde moi, Jago; vois comme d'un souffle je me délivre de mon fol amour, je l'exhale dans les airs; il est évanoui. — tove-toi t noire vengeance, fors de ton antre fatal ! Puis amour, cède à la haine, ccde à ce tyran le trône de mon cœur! Enfle-toi, ô mon rein; car tu es plein du < i) poison des vipères.
( i) Âfpick» tong ues, de langues d'alpics. O.