‹ ShakspeareChapitre 10 sur 128 · Jd., ibid · texte numérisé non relu

Jd., ibid

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représenter des drames qui offrent tant d aliments à la pensée, on songeât moins à occuper les yeux qu’à favoriser la liberté de la méditation.

De tout ce qui manquait au théâtre anglais du seizième siècle, rien ne' me semble moins à regretter que la pauvreté des ornements, Shakspeare aurait rencontré sur sa route un obstacle bien plus grave, si l’art du comédien • avait été aussi imparfait de son temps que celui du décorateur; car les meilleures pièces ont besoin d’être bien jouées. L’auteur dramatique, c’est-à-dire celui de tous les écrivains qui a le plus de communications avec le public et qui s’inspire le plus souvent de ses applaudissements, n’a jamais tant de motifs d’émulation que lorsqu’il est certain d’être interprété par un acteur qui ne laisse ignorer à l’auditoire aucune des beautés de son oeuvre. Heureusement la troupe du lord chambellan se composait d’hommes intelligents, lorsque le jeune poète, ^qui allait l’illustrer, arriva de Stratford. Sans doute il y avait encore dans le jeu et danses habitudes des acteurs bien des défauts à corriger. Dessus vieux avaient ad^té la prononciation nasillarde des puritains ; les tragiques, gâtés parle ton des pièces de Marlowe, tombaient généralement dans l’emphase,et les comiques, sous l’influence du goût populaire, dans les plus plates bouffonneries. Mais plusieurs d’entre eux aimaient sincèrement leur profession et joignaient au désir de la perfectionner assez de culture intellectuelle pour y réussir.

D’ailleurs tout n’était point à déd^^er dans les exemples de leurs prédécesseurs. Shak^eare put entendre, à son début, des comédiens habiles et surtout Tarleton, le roi des comiques du temps, le favori d’Élisabeth, des courtisans et du public, qui remplissait le triple rôle do

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SHAKSPEAnï.

fou de <;our, de fou populaire et de fou de théâtre. A la cour, dit un contemporain, il disait à la reine plus de vérités que ses chapelains et dissipait mieux sa mélancolie que ses médecins. Au théâtre, il excitait l’enthousiasme. n n’avait' pas besoin de parler. Dès qu’il paraissait, un rire inextinguible s’emparait de toute la salle.

Sa petite taille, sa laideur, scs yeux louches et son nez aplati déridaient les plus graves. Lorsqu’il parlait, ses inflexions de voix, sa manière de détacher les mots et toute son attitude étaient plaisantes. Il donnait du sel aux moindres traits qui, dans la boutée d’un autrê, eussent paru insignifiants II mourut en 1588. Shakspeare assista à ses dernières représentations qui servaient 4e leçons à ses camarades et d’où il put tirer d’utiles indications pour ses comédies. ^

Mais le véritable auxiliaire du poôte, l’homme qui'**’' sans doute stimula le plus son génie, ce fut Richard Burbadge, dont le nom est intimement lié à celui de Shakspeare. « La pensée qu’ils avaient un Burbadge pour interprète de leurs vers remplissait les auteurs d’un feu divin, » dit une élégie. Quelle excitation, en réalité, pour un esprit créateur, que de voir ses plus délicates intentions comprises et rendues avec un art qui en double l’effet ! Qui sait tout ce que le comédien a pu inspirer d’idées heureuses à l’écrivain auprès duquel il étudiait ses rôles? Que de passages, écrits peut-être pour lui avec la -cènfiance qu’il en saisirait toute la profondeur, n’auraient jîqpais vu le jour, si le poète n’avait pu compter que sur une interprétation vulgaire de ses œuvres 1 II faut se rappeler qu’au seizième siècle les dramaturges'n’écrivaient pas pour être lus, mais pour être écoutés. Ils ne songèrent que plus tard à publier leurs

pièces. Ils s’adressaient au public par la voix de l’acteur. C’ était celui-ci qui emportait le succès par son habileté, ou qui le compromettait pai' sa maladresse. Le jugement de l’auditoire, quel qu’il fût, dépendait uniquement et sans appel de la première représentation. Les drames n’étant pas imprimés, il n’y avait pas moyen d’en appeler de l’auditeur au lecteur. On comprend quelle était, dans de telles conditions, l’importance exceptionnelle du rôle de l’acteur. C’est sans doute pour cela que tant d’écrivains jouaient leurs drames eux-mêmes, ou que tant de comédiens faisaient des drames. Les deux professions se tenaient par des liens si étroits qu’elles se oonfondaient souvent; elles vivaient l’une de l’autre. Point d’auteurs, pas d’acteurs, cela va sans dire ; mais, d’un auti'e côté, et c’est là un trait particulier du temps, pas de bons acteurs, pas de pièces. Personne n’eût songé à en composer, si l’on n’avait point été sûr de les faire représenter avec succès.

Ce fut donc pour ^lakspeare la plus heureuse fortune que de trouver tout de suite, dans la troupe où il s’enrôlait, le meilleur comédien de l’époque. Cette rencontre exerça sur le développement de son génie la plus remarquable influence, et M. Ger\ inus a eu raison de dire qu’il dut à Burbadge beaucoup plus qu’à aucun de ses prédécesseurs En effet, depuis jusqu’à Othello

et jusqu’à Macbeth y le grand acteur joua les premiers rôles de toutes les tragédies du grand poète. Ils mirent ainsi en commun leur popularité. Celle de Burbadge était immense, si l’on en croit les témoignages contemporains. Les comédiens emportent avec eux le secret de

) . 11. Gervinus, Shak*peare, (orne I.

leur talent dans la tombe, et, de tout ce qu’ils ont été, il ne reste qu’un souvenir vague à l’adresse de la postérité. Mais il faut chercher leurs titres de gloire dans les écrits de ceux qui les ont entendus. Quand ils ont excité une admiration unanime, il n’est pas possible de ne pas croire à leur mérite. Celui-ci fut loué et pleuré par tous. « Il adaptait, dit Southampton , la parole à l'action, et l’action à la parole. » On a répété en prose et en vers que son apparition sur le théâtre était un charme pour l’œil et une musique pour l’oreille. Dès qu’il avait paru, on n’entendait plus un seul mot dans la salle, et tous les regards restaient invinciblement attachés sur lui. Il changeait de rôle et d’âge avec une merveilleuse facilité. Il portait aussi naturellement les cheveux blancs du roi Lear que les cheveux noirs de Roméo. Il mourut trois ans après Shakspeare, la môme année que la reine, femme de Jacques I"', et il fut beaucoup plus regretté qu’elle. Une curieuse anecdote, citée par l’évêque Corbett, dans son voyage poétique à travers l’Angleterre, nous apprend quelle était sa renommée dans tout le pays, et à quel point l’opinion publique l’identifiait avec ses rôles. L’ évêque , un an après la mort de Burbadge , alla à Bosworth, au lieu même où fut vaincu et tué Richard III. Son hôte lui raconta les détails de cette bataille, comme s’il en avait été témoin oculaire. « Vous avez donc compulsé sur ce sujet tous les documents historiques? lui demanda-t-il. — Nullement, lui répondit le narrateur, mais j’ai vu la pièce de Shakspeare. » Puis il continua son récit. Arrivé à la dernière scène, au moment de citer la dernière parole du roi , il oublia qu’il parlait de celui-ci, et, sous l’empire des souvenirs qu’il avait gardés de la représentation, il termina, en disant :

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« Mon royaume pour un cheval l » s’écria Burbadge. Le personnage historique et l’acteur qui l’avait représenté ne faisaient plus qu’un à ses yeux. Telle fut la réputation que laissa, même dans les provinces, le camarade et l’interprète de Shakspeare.

Ainsi, malgré la grossièreté du théâtre, le jeune poète de Stratford trouva, en arrivant à Londres, un ensemble de circonstances favorables au développement de son génie : un public nombreux et plein de curiosité, une renaissance littéraire qui répandait le goût des plaisirs de l’esprit, des prédécesseuis qui lui avaient frayé la voie par leurs succès, une troupe dirigée parle plus habile des entrepreneurs, la protection de la reine assurée à ses débuts, et, par-dessus tout, la présence parmi ses nouveaux camarades du plus grand acteur du seizième siècle. Avec l’audace de la jeunesse et le sentiment de sa force, il profita sur-le-champ de sa fortune. Ses premiers essais dramatiques remontent au commencement de son séjour dans la capitale et se suivent de près. Nous en parlerons rapidement avant d’entreprendre l’étude de ses principales œuvres.

Il s’occupa d’abord, comme le faisaient ordinairement les auteurs qui débutaient, de l’emanier d’anciennes pièces. Ce fut sans doute’en cette qualité, que Burbadge l’engagea dans sa troupe. Lui proposa-t-on des sujets ou bien les découvrit-il lui-même dans le vieux répertoire? Il nous importe peu de le savoir. Ce qui nous intéresse, c’est le parti qu’il a tiré de ces sujets. Le nombre des œuvres dramatiques ainsi remaniées par lui s’élève à sept. Ce sont, d’après des dates assez bien établies aujourd’hui, une tragédie, Titus Andronicus; un drame romanesque , Périclès; la trilogie historique

SHAKSPEA.RE.

de Henri VI; et deux comédies, les Méprises et la Méchante domptée, •

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■ Titus Andronicus, œuvre encore informe où il est difficile de reconnaître la main du grand poète et qui après tout ne lui appartient peut-être pas, fait penser aux pièces de Marlowe et de Kyd. Les passions y sont sau-

vages et sans frein ^ les situations toujours tendues, le sang versé à flots et l’horreur poussée à l’extrême. Le sentiment qui y domine , c’est la haine sans pitié , l’amour de la vengeance, comme dans le Juif de Malte.

Le caractère du Maure Aaron rappelle celui de Barrâbas Tous deux, fils d’une race persécutée, haïssent l’espèce humaine qui les proscrit. Ils font le mal pour»K. le mal avec une satisfaction féroce. L’un empoisonne tout un couvent de religieuses, y compris sa propre fille, livre Mâlte aux Turcs, et veut ensuite livrer ceux-ci aux chrétiens. L’autre fait tomber dans un piège qu’il a préparé les deux fils de Titus Andronicus , coupe la main de celfti-cl , tue la nourrice de l’enfant qu"il a eu de la reine, et exprime, en mourant, le regret de n’avoir pas vécu davantage pour commettre plus de crimes. -^ « Ne té repens-tu pas, lui demande Lucius, de ces actionftjodieuses? — Oui, je me repens de ne pas en avoir faiT mille fois davantage, répond Aaron; môme maintenant, je maudis le jour, et je crois qu’il y en a peu auxquels s’applique ma malédiction, le jour où je n’ai pas commis quelque méfait insigne, comme de tuer •

JEUNESSE BE SHARSPEABE.

un homme ou de chercher les moyens de le faire périr, de violer une jeune fille ou de comploter contre son honneur, d’accuser quelque innocent et de me parjurer ^moi-même’.»

La pièce entière est écrite avec cette crudité de langage. Tout y est heurté, violent, contre nature. Un père y tue son fils et sa fille, et, pour se venger de l’assassinat de deux autres de ses enfants , fait manger à une mère les restes d’un fils. Une jeune fille, que ses ravisseurs ont déshonorée, paraît sur la scène avec la langue et les deux mains coupées.

Dans Périclès le ton s’adoucit et les caractères se rapprochent davantage de la nature. Ici , plus de violences ni de meurtres, mais une série de péripéties inattendues, des voyages sur mer qui dispersent les différents personnages sans les faire périr, des changements de scènes multipliés, un continuel imbroglio et des reconnaissances invraisemblables ; en un mot, les inventions fantastiques d’une imagination pleine de caprices. Le sujet de la pièce avait été indiqué à Sbakspeare par la renommée populaire. C’était une légende tirée d’un roman grec du cinquième ou du sixième siècle, recueillie par un certain Godefroi de Viterbe , et traduite en anglais par Gower, contemporain du vieux Cbaucer. On là chantait, nous dit le prologue de la pièce, au milieu des festins, au coin du feu et dans les fêtes solennelles ; les grands seigneurs et les dames de qualité la Usaient pour charmer leurs loisirs. Le poète change la forme épique que le romancier a donnée aux aventures de Périclès et les découpe en scènes dramatiques. Il ne le fait point, il

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