‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 15 sur 46 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

(Une chambre dans la maison de Corambis. )

Entrent LÉARTES et OPHÉLIA.

LÉARTES

Mes bagages sont embarqués; il faut que j'aille à bord. Mais, avant que je parte, réfléchis bien à ce que je te dis. Je vois que le prince Hamlet te fait des démonstrations d'amour. Prends garde, Ophélia; ne

HAMLET. 165

te fie pas à ses serments : peut-être aujourd'hui t'aime-t-il, et sa langue parle-t-elle du cœur; mais pourtant fais attention, ma sœur. La vierge la plus chiche est assez prodigue si elle démasque sa beauté pour la lune; la vertu même n'échappe pas aux calomnieuses pensées. Crois-moi, Ophélia, tiens- toi hors de portée, de peur qu'il ne jette à bas ton honneur et ta réputation.

OPHÉLIA

Frère, je vous ai prêté une oreille attentive, et je suis bien résolue à garder ferme mon honneur. Mais, mon cher frère, ne faites pas comme ce sophiste retors qui enseigne le sentier et le plus court chemin du ciel, tandis que lui-même, insouciant libertin, satisfait pleinement les appétits de son cœur, sans se soucier beaucoup que son honneur périsse.

LÉARTES

iNon, n'aie pas peur de cela, ma chère Ophélia. Voici mon père. L'occasion sourit à de seconds

adieux. (Entre Corambis.)

CORAMBIS

Encore ici, Léartes? A bord! à bord! Quelle honte! Le vent est assis sur l'épaule de votre voile, et l'on vous attend.Voici ma bénédiction. Et puis ces quelques préceptes pour ta mémoire : Sois familier,

166 SHAKSFEARE.

juais nullement vulgaire; quand tu as adopté et éprouvé un ami, Y^uxrocfae-le à ton âme avec ud anneau d'acier^ mais ne durcis pas ta main au contact de chaque nouveau camarade frais éclos. Gardetoi d'entrer dans une querelle, mais une fois dedans, comporte-toi de manière que l'adversaire se garde de toi. Que ton vêtement soit aus^ coûteux que ta bourse te le permet, sans être de mode excentrique; car le vêtement révèle souvent Tbomme. Et, en France, les gens de qualité et du meilleur rang ont sous ce rapport le goût le plus exquis et le plus digne. Avant tout, sois loyal envers toi-même; et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal envers personne. Adieu. Que ma bénédiction soit avec toi.

LÉARTES

Je prends humblement congé de vous. Adieu, Ophélia, et souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit. (n sort.)

OPHÉLIA

Tout est fermé dans mon cœur, et vous en gai-derez vous-même la clef.

GORAMBIS.

Que vous a-t-fl dit, Ophélia?

OPHÉLIA

Quekjue chose touchant le seigneur Hamiet.

HAMLET. 107

C0RA3IBIS

Bonne idée, pardieul On m'a donné à entendi^e que vous aviez été trop prodigue de votre virginale présence envers le prince Hamlet. S'il en est ainsi, et Ton me Ta confié par voie de précaution, je dois vous dire que vous ne comprenez pas bien vousmême ce qui sied à mon honneur et à votre renom.

OPHÉLIA

Monseigneur, il m'a fait maitites offres de son amour.

CORAMBIS

Des offres! oui, oui, vous pouvez appeler cela des offres.

OPHÉLIA

Et avec des serments si sérieux!

CORAMBIS

Pièges à attraper des grues. Quoi ! ne saîs-je pas, alors que le sang brûle, avec quelle prodigalité Tâme prête des serments à la langue? Bref, soyez plus avare de votre virginale présence, ou en vous donnant ainsi, vous me donnerez pour un niais.

OPHÉLIA

Je vous obéirai, monseigneur, de tout mon possible.

168 SHAKSPEARK.

CORAMBIS

Opbélia, ne recevez plus ses lettres, car les lignes d'un amant sont un filet pour attraper le cœur. Refusez les présents, autant de clefs pour ouvrir la chasteté du désir. Rentrez, Ophélia I

OPHÉLIA

Je rentre, monseigneur.

HAMLET sur la scène avec les DEUX SOLDATS qui lui montrent le fantôme de son père.

Regardez, monseigneur, le voilà!

HAMLET

Anges, ministres de grâce, défendez-nous! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné, que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de Tenfer, que tes intentions soient peiTerses ou charitables, tu te présentes sous une forme si provoquante, que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois. Ohl réponds-moi! ne me laisse

HAMLET. iG9

pas déchirer par le doute; mais dis-moi pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré leur suaire; pourquoi le sépulcre où nous t'avons vu enterré en paix a desserré ses lourdes mâchoires de marbre pour te rejeter dans ce monde. Que signifie ceci? Pourquoi toi, corps mort, viens-tu, tout couvert d'acier, revoir ainsi les clairs de lune et rendre effrayante la nuit? Et nous, bouffons de la nature, pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes? Dis, parle, pourquoi? que veut dire cela?

HORATIO

Il vous fait signe, comme s'il avait quelque chose à vous communiquer, à vous seul.

MARCELLUS

Voyez avec quel geste courtois il vous appelle vers i un lieu plus écarté. Mais n'allez pas avec lui.

HORATIO

Non, gardez-vous-en bien.

IIAMLET.

11 ne veut pas parler ici; alors, je veux le suivre.

HORATIO

Eh quoi! monseigneur, s'il allait vous attirer vers

les flots ou sur la àffie effrayante de ce rocher qui s'avance au-dessus de sa base dans la mer, et là prendre quelque autre forme horrible pour détruire en vous la souveridneté de la raison et vous jeter en démence ? Songez-y.

HAMLET

Il m'appelle encore... Va, je te suis,

MARCÉLLUS.

Vous n'irez pas, monseigneur.

HAMLET

Pourquoi? Qu'ai-je à craindre? Je n'estime pas ma vie au prix d'une épingle. Et, quant à mon âme, que peut-il lui faire, puisqu'elle est immortelle comme lui-même? Va, je te suis.

Monseigneur, soyez raisonnable; vous n'irez pas.

HAMLET

Ma fatalité me hêle et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen. Il m'appelle encore... Lâchez-moi, messieurs. Par le ciel, je ferai un spectre de qui m'arrêtera! Arrière, vous dis-je!... Marche, je te suis.

HAMLET. 171

HORATIO. -

L'imagination le rend furieux.

MARGELLU5.

• Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark.

HORATIO

Allons sur ses pas. A quelle issue aboutira ceci?

MARCELLUS

Suivons-le; il n'est pas prudent de lui obéir à ce

point. (Ils sortent.)

S<]ÈJSE V.

( Ume autre paxiie de la plate^fonne. )

Entrent LE SPECTRE et HAMLET.

HAMLET

Je n'irai pas plus loin; où veux-tu me conduire ?

LE SPECTRE

Écoute-moi bien.

HAMLET

J'écoute.

LE SPECTRE

Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un temps à errer la nuit, et, tout le jour, à être enfermé dans un feu ardent jusqu'à ce que la flamme m*ait purgé des crimes noirs commis aux jours de ma vie mortelle.

HAMLET

Hélas ! pauvre ombre !

LE SPECTRE

Ne me plains pas; mais à mes révélations prête une oreille attentive. S'il ne m'était pas interdit de dire les secrets de ma prison, je ferais un récit dont le moindre mot labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, ferait sortir de leur sphère tes yeux comme deux étoiles, déferait le nœud de tes boucles tressées, et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête comme des piquants sur un porc-épic furieux. Mais ces descriptions ne sont pas faites pour des oreilles de chair et de sang. Hamlet, si tu as jamais aimé ton tendre père...

HAMLET

ODieuI

LE SPECTRE

Venge-le d'un meurtre horrible et monstrueux I

HAHLET.

D'un meurtre !

LE SPECTRE

Oui, d'un meurtre horrible au plus haut degré ; le moindre est bien coupable, mais celui-ci fut le plus horrible, le plus bestial, le plus monstrueux.

HAMLET

Fais-le-moi vite connaître, pour qu'avec des ailes rapides comme l'idée ou la pensée du but je vole à la vengeance.

LE SPECTRE

Tu es prêt, je le vois. Sinon, tu serais plus inerte que la ronce qui s'engraisse et pourrit à Taise sur la rive du Léthé. Soyons bref. On a fait croire que, tandis que je dormais dans mon jardin, un serpent m'avait piqué. Ainsi, toutes les oreilles du Danemark ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. Mais sache-le, toi, noble jeune homme, celui qui a mordu le cœur de ton père porte aujourd'hui sa couronne.

■ AMLET.

Oh I mon âme prophétique I mon oncle! mon onde !

LE SPECTRE

Oui, lui. Ce misérable incestueux a, par des dons, entraîné à ses désirs (oh I maudits soient les désirs et les dons qui ont le pouvoir de séduire ainsi ! ) entraîné ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence. Mais, ainsi que la vertu reste toujours inébranlable, même quand le vice la courtise sous une forme céleste, de même la luxure, bien qu'accouplée à un ange rayonnant, aura beau s'assouvir sur un lit divin, elle n'aura pour proie que l'immondice. Mais doucement, il me semble que je respire la brise du matin. Abrégeons. Je dormais dans mon jardin, selon mon habitude constante, dans l'après-midi. A cette heure de pleine sécurité, ton oncle vint près de moi avec une fiole pleine du jus de la jusquiame, et me versa dans le creux de l'oreille la liqueur lépreuse. L'effet en est funeste pour le sang de l'homme : rapide comme le vif-argent, elle s'élance à travers les portes et les allées naturelles du corps, et fait tourner le sang le plus limpide et le plus pur, comme une goutte d'acide fait du lait. Ainsi, .elle couvrit partout de lèpre la surface lisse de mon corps.Yoilà comment, dans mon sommeil, la main d'un frëre m'ôta à la fois couronne, reine, existence, dignité, sans que je me fusse mis en règle. J'ai été envoyé dans mon tom-

UAMLET. 175

beau, ayant tous mes comptes et tous mes péchés sur ma tête. Oh ! horrible ! bien horrU^ !

HAMLET

Dieu!

LE 6P£GTB£.

Si tu n'es pas dénaturé , ne supporte pas cela : mais quoi que tu fasses, que ton cœur ne complote rien contre ta mère. Abandonne-la au ciel et au poids que sa conscience porte I II faut que je parte ! Le ver luisant annonce que le matin est proche, et commence à pâlir ses feux impuissants. Hamlet, adieu , adieu, adieu! souviens-toi de moi.

« Maudite fatalité ! » s'écrie Hamlet, après avoir fait jurer le silence à Marcellus et Horatio, « maudite fatalité ! est-il possible que je sois né pour tout remettre en ordre ! »

La scène sixième n'est qu'un récit élégiaque touchant, dans lequel Ophélia raconte en gémissant à son père la rencontre qu'elle a faite d'Hamlet, devenu comme un insensé.

OPHELIA

jeune prince Hamlet, fleur unique du Danemark ! le voilà dépouillé de tous ses biens! Le joyau qui ornait le plus sa physionomie est voie, emporté I Sa

raison enlevée! Il m'a trouvée me promenant toute seule dans la galerie ; il est venu à moi , le regard égaré, les jarretières traînant, les souliers dénoués, et il a si fermement fixé ses yeux sur mon visage qu'ils semblaient avoir juré que ce fût là leur objet suprême. Il est resté ainsi quelque temps, puis il m'a saisie par le poignet, et il m'a serré le pouls jusqu'au moment où, avec un soupir, il a lâché prise; et il s'est éloigné silencieux comme le milieu de la nuit. Quand il s'en est allé, ses yeux étaient toujours sur moi; car il regardait par-dessus son épaule, et semblait trouver le chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l'aide de ses yeux, et il m'a quittée.

Remarquez combien ce rôle en apparence inutile d'Ophélia est admirablement inventé pour mêler le pathétique de la pitié à l'horreur de la vengeance !

Le père d'Ophélia déclare au roi qu'Hamlet est fou, et il lui propose de le rendre témoin de sa folie en le lui montrant tête-à-tête avec sa fille. Le roi accepte et se cache. Ophélia, un livre à la main, se promène dans une galerie du palais. Hamlet la rencontre et lui tient un langage en apparence insensé , mais dont chaque strophe finit par ce mot cruel : Va dans un couvent ! Il répète sept fois cette absurdité apparente à sa maîtresse éplorée. On voit que sous ces paroles il couve une allusion vengeresse contre la demi-complicité de sa mère. Mais Ophélia ne peut le comprendre et tombe dans le désespoir.

HAMLEï. 177

« Oh! malheur sur moi, » dit-elle, « avoir vu ce que j'ai vu et voir ce que je vois ! »

Puis entre en scène une troupe de comédiens

qu'on a fiait venir pour rasséréner son esprit. Ici le

drame dégénère en comique; il est plein d'allusions

*^ouffonnes à une troupe de comédiens enfants dont

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