King John, act. iv, sc
5HAKSPEARE.
dans les replis les plus profonds de Vâme, et va chercher la sensibilité qui s’y cache. « Ltes-yous malade, Hubert? s’écrie l’enfant. Je vous trouve pâle aujourd’hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, pour avoir l’occasion de passer la nuit auprès de vous et de vous soigner. Assurément, je vous aime plus que vuus, ne m’aimez. » Que répondre à cette démonstration d’attachement, et comment passer, de ces rapports tendres, à un acte de cruauté envers celui dont ou s(‘ sent aimé ? Aussi les larmes inondent-elles le visage d’Hubert, et sa résolution est-elle sur le point de 1 abandonner. Cependant il fait un violent effort sur lui-même, il essuie ses yeux et, pour en finir tout d’un coup, il appelle les aides qui doivent remplir avec lui l’office de bourreau. Ce n’est qu’en s’interdisant toute réflexion, toute parole, et èn empêchant Arthur lui-même de parler, qu’il peut espérer s’étourdir, pendant quelques instants, et atteindre son but.
' Mais il se trouve en face d’un être plein de vie, qui se défend avec l’énergie de la jeunesse, qui ne veut pas se laisser mutiler sans résistance ét qui parle. Comment résister à l’appel pathétique que l’enfant adresse au meurtrier ? On a moins conscience du mal que l on fait, quand on n’entend pas les cris de la victime. Si celle-ci peut crier et que le son de sa voix vous soit connu et cher, vous n’avez pas la force de la frapper. C est ce qui arrive ici. Arthur n’est pas bâillonné; il parle, et il est sauvé. Quoi qu’il dise d’ailleurs, il doit être touchant, car il est menacé, d’un supplice dont la seule pensée fait frémir.
L’appareil de la scène, les fers rougis au feu qu’apportent les valets de bourreau, les figures sinistres de
DAAMES HISTORIQUES.
ceux-ci et les angoisses de l’enfant communiquent au spectateur ou au lecteur une partie de l'émotion que ressent Hubert lui-même. « 'O ciell s’écrie Arthur, en s’adressant à' son geôlier, que n’avez-vous dans vos yeux un atome, un grain de poussière, un cheveu égaré, car il suffit d’un rien pour endolorir cet organe précieux ! Alors, sentant combien il faut peu de chose pour causer, en’cet endroit, une cuisante douleur, votre cruel dessein vous paraîtrait horrible ' I » Hubert est vaincu, et qui ne le serait à sa place ? L’art du poète est d’avoir peint ici la réalité, et de s’être si bien identifié avec chacun de scs personnages qu’on croit les entendre. Il prend tour à tour l’accent effrayé et enfantin d’Arthur, et le ton brusque, mais mal assuré du geôlier. C’est l’imitation de la nature, non pas sans doute telle que l’a vue Shakspeare, mais telle que la conçoit, en se représentant un fait historique, une imagination émue.
Il avait pu, du reste, mettre dans le Roi Jean quelque chose de ses sentiments personnels; car il avait perdu un fils en 1596, et le rôle d’Arthur n’est peut-être qu’un souvenir de la douleur que lui avait causée cette mort.
Il y a, dans les drames historiques de Shakspeare, un personnage multiple qui paraît de loin en loin, qui n’est pas prodigué sur la scène, mais qui, présent ou absent, influe puissamment sur les événements et en demeure, même quand il reste invisible, un des principaux acteurs,