C2 SHAKSPEARE
LAD Y MONTAGUE, femme de Montague.
LADY CAPULET, femme de Capulet.
JULIETTE, fille de Capulet.
LA NOURRICE
CITOYENS DE VÉRONE; SEIGNEURS ET DAMES, PARENTS DES DEUX FAMILLES; MASQUES, GARDES, GUETTEURS DE NUIT, GENS DE SERVICE.
La scène êst tiuitôt à Vérone, tantôt à Mantoue,
Si on nous demande ce que fait là le clow?i ou le mauvais plaisant grotesque et facétieux si déplacé parmi ces personnages de sang et de larmes d'une tragédie, nous répondrons que c'est évidemment une concession du poëte à l'habitude ricaneuse du peuple qui fréquentait son théâtre, un os à ronger à son parterre qu'il méprisait lui-même, mais qu'il jetait par mépris à des spectateurs pressés de rire et de pleurer tout à la fois. Mais quoi qu'en aient dit, il y a vingt ans , les fanatiques exagérés du goût romantique et M. Hugo lui-même, le rire nuit aux larmes et les larmes nuisent au rire, le contraste est trop fort pour être dans la nature. Tout est harmonie dans le goût comme dans les impressions de l'homme. On ne trouve rien de pareil dans les drames sublimes de l'antiquité, parce que l'antiquité était plus près que nous de la nature. — Je m'étonne, disait Napoléon, homme très-antique, à Schiller et à Goethe, dans le salon de la duchesse de
^ Weimar, que des hommes de génie tels que vous, ' vous vous efforciez d'imiter en ceci Shakspeare et que vous ne compreniez pas , comme les anciens et comme les Français, que les genres tranchés sont la condition de l'art en tout genre, et que vouloir réunir dans la même pièce le comique de Molière et le tragique de Corneille, c'est les faire grimacer tous les deux. — Goethe et Schiller le sentaient bien; mais Shakspeare était alors le dieu de la scène, et les Allemands n'avaient d'aufre raison à donner que l'imitation, cette raison de ceux qui n'en ont paa d'autre.
ML
La première scène donne tout de suite au spectateur la situation de Vérone, divisée en factions contraires et en familles aristocratiques pour lesquelles ou contre lesquelles le peuple de Vérone prend parti à chaque occasion de rixe , malgré les efforts du prince-souverain de Vérone, Jean de la Scala, qui s'efforce d'éteindre ces vieux brandons de discorde sous la sévère autorité de son gouvernement absolu.
Deux groupes d'hommes du peuple se rencontrent dans la rue, les uns partisans des Capulet, les autres
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des Montague ; ils commencent par se regarder de mauvais œil et à se railler, puis ils se défient, puis ils se heurtent sans tirer les épées. Benvolio et Tybalt, deux jeunes nobles du parti des Capulet, entraînés par l'exemple, se jettent Tarme à la main contre les partisans des Montague; le combat s'engage ; mais les citoyens impartiaux et amis du bon ordre arrivent, des bâtons à la main, et tombent à la fois sur les deux partis pour les séparer au nom de la loi, du prince, de la paix publique. Le prince lui-môme sort de son palais et menace de sa colère le vieux Capulet et le vieux Montague accourus ^r la place au bruit de la rixe; ir emmène avec lui Montague et il assigne Capulet à venir te soir écouter sa sentence dans son palais.
(( Et où donc était mon Roméo? » demande lady Montague à Benvolio, l'ami de son fils, et qui la ramène à son palais? u Je suis bien aise qu'il n'ait pas été dans cette bagaiTe.
« — Madame, » lui répond Benvolio, d'un ton solennel et dans le rhythme poétique, « une heure avant que le soleil sacré perçât la vitre d'or de l'Orient, mon esprit agité m'a entraîné à sortir. Tout en marchant dans le bois de sycomores qui s'étend au couchant de la ville, j'sd vu votre fils qui s'y promenait àé]k ; mais à mon aspect , il s'est dérobé dans la profondeur du bois. Pour moi, jugeant de ses impressions par les miennes qui ne sont jamsds si absor-
bées que quand elles sont solitaires, j'ai suivi ma fantaisie sans troubler la sienne, j'ai évité celui qui m'évitait.
<( Connaissez-vous la cause de sa mélancolie? » lui dit la mère de Roméo.
(( — Non, » répond Benvolio, « il est aussi renfermé en lui-même que le bouton de fleur rongé par un ver jaloux , avant de' pouvoir épanouir à l'air ses pétales embaumés et offrir sa beauté aux regards du soleil ! »
Singulier langage lyrique et élégiaque qui contraste avec la sévérité rapide du dialogue tragique , et qui atteste l'empressement gauche et vaniteux de l'auteur à montrer en lui le poète descriptif au lieu du personnage concis et précis ; confusion des genres et promiscuité de goût dont les littératures naissantes offrent mille exemples , même dans les plus grands poètes; car c'est le grand poète qui fait la pièce, mais c'est le peuple qui fait le goût.
Roméo s'approche , et sa mère le laisse avec son ami , chargé de lui arracher son secret.
Le dialogue s'engage et Roméo confesse à.Benvolio.
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qu'il est' épei'dument épris d'une jeune beauté de Vérone, Rosaline, qui efface toutes les autres, mais qui reste insensible à ses feux.
« Amour! » s'écrie Roméo, plus semblable dans L9. langage de Sbakspeare au héros de Cervantes qu'à un jeune homme consumé d'un feu véritable, u ô tumultueux amour ! ô amoureuse haine ! ô tout créé de rien ! ô lourde légèreté 1 ô vanité sérieuse ! chaos informe de ravissantes visions ! plume de plomb ! lumineuse fumée ! feu glacé ! santé maladive! sommeil éveillé ! Yoilà l'amour que je sens, et je n'y sens pas l'amour. — L'amour, » continue -t-il, « est une fumée de soupirs, une flamme qui éclate aux yeux des amants, une mer qu'alimentent leurs larmes. Qu'est-ce encore? La. folie la plus raisonnable ! une douce amertume! une vivifiante fadeur! — Adieu, |
mon couân.
« Celle que j'aitae a le caractère de Diane ; armée d'une chasteté à toute épreuve, elle vit à l'abri de l'arc enfantin de l'amour; elle se dérobe au choc des regards provoquants; elle ferme son sein « à l'or qui séduirait une sainte ! n.
Cette déclaration amphigourique d'amour de Rotuéo pour une autre que Juliette a évidemment ici deux intentions dans l'iesprit du poêle : la- première , de montrer au spectateur le oaraetëre nié-
loncolique et passionné de Roméo ; la seconde, d'ex^ primer bientôt après la toute -puissance irrésistible et incalculable de la beauté encore inconnue de Juliette, puisqu'à son premier rayonnement elle efface tout ce faux amour d'imagination dans Roméo, comme la réalité efface Tombre, et ne laisse pas même Roméo se souvenir de son premier rêve, dès ■que Juliette a entrelui à ses yeux. Aussi bien que dans un drame spiritualiste moderne , l'unité de sentiment eût semblé préférable à cette inconsistance de passion; nous hésitons à la blâmer. Elle a, chez les nalures méridionales surtout, sa justification dans le caractère sensuel des passions du Midi. D'ailleurs, l'histoire la fournissait elle-même ainsi- au poète, lilissons donc sur cette, légère inconvenance qui est peut-êtce une beauté.. Et puis, la fatalité qui commence ainsi à se monti^er dans Bornéo et Juliette est une divinité iiiattendue et implacable qui va apparaître dans tout le sujet de la pièce , et qui apparaît d'autant plus dans l'entraînement de ces deux amants l'un vers l'autre, à première vue , que l'un des deux se croysût plus prémuni par un premier amour contre toute séduction des yeux et du cœur. Ainsi, ni l'innocence dans Juliette , ni l'amour antérieur dans Roméo n'y peuvent rien. Us se voient, et la fa^ité les jjstte dans les bras l'un de l'autre. Le couriist électrique qui de nos jours fait le tour du globe en qjuelqjues secondes aurait été inventé par la fatalité et ^ Sha^sj^enre dans cette rencontre du
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bal masqué, qui donne à deux regards la vitesse et la chaleur de deux coups de foudre.
Une courte scène épisodique entre un gentilhomme de Yérone, nommé Paris, et le vieux Capulet, qui lui offre sa fille en mariage ; un aparté du clown chargé de porter dans la ville les billets d'invitation au bal que les Capulet se proposent de donner, font avancer ici le drame et le compliquent.
Le clown rencontre Roméo et Benvolio, leur débite quelques facéties de son métier et leur dit qu'à moins qu ils ne soient des. Montagne ils peuvent venir boire et danser à la fête.
« J'irai masqué, » dit Roméo, « non pour jouir de la fêtp, mais pour voir l'objet de mon adoration. ))
Lady Capulet, mère de Juliette, et la nourrice de Juliette entrent en scène. Elles appellent Juliette , à qui sa mère fait confidence du mariage projeté par son père avec Paris. La nourrice appuie par les plus scandaleuses paroles les instances de lady Capulet.
On n'oserait pas répéter les grossières obscénités de la nourrice à l'innocente enfant.
La fête commence. Roméo, vêtu en pèlerin, y entre avec un groupe de cinq ou six masques qui badinent à la porte avec lui. Mercutio, un de ses amis et le poëte de la bande , leur raconte un rêve sur la reine Mab, la reine des fées, dont la grâce étudiée et maniérée a fait l'admiration de ce siècle au goût indécis et équivoque :