Titus Andronicuê, act.Y, sc
faut en convenir, avec beaucoup d’art. Il ne relie pas, par un lien étroit, les épisodes variés de l’action ; il la laisse se dérouler au hasard et sans plan déterminé. Le seul artifice qu’il emploie pour établir entre les différentes parties de l’œuvre des transitions nécessaires, c’est de faire intervenir, au commencement de chaque acte, Gower lui-même, le traducteur du roman, qui explique au public les événements accomplis et ceux qui vont se passer. Néanmoins, au roilicu de ces imperfections, la main d’un maître se fait déjà sentir par quelques touches délicates, par des traits de pathétique et par un certain nombre de réflexioBS profondes jetées çà et là sur la destinée humaine.
Le caractère du héros principal, bien supérieur aux grossières ébauches de Titus Andronicus, se compose de nuances finement indiquées. C’est un prince vertueux, plein de sentiments généreux, mais naturellement mélancolique et dont le malheur éprouve jusqu’au dénoûment'la vive sensibilité. Il sait exprimer et analyser ses souffrances , tandis que les personnages tout d’une pièce des drames antérieurs’ ne saisissent que la surface des événements et ne semblent éprouver que des sensations. Il aime, il connaît les joies du mariage et celles de la paternité, mais c’est pour les perdre bientôt après les avoir connues et pour ne les retrouver qu’à la fin du dernier acte. Ces alternatives de bonheur court et ^^f et de chagrins durables, qui poussent l’homme à se défier du sort, révèlent déjà dans l’auteur de Périclès un observateur pénétrant du cœur humain.
C’est aussi une heureuse conception, qui annonce de loin Desdémone et Cordélie, que cette pure physionomie de Marina , née sur les flots , séparée de ses pa-
rents, exposée à tous les outrages et fidèle uéanmoios, dans son abaissement, à la dignité de sa race et au sang dont elle sort. La scène où elle est reconnue par son père remue l’âme sans fracas par la peinture vraie des émotions de l’amour pateniel et de la piété filiale. Mais, quand on laisse de côté ces deux caractères, on est frappé de l’inexpérience avec laquelle la pièce est conduite, des invraisemblances inutiles qui y sont accumulées et de l’importance qu’y prennent des événements romanesques aux dépens de l’action dramatique.
Il n’y a encore là que des traits de talent, mais point 9’ensemble : deux ou trois belles scènes éparses au milieu d’un mauvais drame.
Dans les trois parties de Henri VI, le poète est soutenu par le sujet, par l’intérêt qu’inspire toujours la vérité historique et par le prestige des souvenus nationaux. La poésie dramatique en Angleterre puisa à la source la plus féconde lorsqu’elle sortit de la fiction pour peindre l’histoire.* Elle trouvait là tous les éléments d’un succès populaire, en même- temps qu’une limite imposée à la fantaisie qui l’égarait trop souvent. La réalité offrait à l’imagination un fond solide qui la fixait. C’est ce que montra le premier Marlowe lorsqu’il mit en drame
le règne d’Edouard II. Malgré les imperfections de son œuvre, il réussit plus facilement à intéresser le public par la peinture des événements réels qu’il ne l’aurait fait par une conception romanesque, et il atteignit le pathétique par le simple tableau d’une grande infortune. Shakspeare, qui l’imita en plus d’un point, ne s’éleva pas
SHAKSPBARE.
beaucoup au-dessus de lui dans la première partie de Henri VJ. La supériorité des deux autres parties sur celle-ci peut servir, mieux qu’aucune autre production, à mesurer le progrès de la pensée du poète et l’élévation croissante de son génie. Au début de la trilogie, il accumule les erreurs chronologiques et historiques, les invraisemblances et les hors-d’œuvre. Il invente des épisodes malheureux, tels que celui de la comtesse d’Auvergne et de la prise de Rouen. Il marche au hasard, et il promène ses héros d’un bout de la France à l’autre, sans s’occuper de rattacher leurs actions à des motifs déterminés et de les grouper autour d’un centre commun.
Ce qui domine au milieu de cette confusion, c’est un patriotisme aveugle et intolérant. La gloire des Anglais y est portée aux nues, tandis que leurs adversaires y sont exposés au mépris ou ridiculisés. Shakspeare ne conserve même pas à la nation française cette courtoisie chevaleresque que l’opinion ne lui a jamais contestée en Europe, et il prête à la noblesse qui entoure le Dauphin des sentiments aussi bas et un langage aussi vil que ceux de la dernière populace. « Mutilons les cadavres, » fait-il dire à Dunois, après un combat où les Français sont restés maîtres du champ de bataille, comme si un vrai chevalier eût pu songer à se venger des moris.
Néanmoins tout n’est pas mauvais dans la première partie de Henri VJ; quelques éclairs de génie y brillent par intervalles. On en connaît surtout la scène où Talbot et son lils, attaqués par des forces supérieures , veulent inutilement se sauverTun l’autre, et, après un ‘débat héroïque, se décident à mourir ensemble. Il faut la citer en entier, parce qu’elle est la première révélation du génie tragique de Shakspeare. .
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TALBOT
O jeune lord Talbot I jet’aTais envoyé chercher pour te servir de maître dans l’art de la guerre, afin que le nom de Talbot pût revivre en toi, alors que Tâge, ayant tari la sève dans mes membres caducs et débiles, aurait porté ton père dans son oisif fauteuil. Mais, 6 destinée fatale et cruelle ! tu n’es venu que pour être la proie de la mort, la proie d’un péril terrible et inévitable. Va, mon fils, monte le plus agile de mes chevaux, et je t’enseignerai le moyen d’échapper par une fuite soudaine; allons, ne diffère plus et pars.
JOUN TALBOT.
J’ai nom Talbot, je suis votre fils, et vous voulez que je fuie? Oh! si vous aimez ma mère, ne déshonorez pas son nom sans tache en faisant de moi un bâtard et un misérable. Le monde dira : 11 n’est pas le sang de Talbot, celui qui a fui lâchement quand le noble Talbot tenait bon.
TALBOT
Fuis, pour venger ma mort si je suis tué.
JOHN
Pour qui fuit ainsi, il n’y a plus de retour.
TALBOT
Si nous restons tous deux , notre mort à tous deux est certaine.
JOHN
Eh bien I que ce soit moi qui reste, et vous, mon père, fuyez. Votre mort est une grande perte; grand doit être aussi le soin que vous prendrez de vivre. Mon mérite est inconnu, et ou ne perd rien en moi. Les Français se glorifieront peu de ma mort, ils se glorifieront beaucoup de la vôtre ; avec vous meurent toutes nos espérances. La fuite ne peut ternir la gloire que vous avez conquise ; mais elle ternirait la mienne, à moi qui n’ai fait aucun exploit. Tout le monde jurera que vous n'avez fui que pour mieux vaincre; mais moi, si je cède, on dira que c’est par peur. On désespérera de me voir jamais tenir tête au péril, si dès la première heure je recule et je fuis. Ici, à genoux, je demande la mort, plutôt qu’une vie conseiTée au prix de l’infamie.
SHARSPEARE.
TALBOT
Tu veux donc qu’une môme tombe ensevelisse toutes les espérances de ta mère ?
JOHN
Oui, plutôt que de déshonorer les flancs qui m’ont porté l
TALBOT
Si tu veux que je te bénisse, je t’ordonne de partir.
JOHN. ' -
Oui, pour combattre l’ennemi, mais non pour fuir.
TALBOT
En toi tu peux sauver une partie de ton père.
JOHN
Ce ne serait qu’une partie déshonorée.
TALBOT
Tu n’as jamais eu de réputation, tu ne peux pas la perdre.
JOHN
J’ai la vôtre : la flétrirai-je par la fuite?
TALBOT
L’ordre de ton père te purifiera de cette souillure.
JOHN
Vous ne pourrez pas porter témoignage pour moi quand vous serez mort. Si la mort est si certaine, fuyons tous deux.
TALBOT
Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir I Jamais une telle honte ne souillera ma vieillesse.
JOHN
Et ma jeunesse sera-t-elle coupable d’une telle faute ?... On ne pourra pas plus me séparer de vous que vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Restez, partez, faites ce que Vous voudrez; je fei'di comme vous : car je ne veux pas vivre si mon père meurt.
TALBOT
Eh bien! reçois ici mes adieux, ô mon noble enfant dont la vie doit s’éteindre cette après-midi! Viens, vivons ou mourons à côté l’un de l’autre ; et que nos âmes s’envolent ensemble de la France vers le ciel ' î