First part of king Henry VI, aci. iv, 6C. 5. .
Si la première partie de ffènri VI est d’üH poète inexpérimenté, cette scène est déjàniHih grand poète. Il n’y a rien dans' X Edouard II de Marlowe qui y soit comparable.
Nous ne pouvons nous attendre à trouver Shakspeare impartial pour Jeanne d’Ârc, qui a fait tant de mal aux Anglais; il partage à ce sujet les préjugés de ses compatriotes, et il la représente comme une sorcière qui évoque les esprits infernaux. L’orgueilleuse Angleterre ne voulait pas avouer, en effet, qu’elle avait été vaincpe par une femme ; elle attribuait sa défaite à l’œuvre du démon, et ce fut là la grande question qui se débattit au procès de la Pucelle. Les juges tinrent à la condamner comme une magicienne qui n’avait dû son succès qu’à ses relations avec Satan. Cette conclusion sauvait l’honneur des armes anglaises. 11 fallait que le monde crût que le diable seul en avait triomphé. Le poète accepte cette croyance et la corrobore par les vices qu’il prête à la vierge lorraine. C’était la cbnséquence du même parti pris. Jeanne d’Arc, pour avoir fait im pacte avec l’esprit du mal, devait être criminelle; car les êtres vertueux n’ont point de commerce avec l’enfer. Aussi, malgré la pureté de sa vie, lui trouva-t-on des crimes. Shakspeare suppose qu’elle renie son père, parce qu’elle prétend descende d’une noble race, et il met dans sa bouche l’aveu de la faute dont elle avait le plus horreur, en lui faisant dire qu’elle a aimé le roi, le duc d’Alençon et Dunois. Et cependant, à travers ces grossières erreurs, la vérité se fait jour aux yeux d’un grand esprit. On trouverait, dans plus d’un passage de Henri VI, des témoignages de la sympathie involontaire qu’éprouve le poète pour l’héroïque jeune fille qui a sauvé la France. 11 comprend du moins le caractère
populaire de sa mission, il exprime avec force l’enthousiasme qu’elle inspire dans sa patrie, il voit en elle la personnification d’un peuple armé pour son indépendance, et, dans la scène où elle réconcilie le duc de Bourgogne et le Dauphin , il élève son langage jusqu’aux plus nobles accents du patriotisme. Quand Schiller a remis Jeanne d’Arc au tliéâtre, il avait lu le drame de Shakspearc, et il en a tiré une de ses conceptions les plus heureuses.
On croit que la première partie de Henri VJ n’a été rattachée aux deux autres qu’après coup, et que tout ce qui concerne les projets du duc d’York y a été ajouté pour établir une transition entre les deux premières pièces de la trilogie. En effet, le sujet se transforme. Après avoir raconté, dans la première pièce, la guerre de la France et de l’Angleterre, le poète, dans les deux dernières, concentre tout l’intérêt sur la lutte des maisons d’York et de Lancastre. Il ne travaille point encore sur un fonds qui lui appartienne; il ne fait que remanier deux pièces de Robert Greene, dont le texte a été récemment publié parla Société shakspearienne. En même temps il suit de près les chroniques de Hall et de Holinshcd. L’œuvre de Robert Greene renferme déjà plusieurs scènes intéressantes, telles que la peinture populaire de la révolte de Jack Cade, et surtout le tableau très-pathétique de la défaite et de la mort du duc d’York. Les chroniqueurs eux-mêmes fournissent à Shakspeare des situations dramatiques et des cadres tout faits. C’est de leurs récits qu’il tire, presque sans aucun changement, la prophétie dellenri VI sur Richmond, le meurtre du jeune Rutland et les réponses hardies du prince de Galles à ses vainqueurs.
JEUNESSE DE SHARSPEABE.
Mais ce qui lui appartient en propre, c’est le développement des éaractères. Il anime ces puissantes figures dont l’histoire ne lui offre que les traits décolorés; il en diversifie l’expression et, sans s’écarter ni de la vérité dans ce qu’il emprunte aux sources, ni de la vraisemblance daiis ce qu’il invente, il recompose l’image, à la fois poétique et réelle, d’une époque évanouie. Il fait passer devant nos yeux une série de portraits vigoureusement tracés. C’est d’abord le protecteur du royaume pendant la minorité de Ilenri VI, le duc Eomphroy de Gloster, loyal serviteur de son l’oi, plein de courage et de clairvoyance politique contre les ennemis du dehors, mais trop confiant dans la droiture de ses intentions pour se mettre en garde contre les périls du dedans, ou trop honnête pour se servir, quand il ne s’agit que de sa défense personnelle, du pouvoir publie dont il est armé. C’est Suffqlk, favori de la reine Marguerite, personnage dissimulé et violent, assassin du protecteur, et puni aussitôt de son crime par l’exil et par la mort. C’est le cardinal Winchester, prélat ambitieux qui, comme cela est arrivé trop souvent dans l’histoire, invoque, pour accomplir ses desseins, l’inipunité que leur caractère sacré assure aux dignitaires de l’Église. S’il échappe à la justice humaine par son rang, il n’échappe point aux remords qui assiègent le criminel à sa dernière heure. Dans une scène très-forte, le poète nous fait assister à la punition morale que lui inflige le souvenir de ses crimes :
LE ROI HENRI, WARWICK, LE CARDINAL dans son lit.