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II

Si celle-ci nous intéresse, il nous importe^ également de savoir quelle était, en 1586, la situation matéridle du théâtre, ainsi que la condition des auteurs et des acteurs dramatiques. Les troupes de comédiens, d’abord attachées aux grands seigneurs, ou nomades, ne se fixèrent dans la capitale qu’à l’époque où le goût croissant du peuple pour les spectacles publics exigea la construction de plusieurs salles destinées aux représentations. Auparavant ellesjOuaieut.au palais des souverains, dans les châteaux, ou, le dimanche, dans des auberges, devant une réunion peü nombreuse. C’est à partir de 1571 qu’elles semblent surtout avoir conquis la faveur populaire. Trois théâtres s’élèvent en même temps, comme pour satisfaire la curiosité générale, et telle était la vogue de ce divertissement nouveau, qu’en 1578 on en avait construit huit dans l’mtéricur ou dans le voisinage de la

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cité de Londres. Alors le gouvernement s’occupa de donner aux compagnies d’acteurs une organisation régulière; il les protégea et les surveilla. Il commença par réprimer les excès de la populace qui, en certains lieux, avait troublé leurs séances par des rixes ou par des vols ji main armée ; puis, pour faire sentir partout son autorité, il chargea un tribunal de censurer les pièces avant de les ^ laisser représenter. Élisabeth leur donna, en 1583, une marque de sa faveur en prenant douze d’entre eux sous son patronage direct.

La troupe dans laquelle Shakspeare s’enrôla, en arrivent à Londres, était alors et resta la plus remarquable. C’étaient les comédiens du lord chambellan, comte de Leicester, qui, en 1589, prirent le titre de comédiens de la reine. Parmi eux se trouvaient les compatriotes du poète qui, sans doute, l’attirèrent dans la capitale. Leur chef, Burbadge, entrepreneur habile, construisit une salle de spectaclesurl’emplaceraent du couvent des Blad|| friars (frères noirs), qü’un avait transformé depuis queh ques années en dépôt de la garde-robe pour les Masques et les fêtes royales. Le lieu était bien choisi : placé au centre de la ville, et cependant en dehors de la cité de Londres, le nouveau théâtre échappait à la juridiction ^ sévère du lord-maire. Dans tout le cours de son administration , Burbadge donna des preuves analogues de sa sagacité et de son adresse. Aussi, grâce à ces heureuses qualités, assura-t-il à la troupe qu’il dirigeait une prospérité durable. Il traversa sans accident les nombreuses épreuves auxquelles furent exposés ses confrères. Car, à peine né, le théâtre devint l’objet de violentes censures. La liberté, souvent grossière, avec laquelle il abordait toutes les questions, lui attira des

inimitiés. Au premier ,i*an g de ses ennemis se montrent déjà ces puritains intolérants dont Ben Jonson démasqua l’hypocrisie et qui, au jour de leur victoire, devaient se venger des traits sanglants que leur avait lancés la co- ^ médie, en interdisant dans tout le royaume les représentations dramatiques. C’est surtout en leur nom et par zèle religieux qu’on attaqua les auteurs et les acteurs. Ils intéressent à leur cause tantôt des pamphlétaires, tantôt le pouvoir lui-même qui les craint déjà et les ménage, du moins pendant le règne d’Élisabeth. En 1577, un certain Northbrooke publie une diatribe contre le théâtre en général ; en 1579, Gosson fait paraître \' Ecole des abus, où il condamne l’art dramatique, d’après les Pères de l’Église jet les auteurs païens, en vertu de la morale chrétienne et de la morale stoïcienne. Enfin, en 1589, les fanatiques réussiusent à faire fermer deux théâîres qui ont ridiculisé sur la scène leur piété affectée. En cette occasion, la troupe de Burbadge évita les persécutions par son apparente docilité. Elle adressa à la reine un mémoire respectueux où elle s’engageait à ne jamais atta(juer ni la religion ni le gouvernement, et où elle se '•

déclarait prête à obéir, en tout point, à l’autorité des conseillers de la couronne. Elle en appelait ainsi direc- ^ tement à Élisabeth, sachant bien que, par les marques extérieures d’une déférence absolue, elle obtiendrait plus «l’une princesse qui aimait la flatterie que de ses ministres. Ce document nous a été conservé : on y voit figurer les noms de quinze comédiens, parmi lesquels se trouve Shakspeare.

C’est la première fois qu’il est cité dans un acte officiel. On voit qu’arrivé à Londres en 1586 au plus tôt et peut-être seulement en 1 587, deux ans après , il était

déjà acteur en titre et prenait sa part des revenus du théâtre. Cette part devint, au bout de peu de temps, considérable, quand Rurbadye, profitant de l’augmentation de ses recettes, eut fait construire, près du pont de Londres, la nouvelle salle du Globe, qui, commencée en 1593, fut certainement ouverte avant 1593. Onze tiiéàtres suffisaient à peine alors à une population six fois moins considérable que celle qui habite Londres aujourd’hui et, sous Jacques I", le nombre en fut porté à dix-sept. Mais les seuls rivaux sérieux qui disputassent le premier rang à la troupe du lord chambellan , c’étaient les comédiens du lord amiral qui jouaient l’été à la Rose et qui se transportèrent plus tard à la Fortune, à l’ouest de la ville, aussi loin que possible du Globe, auquel ils faisaient concurrence. Eux aussi eurent l’adresse d’échapper aux poursuites dirigées contre leurs conft-ères en se présentant non pas comme une compagnie ordinaire, mais comme une sorte d’académie littéraire qui formait des acteurs pour le divertissement de Sa Majesté. Sous un gouvernement despotique, le meilleur moyen d’obtenir une ombre de liberté, c’est d’invoquer le patronage du souverain ; car il n’y a -que ses protégés qui puissent se soustraire à la tyrannie des subalternes.

Le théâtre de Burbadge était lé plus beau et le mieux bàtr de Londres, ce qui ne veut pas dire qu’il eût satisfait des spectateurs modernes. On sait généralement, sans qu’il soit utile d’entrer à ce sujet dans de longs détails, quelle était alors la simplicité de l’édifice et la pauvreté de la mise en scène. Les spectateurs du parterre se tenaient debout dans un vaste espace découvert, en face duquel jouaient les acteurs, souvent gênés et embarrassés par la foule des geulilshunmies qui se pressaient

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JEUNESSE DE SHAESPEARE.

sur les planches, entre eux et le public. Le son des trompettes et un drapeau déployé annonçaient le commencement de la représentation qui axait lieu tous les jours à trois heures de l’après-midi. Dix musiciens italiens jouaient une ouverture et aussitôt apparaissait le prologue, personnage vêtu de noir. Un simple écriteau indiquait le lieu de la scène. Ce procédé sommaire dispensait les auteurs de songer à l’unité de lieu. Dans les entr’ actes, et avant que le rideau fût levé, les gens du peuple fumaient, buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Souvent même ils engageaient, avec les gentilshommes assis commodément en avant de la scène, des dialogues bi’uyants qui se terminaient généralement par une pluie de projectiles lancés du parterre. Pour leur faire prendre patience, on leur envoyait un chanteur ou un boufl'on qui les amusait par ses lazzis et qui apostrophait les tapageurs sur un ton comique. La pièce ne se terminait guère sans une sorte de parade, dont un fou populaire faisait les frais en dansant avec un tambour de basque.

La grossièreté des décorations répondait à celle de l'édifice. Pour les tragédies, on se bornait à tendre le théâtre en noir. Une charpente en bois, placée au fond de la scène, représentait à volonté une fenêtre, un toit, un balcon, une tour ou une montagne. Comment s’ é- « tonner qu’exigeant sur ce point tant de frais d’imagination de la part des spectateurs, on leur demandât en outre, comme un effort facile, de se transporter par la pensée d’un pays à l’autre, ou de franchir en idée l’espace de vingt ans ? Dans un passage célèbre et souvent cité, Philippe Sidncy, qui avait vu les magnificences de l’Italie, se plaignait de l’indigence des théâtres anglais.

SO ' SHAKSPEAns.

Shakspeare aussi sentait l’insut&sance des moyens matériels dont il disposait ; il eût voulu parler aux yeux par la pompe du spectacle. Il exprime, à plusieurs reprises, ses regrets dans les chœurs de Henri V: « Comment, dit-il au public, pouvons-nous représenter les champs de la France sur la scène ? Mettez-y de la bonne volonté. Supposez que dans ces murs sont renfermées deux puissantes monarchies aux prises. Quand nous parlons de chevaux de guerre, figurez-vous que vous les voyez piaffer et que vous les entendez hennir. Que votre pensée supplée à notre impuissance ' I » Plus bas il ajoute : « Avec quatre ou cinq fleurets émoussés et un vain simulacre de combat, nous allons déshonorer le nom glorieux d’Azincourt ’. »

Ne regrettons pas, comme le poète, qu’il n’ait pas eu à sa disposition plus de ressources. Il songeait, en écrivant ces lignes, au succès présent qui l’intéressait comme auteur et comme acteur. Mais ses œuvres n’eussent rien gagné à être entourées de tout le luxe de l’art moderne. L’effort que fit son esprit pour remplacer les effets matériels par la puissance des émotions profita à la beauté de ses conceptions. N’attendant aucun secours du dehors, il tira peut-être plus de lui-même qu’il ne l’aurait fait s’il avait pu compter sur l’illusion de la mise en scène. En voyant jouer ses pièces à Londres ou en Allemagne, j’ai souvent pensé que la multiplicité des décors et l’habileté du machiniste diminuaient, au lieu de l’augmenter, l’impression du spectacle. Je songeais à la simplicité du théâtre français où rien ne trouble le recueillement des spectateurs, et j’aurais voulu que pour

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