LES AMBASSADEURS
Le message que nous avons rapporté d'Angleterre, à quels princes le communiquerons-nous? événements inattendus ! Malheureux pays I
HORATIO
Prenez patience. Je montrerai au public entier le commencement de cette tragédie. Qu'un échafaud
soit dressé sur la place du marché, et que Télite du monde soit là pour entendre l'histoire la plus triste que jamais mortel ait pu raconter!
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Voilà Hamlely la tragédie de Shakspeare, qui fonda sa réputation à Fâge de vingt-deux ans.
Tous les caractères de son prodigieux génie y sont en g^rme, et il ne faut pas s'étonner de la vogue immense que le public anglais accorde à ce drame.
Premièrement, bien quun très -grand poète, Marlow, eût imité la légende allemande de Faust ^ rajeunie et complétée depuis, de nos jours, par Goethe, une tragédie anglaise d'une immense beauté, Hamlet^ était aussi neuve sur le théâtre de la Cité de Londres que les traditions de l'extrême nord de l'Europe.
Secondement, le drame d'Hamlet, bien que la légende française de Belleforest en eût, comme on l'a vu, fourni la première idée à Shakspeare, était entièrement inventé par l'auteur anglais. Trois grandes pensées, pensées bien profondes pour un si jeune homme , en composaient le fond :
Un roi secrètement criminel, criminel d'amour, criminel d'ambition, cachant son crime même à son épouse, et couvant sur son trône et dans son lit
usurpés le remords rongeur de son double attentat découvert à la fin par un beau-fils en démence.
La faiblesse d'une femme, d'une reine qui se donne par amour au meurtrier de son premier mari , sans savoir positivement et sans vouloir approfondir si son second mariage est innocent ou coupable; qui n'est retenue à la conscience que par cet amour naturel des mères pour leurs fils, et qui ne se résout qu'en mourant à déchirer le voile transparent qui lui dérobe encore le forfait auquel elle participe presque innocemment. Situation complexe, dramatique, doublement intéressante, qui laisse pendant toute la pièce flotter le cœur du spectateur de l'horreur à la pitié , sans que le cœur puisse jamais se reposer dans une aversion ou dans une miséricorde complète.
Enfin cette feinte folie d'Hamlet, caressé par le perfide assassin de son père, soupçonnant le crime qui l'en a privé, ne voulant pas avouer ses soupçons, de peur de se dévouer lui-même à la même mort ; instruit enfin par l'apparition vengeresse , n'avouant son secret qu'à quelques amis sûrs, continuant de feindre la folie pour tous les autres, et revenant, comme la vengeance divine, sur ses pas, pour subir la double fatalité de sa destinée , comme meurtrier du roi et comme victime !
Certes, voilà une tragédie tragique par ellemême et qui n'aurait pas besoin d'un poëte pour l'écrire ; il suffirait qu'un poëte l'eût conçue I
Mais ici c'est le même poète qui Ta conçue et c(ai l'a écrite; ajoutons : qui Ta jouée, car tous les biographes du temps s'accordent à dire que bien que Shakspeare fût un acteur médiocre , cependant il ne fut jamais égalé dans le rôle de ce fantôme d'Hamlet.
Et voyez quelle étonnante audace dans le rôle capital et fondamental de l'apparition surnaturelle de ce fantôme révélateur ! Qui aurait jamais pu connaître ce fatal secret ? L'apparition d'un fantôme en pareil cas était d'ailleurs parfaitement conforme aux idées et même aux croyances du temps. C'était le merveilleux théâtral tout autant que le merveilleux religieux, tant les spectateurs étaient convfiûncus d'avance de ces rapports presque quotidiens entre les deux mondes, le monde visible et le monde invisible.
Aussi voyez avec quelle infaillible confiance et avec quelle souveraine habileté le poète crédule luimême pose l'apparition au seuil même de son drame, et comme il en fait tout de suite hardiment le nœud de sa pièce qui attachera jusqu'à la dernière scène le spectateur. C'est le coup de génie ; c'est là qu'on reconnaît dès le premier pas l'inventeur.
HAMLET. 215
A Texception des deux ou trois scènes épisodiques dans lesquelles le poète, pour amuser son public et pour railler le théâtre d'enfants qui faisait courir Londres , sort de son sujet et donne des conseils critiques admirables à ses collègues, tout marche au but sans déviation ; c'est partout la reine perplexe entre l'innocence et la criminalité de son second mari , entre l'amour maternel pour Hamlet et la pitié pour ce malheureux enfant; entre les menaces et les tendresses de ce fils; entre l'amour et la haine du roi. C'est partout l'aversion de ce roi contre le fils de la reine, l'envie d'en être délivré, le désir de le rattacher à lui et l'impossibilité de lui inspirer des sentiments conformes à ses intérêts ; enfin c'est toujours Hamlet instruit à demi par le fantôme, cherchant la vérité tout entière, la découvra,nt dan^ le trouble du roi devant les comédiens qui lui jouent en face son propre crime, et se décidant, quoique à regret, à venger son père, en entraînant sa malheureuse mère dans une seconde trahison, jusqu'au moment où tous les fils de cette quadruple conspiration se confondent, se nouent et se dénouent dans une scène où l'espace et le jour manquent. Gonspi-