‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 26 sur 46 · Ô SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

Ô SHAKSPEARE

ration du roi avec Léartes pour tuer Hamlet ; conspiration de Léartes pour venger le meurtre aveugle de son père par Hamlet; conspiration d* Hamlet avec Horatio pour tuer le roi, et enfin conspiration delà reine contre son criminel époux et contre elle-même en buvant le poison préparé par son mari contre son fils; meurtre général où tout le monde meurt et a besoin de mourir, pour sortir de cette épouvantable situation I

Mais remarquez combien le poète est poëte, et combien il mêle de pitié à l'horrible dans ce chaos de crimes qui ne serait qu'une boucherie ignoble si une figure céleste et punie pour son innocence et pour son amour ne venait , comme un rayon de lune sur un charnier, répandre une lueur douce sur cet amas d'horreurs. Nous voulons parler d'Ophélia, de cette charmante enfant, sœur de Léartes , qui soupçonne que la folie d'Hamlet n'est pas incurable , peut-être pas même sincère , qui l'aime à tout risque, fou ou sage , qui espère toujours le ramener à la raison , et qui, lorsqu'elle en perd définitivement l'espérance, perd elle-même la raison , tombe dans le délire le plus touchant et meurt lentement ensevelie par l'eau du ruisseau, sous les branches des saules. Les ro-

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mances moitié sensées , moitié folles qu'elle soupire en mourant arrachent des larmes involontaires à tout l'auditoire. On y sent non pas l'accent déchirant du désespoir, mais un arrière-goût de la déception et de la douleur, quand elle a découvert que son arhant a tué derrière la tapisserie son vertueux père, et que, lors même qu'Hamlet recouvrerait la raison, elle ne pourrait jamais être à lui.

Qu'on remarque aussi combien ce jeune poète de vingt ans est instinctivement profond dans l'étude de la démence , et combien il en conçoit véritablement le langage en donnant à Ophélia des notes gaies et même erotiques, mêlées de quelques notes plaintives qui remontent au cœur pn ne sait pourquoi ; sublime inconséquence de la raison perdue qui retrouve par hasard sa douleur sur la route du souvenir égaré.

Enfin quel autre qu'un grand poëte naissant pouvait attendrir cet horrible tableau en y répandant ces teintes amoureuses et désolées commençant par la naïveté, continuant par la tendresse et finissant par le plus touchant suicide ?

Quant à la scène des paysans creusant la fosse d'Ophélia avec cette indifiêrence d'habitude qui joue

avec la monture quand la perle est brisée et évanouie, on peut dire que la scène est trop profondément creusée pour le théâtre grec, latin, espagnol, italien, français; mais pour le théâtre anglais elle est merveilleusement adaptée au génie pensif et philosophique de ce peuple. C'est Bossuet en action dans le dernier mépris des vanités humaines ; c'est Pascal jetant le dernier cri sur la misère des hommes; la dérision de la mort et du désespoir, la moquerie de soi-même donnée en spectacle à l'homme qui triomphe aujourd'hui, qui sera demain une relique de son propre néant ! On ne va pas plus loin dans le vide. Fouiller la terre jusque dans les replis du cimetière pour lui redemander la pourriture du cadavre qui fut hier un grand homme; dire le mot cruel, mais le mot juste sur ce qui rCa plus de nom dam aucune langue -^ mettre ce mot non pas sur la langue d'un prêtre ou d'un philosophe , mais sur les lèvres naïvement grossières d'un manœuvre; arracher la philosophie du cri de la nature ou de l'éclat de rire de l'indifiêrence : voilà, et surtout à vingt ans, le symptôme souverain du génie !

Ce fut la première apparition de Shakspeare.

Et la fameuse contemplation poétique et lyrique de ce grand homme dans la même pièce : to be or not to bcy être ou ne pas être^ voilà la question! Qui jamais s'éleva plus haut et descendit plus profond dans la pensée humaine? Cette contemplation n'estelle pas restée proverbe chez tous les peuples ?

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Shakspeare n'a-t-il pas donné là le mot au genre humain ? Que peut de plus un suprême poëte ?

Certes ni Eschyle, ni Corneille, ni Racine n'auraient écrit Hamlet sur le type du fils de l'ouvrier de Stratford-sur-Avon. On sent dans les premiers un art raffiné dans le plan et dans l'expression qui défie la critique et qui se produit devant l'élite des peuples assemblés, pour laisser* dans l'imagination des hommes des modèles immortels de la beauté des langues. C'est le beau ! c'est le Midi de l'Europe. . On sent dans le second l'improvisation brûlante et rapide de l'homme du Nord qui ignore ces raffinements mélodieux de la Grèce et de la France, et qui cherche au hasard dans les légendes de la mer Glaciale ou dans les nouvelles de l'Italie du moyen âge des sujets terribles ou touchants de drames pour plaire à son peuple encore enfant. Certes, la perfection de l'auteur anglais est moins grande en masse ; mais l'émotion de son drame monte par instants plus haut. Il y a loin de YAthalie de Racine à Roméo et Juliette y à Hamlet ou à Macbeth de Shakspeare ! il y a la distance de la perfection souveraine à la verve accidentelle. C'est moins beau, mais jc'est plus fort, et surtout c'est plus vrai.

La verve, ce mot mystérieux qui veut dire le génie en liberté, voilà le caractère de Shakspeare. Vous la sentez partout, elle vous éblouit, elle vous entraîne, elle vous arrache tantôt ces cris d'enthousiasme qui se perpétuent de génération en génération chez le peuple témoin de ces prodiges, tantôt ces rires sortis de la nature, qui mêlent plusieurs impressions à la fois dans l'âme humaine, au risque d'affaiblir l'impression tragique par le ^ contraste du rire et des pleurs, tantôt ces méditations philosophiques qui élèvent le spectateur de l'émotion spéciale à laquelle vous l'avez convié, jusqu'à cette émotion générale, impersonnelle, transcendante, qui fait de lui un contemplateur impartial du crime et de la vertu sur la scène du monde. Lequel est le plus beau de ces deux arts ? Osez le dire ; quant à moi, je ne l'ose pas. Si l'on me demande : Où trouvez-vous le plus d'art dans Racine ou dans Shakspeare? A coup sûr je vous répondrai dans Racine. Racine a su choisir, Shakspeare ne le sait pas. Mais où trouvez-vous le plus de nature ? Je réponds sans hésiter : dans Shakspeare.

Il ne faut donc pas comparer; il faut admirer des deux parts.

Les Grecs avaient raison de placer au-dessus de tout Eschyle, Sophocle, Euripide.

Les Français ont raison de ne placer personne audessus de Corneille et de Racine.

Les Anglais ont raison de préférer Shakspeare à

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tout ce qui a conçu et écrit le drame moderne avant et après lui.

Ce peuple indépendant était né pour admirer Shakspeare.

Ce poëte indépendant (peut-être par ignorance) était né pour charmer ce peuple.

Tout le monde a raison ; mais pour le reconnaître, il faut s'élever plus haut que les écoles classiques ou romantiques, et se placer aux points de vue divers des peuples policés et des peuples naissants : Tantique génie et le génie moderne.

Il faut considérer surtout dans l'écrivain de drame non la perfection seulement, mais l'abondance.

Or, sous ce rapport, la supériorité du poëte anglais est incontestable. Justesse, abondance, universalité sont les trois caractères de ce grand homme !

Ces deux génies, le génie tragique et le génie comique, s n'ont jamais été réunis dans le même homme avant Shakspeare. Ni Eschyle, ni Sophocle, ni Euripide dans l'antiquité grecque, ni Corneille, ni Racine dans la littérature française, n'ont été doués par la nature de ce double esprit qui dans le poëte tragique se plonge dans l'abîme des douleurs humaines pour arracher au cœur humain les derniers cris du désespoir, et qui observe avec une malicieuse attention les phénomènes du ridicule pour arracher le rire naïf et moqueur aux spectateurs de l'esprit humain. « Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, » disait à Varsovie, en se mo-

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quant de son désastre, le plus mémorable acteur du drame en action de nos grandes guerres. — Gela n'était pas vrai, ou du moins cela n'était vrai qu'aux yeux de la philosophie et de l'histoire. Mais en généi*al ces deux esprits s'excluent l'un l'autre dans ceux qui donnent au monde le spectacle de luimême. L'esprit qui contemple les grandes catastrophes et qui trouve du sang et des larmes dans cette contemplation est précisément le contraire de l'esprit analytique qui surprend les secrets du comique dans les caractères et qui en fait jaillir la comédie, cette dérision de l'homme par l'homme. Shakspeare seul, par la prodigieuse multiplicité de son aptitude à tout observer et à tout rendre, a pu créer de la même main le type d'Hamlet et le type aussi immortel de Falstaff, ce fanfaron de toutes les qualités qu'il afiecte et qu'il désavoue à l'instant où il les affecte, par la versatilité honteuse de son caractère. Aucune comédie ancienne ou moderne, sans en excepter Molière, l'artiste le plus parfait, quoique non le plus grand de notre littérature, n'a créé et mis en action un personnage aussi profondément co-. mique que Falstaff. Shakspeare n'aurait inventé que ce chef-d'œuvre qu'il lutterait avec Molière et qu'il ne lui serait pas inférieur. Mais l'homme qui a conçu la démence feinte d'Hamlet, la folie sincère et mortelle d'Ophélia, la passion de Roméo et de Juliette ne trouvant d'asile que dans le tombeau l'un de l'autre, et qui a écrit les grotesques excentricités de falstaff

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et les mille personnalités fantastiques de Galiban et de Cymbeline, dans ses féeries gaies, variées et poétiques, telles que les Commères de Windsor ^ la Tempête y le Songe d*une nuit d'été y cet homme, comme poète, c'est-à-dire comme inventeur y avait reçu du ciel en naissant toutes les clefs du cœur humain. Il le pétrissait à son gré de rires et de larmes. On ne peut assister sans stupeur au travail prodigieux de sa composition ; et ce n'était point chez lui indifférence, c'était un même amour également fécond pour ce qui caractérise l'homme, le sublime ou le ridicule également humains; la toute -puissance du génie qui embrasse l'homme tout entier, et qui, jouant de lui comme d'un instrument divers, s'élève après à une philosophie merveilleuse qui l'égale à Pascal après l'avoir égalé à Molière.

En considérant sous cet aspect Shakspeare, il est impossible d'accuser les Anglais de prévention nationale et de ne pas reconnaître que la providence des peuples leur a fait en lui le plus beau présent qu'elle puisse faire aux sociétés humaines : un poète pour illustrer leur nation !

Et pourquoi ce grand homme s'est-il emparé ainsi de tout ce peuple ? C'est qu'il n'était pas seu-

lement un faiseur de «drames , mais tout à la fois un souverain philosophe et un souverain poète.

Voyez ses livres de poésie pure , tels que ses sonnets dignes de Pétrarque et ses poëmes qui l'auraient égalé au Tasse, si la fortune adverse lui eût laissé le loisir de n'écrire qu'en vers rimes au lieu de le contraindre à écrire en prose ou en vers blancs , avec la précipitation que le public demandait à son génie.

Ajoutez à ce travail incessant les études tardives qu'il était obligé de faire pour trouver, soit dans Plutarque, ce résumé vivant de l'histoire antique, soit dans l'histoire de l'Angleterre, qu'il faisait revivre pour le peuple, soit enfin dans les légendes italiennes de son temps, des sujets de drames ou de tragédies propres à intéresser son public, sans compter les tragi-comédies, les féeries, les innombrables fantaisies de son imagination, telles que Macbeth^ Roméo y le roi Léar^ Hamlety Othello y Jules César y Cléopâtre^ le Songe dune nuit d'été^ la Tempête ^ Cymbeliney les Commères de Windsor ^ l'Histoire tragique de toute l'Angleterre , etc. Chacune de ces pièces sérieuses ou légères mériterait de nous

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une analyse qui nous découvrirait des beautés ineffables , si la rapidité de notre travail ne nous obligeait à les nommer seulement. Les nommer, c'est * rappeler à l'esprit autant de chefs-d'œuvre qui font des compositions de ce sublime esprit la bibliothèque de tout un peuple.

Revenons à sa vie ; elle fut pleine et courte ; elle n'obtint pas du ciel ces longues années qu'il accorda à Sophocle avec la toute-puissance de son génie qui ne pouvait mourir.

« Le poëte, dit M. Villemain, digne appréciateur des grands hommes, le poëte en s' éloignant de la jeunesse , en descendant la pente de cette vallée des ans dont parle Othello, ne perdait pas, au milieu de ses agitations de Londres, le souvenir de sa ville natale et de la jeune famille qu'il avait si souvent quittée.

« Chaque année, dit-on, et c'est un des rares détails donnés siir lui par ses contemporains, il allait, dans la belle saison , passer quelque temps à Stratford, près de sa femme, de ses enfants et de son vieux père. Il avait été rejoint par un de ses frères, que son exemple sans doute entraîna vers le théâtre.

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et qui n*est connu que par ces mots : Edmond Shakspearcy vomédien^ inscrit sur le registre mortuaire de l'église de Saint-Sauveur, dans la paroisse de Soutliwark, où William Shakspeare était logé.

« Le goût du poëte pour les beautés de la nature, son impression si vive des frais paysages de l'Angleterre, indiqueraient seuls qu'il devait chercher le repos des champs. On a supposé toutefois de son temps un autre motif à ses fréquents voyages; on a conté que , sur la route de son pays, il aimait à s'arrêter dans la ville d'Oxford, à l'auberge de la Couronne^ dont l'hôtesse, remarquable par l'élégance et la beauté, devint mère du poëte Davenant. Shakspeare , familier dans la maison , fut parrain de cet enfant, qui lui appartenait, dit-on, de plus près, et , qui, dans la suite, mit un singulier amour-propre à se vanter de cette descendance. On concevra mieux, d'après cela, le zèle du royaliste Davenant pour le républicain Milton : c'était sans doute à èes yeux une double dette de parenté poétique.

« Quoi qu'il en soit, il semble que des motifs plus sérieux conduisaient Shakspeare dans le comté de Warwick, et que, malgré les distractions de la vie comique, il eut de bonne heure cet esprit de retour qui lui fit quitter Londres à cinquante ans, pour se retirer dans sa ville natale et dans sa famille. On le voit, dès 1597, acquérir à Stratford une grande maison qu'il fit en partie rebâtir, en la nommant New- Place. En 1602, il achète, sur la paroisse de Strat-

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ford, un lot de cent sept acres de terre qui venait rejoindre sa maison. Plus tard, il prend, pour une somme assez forte, la moitié du bail des dîmes de la même paroisse. Il possédait en outre plusieurs petits domaines, vergers, jardins, non-seulement à Stratford, mais à Bushaxton et à Welcombe, villages du comté de Warwick. Selon toute apparence, il avait ainsi transporté dans son pays le produit de sa fortune théâtrale et des libéralités qu'il avait reçues de quelques grands de la cour, et surtout de lord Southampton. »

(( A trente-cinq ans j'aimais encore, » a dit Montesquieu. Shakspeare aima plus tard; et, dans ses sonnets, qui sont, à tout prendre, les seuls mémoires de sa vie, il se plaint de vieillir en se laissant tromper,

« Croyant faussement qu'elle me croit jeune , » dit-il, « bien qu'elle sache que les meilleurs de mes jours sont passés, j'ajoute foi naïvement à sa langue menteuse ; et des deux côtés on fausse la vérité. »

« Quand cinquante ans arrivèrent cependant, le poëte, dans toute la force de son génie, dit adieu à ces beautés qui lui cachaient son âge ; et, se dégageant de la direction du théâtre, il partit pour Stratford, où quelques années auparavant il était allé marier sa fille Suzanne , et avait planté dans le jardin de New-Place un mûrier longtemps célèbre. Selon

toute apparence, c'est dans Tannée 161 â que Shakspeare quitta ainsi tout à fait Londres; car, depuis lors, il n'est plus nommé comme propriétaire du Globe y et, cette année même, Fletcher donna sur ce théâtre sa comédie de la Dame dédaigneuse^ où le monologue d'Hamlet et les dernières paroles d'Ophélie sont malignement parodiés.

(( Shakspeare, rentré dans sa ville natale, auprès de sa femme, si longtemps et si souvent quittée, et de ses deux filles, semblait destiné à jouir' du repos dans une heureuse aisance : mais ce repos fut court ; et il en est resté encore moins de souvenirs que des autres années du poète. Il fut, dit-on seulement, bien accueilli des gentilshommes du voisinage, alla quelquefois à la taverne de Stratford, et fit une épigramme sur un de ses voisins, riche et vieux gentilhomme, fort de ses amis, mais un peu usurier. On voit encore , par les actes publics du temps, qu'il eut un procès avec la commune de Stratford pour une question de clôture, et qu'en 1616 il maria sa seconde fille Judith, qui avait passé trente ans. Cette même année, le 23 avril, jour anniversaire de sa naissance, Shakspeare mourut, à cinquante - deux ans révolus. Ce même jour, 23 avril 1616, expirait un autre moraliste inventeur, Cervantes, vieux et pauvre, et près de sa dernière heure implorant pour sa famille, par une lettre qu'il n'acheva pas, les aumônes de son protecteur, le comte de Lémos.

<( Shakspeare, quoique la mort paraisse l'avoir sur-

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pris, laissait un testament écrit de sa main « en parfaite santé de corps et d'esprit, » dit-il au commencement de cet acte daté du 25 mars 1616. Dans ce testament fait au nom de Dieu, il déclare d'abord qu'espérant et croyant avec certitude participer à la vie éternelle, par les seuls mérites de Jésus-Christ son sauveur, il confie son âme aux mains de Dieu son créateur, et son corps à la terre d'où il est formé; puis il dispose, en bon gentilhomme anglais, de son bien, assez considérable pour le temps. Après avoir complété la dot de sa fille Judith, fait divers legs d'argent et de meubles à sa sœur Jeanne, aux enfants de sa sœur et à quelques amis, donné dix livres sterling aux pauvres de Stratford, il laissa la grande part de ses biens, sa maison et toutes ses terres à sa fille aînée Suzanne, et, après elle, au fils aîné de Suzanne, puis aux héritiers mâles de ce fils ; puis, à leur défaut, au second fils mâle de Suzanne, et aux héritiers mâles de ce fils, renouvelant cette disposition conditionnelle jusqu'à sept fois; et, à défaut de tout héritier mâle, substituant ensuite lesdits biens à sa nièce Hall, au fils de cette nièce, et enfin à sa seconde fille Judith. Deux dispositions sont encore à remarquer dans cet acte; l'une est un souvenir de Shakspeare pour son ancienne profession de comédien, l'autre pour sa femme :

(( Je donne et lègue, dit-il, à mes camarades John Heminge, Richard Burbage et Henri Condell, trente-

six schellings pour leur acheter des bagues; » et plus bas : u Je donne à ma femme mon meilleur lit de couleur avec la garniture. »

a Enfin Shakspeare institue pour exécuteurs testamentaires son gendre John Hall et sa fille Suzanne. Hall, auquel Shakspeare avait marié sa fille bienaimée, était un médecin qui devint célèbre dans la suite et qui publia une espèce de Clinique^ longtemps estimée, où, dans mille cas de pratique énumérés et décrits par lui, on ne chercherait aujourd'hui qu'un seul cas, dont malheureusement il ne parle pas, la maladie de son beau-père Shakspeare. Mais souvent rhomme de génie n'est pas deviné par les siens; et souvent aussi l'homme qui écrit ne se doute pas de * quoi la postérité serait curieuse.

(( Milton, quelques années après, lui fit en vers cette immortelle épitaphe :

« Quel besoin a mon Shakspeare, pour ses os véné- « rés, de pierres entassées par le travail des siècles? (( Quel besoin que ses saintes reliques soient cachées « sous une pyramide qui monte jusqu'aux cieux? « Fils chéri de la mémoire, grand héritier de la « renommée, que t'importent ces fables témoignages « de ton nom? Toi-même, dans notre admiration et « dans notre stupeur, tu t'es bâti un monument de « longue vie, tandis qu'à la honte de l'art qui trace vaille lentement tes vers coulaient faciles, et que M chacun, dans les pages de ton livre sans prix,

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« recueillait avec une impression profonde ces vers « inspirés. Alors toi, dans Tétourdissement dont tu « frappais notre imagination , tu nous as rendus « marbre par trop d'effort pour concevoir; et, ainsi « enseveli, tu reposes dans une telle pompe, que les <( rois, pour un tombeau semblable, ambitionneraient <( de mourir ! »

Voilà le sentiment que le premier poète épique de la Grande-Bretagne ne craignait pas de vouer en versa celui qu'il appelait mon Shakspeare ! Voilà ces mêmes vers retrouvés , traduits et avoués en prose par un des premiers littérateurs de la France ! Que veut-on de plus? La postérité emprunte des voix immortelles quand elle veut immortaliser un enfant de la terre.

De tels juges consacrent à jamais un nom.

Il eut de grands défauts de goût , sans doute ; mais il est aisé de voir que ces défauts furent des complaisances forcées à son rustique parterre, et que quand il écrivait pour lui-même ou pour la cour, ou pour son ami lord Southampton , toute cette popularité disparaissait, et que s'il y avait quelque chose à lui reprocher, c'était au contraire le raffinement par trop précieux de son génie trop italianisé. Que l'on se mette à la place de ce grand homme obligé, le jour, d'écrire ses pièces pour un auditoire de matelots dans une auberge de faubourg, et , le soir, des vers courtisans pour les personnages

les plus délicats d'une cour infectée d'italianisme.

Et cependant il n'était point courtisan de caractère. Son esprit fut trop viril pour plier sous la fortune. Il fut plutôt un peu licencieux dans sa première jeunesse et fit quelques légères injures à la fidélité conjugale. Sa femme, fille d'un fermier des environs de Stratford-sur-Avon, était plus âgée que lui ; il l'oublia quelquefois, il ne l'abandonna jamais. Il amassa sou par sou nue assez jolie fortune indépendante qu'il lui rapportait à la fin de chaque année, et dont il accrut la maison et le petit domaine de sa famille. Il se retira dès qu'il le put, pour jouir auprès de sa femme et de ses enfants du loisir paisible et honoré qu'il avait glorieusement acquis par ses travaux. Il eut quelques légèretés , pas un vice ; il fut jeune , jamais débauché. Sa famille et ses concitoyens le pleurèrent, et le mûrier qu'il avait planté ombragea sa tombe.

. Heureux les hommes qui vivent et meurent ainsi sûrs de leur vie par l'estime et l'affection de leurs concitoyens, sûrs de leur mémoire par leurs œuvres!

Son œuvre à lui fut mêlée , nous en avons dit les raisons ; mais l'homme fut immense, et, tout pesé, il y en eut de plus parfait ; y en a-t-il eu de plus grand ?

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