LES PIÈGES MÊLÉES OU COMIQUES
MACBETH
Shakspeare est avant tout un honnête homme. C'est ce qu'il est impossible de méconnaître quand on a été» forcé, comme je le fais en ce moment, de lire ou de relire tout ce qu'il a écrit. Le goût sort quelquefois scandalisé de quelques passages de ces lectures, la morale en sort toujours édifiée. On y sent une conviction de vertu, une intimité de bonne pensée, une verve d'honnêteté et d'honneur qui attestent le fond de l'homme de bien, on peut même dire du bon chrétien. C'est une chose très-remarquable que le paganisme tragique des drames modernes disparaît avec Shakspeare, et que si ces drames sont criminels dans leurs résultats, leur logique est toujours et inflexiblement évangélique. Macbeth^ ce grand drame de l'ambitieux séduit par l'âmouf de lady Macbeth, sa
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femme, est sans pitié, mais non pas sans scrupule. C'est le remords du crime à commettre et du crime commis qui en fait l'horreur. On y plaint le meurtrier presque autant que la victime. Son vrai nom, c'est le crime, le remords et l'expiation. Lady Macbeth, elle seule, semble au-dessus de toute honnêteté, mais elle devient folle et meurt avant la catastrophe expiatoire de son mari. Son intrépide scélératesse, qui n'a pu conseiller et supporter les crimes, ne peut accepter la punition. Tous les grands forfaits, dans Shakspeare, sont inspirés par des femmes perverses. L'homme exécute, mais il ne conçoit pas. L'être de sensations est plus immoral que l'être de volonté. L'esprit de la femme s'approche plus facilement du crime que la main de l'homme ne s'approche de sa victime. En commettant le meurtre, on sent qu'il obéit à une puissance de perversité supérieure à luimême. Cette puissance de perversité, c'est l'imagination ardente de la femme. Voyez lady Macbeth.
Son mari est, au commencement de sa vie, un brave homme, bon serviteur du roi d'Ecosse, Duncao. Duncan l'aime et le récompense de ses services avec empressement. Il fait plus, il l'honore; il vient se
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confier à lui dans son château, avec un petit nombre de courtisans et de pages.
Ici commence le drame terrible et inattendu que rhistoire d'Ecosse n'a développé qu'en seize ans, mais que le génie impatient de Shakspeare concentre en une seule nuit, sous la pression de cette femme altérée de pouvoir qu'on appelle lady Macbeth.
Mais d'abord, il faut que l'intervention des sorcières, crédulité locale des Écossais, ait prédisposé l'esprit loyal alors de Macbeth, le comte écossais, aux vagues pensées (l'ambition illimitée, qui lui font apparaître la couronne même d'Ecosse pour récompense de son héroïsme.
La pièce commence là. Macbeth, innocent encore, voyage avec son ami et allié Banque, la nuit, à travers les bruyères d'Ecosse. Leurs chevaux, effarouchés, reculent et se cabrent devant l'apparition de trois sorcières, émules des trois Parques de l'antique paganisme, qui n'est jamais bien mort dans les traditions des nouveaux convertis.
« Allons, Paddock, dit une des sorcières, appelée Naule, le beau est affreux, et l'affreux pour nous est le beau. Allons, planons à travers le brouillard infect et l'air livide. »
Le spectateur est averti que quelque chose de surnaturel va se passer dans la pièce.
. A la scène suivante, on vient annoncer au bon roi
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d'Ecosse, Duncan, que le comte de Cawdor Ta trahi en introduisant les Norvégiens dans ses États, mais que le traître vient de tomber sous les coups de Macbeth. Le roi donne à Macbeth le château, le titre et les domaines de Cawdor.
« Ce que Cawdor a déloyalement perdu, le noble Macbeth Ta loyalement gagné. »
Le roi s'éloigne.
Les sorcières, évoquées par un coup de tonnerre, reparaissent dans la bruyère. Elles chantent, en formant le cercle magique, des mots sans suite de leur langue. Macbeth et son ami Banquo chevauchent dans la nuit, revenant de la bataille.
MACBETH
Je n'ai jamais vu un jour si beau et si sombre.
BANQUO
A quelle distance sommes-nous de Fores? Quelles sont ces créatures si desséchées et si étranges dans leur accoutrement, qui ne ressemblent pas aux habitants de la terre, et pourtant sont sur la terre? Vivezvous ? Étes-vous quelque chose qu'un homme puisse questionner? On dirait que vous me comprenez, à voir chacune de vous placer son doigt tranchant sur ses lèvres de parchemin... Vous devez être femmes.
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Et pourtant vos barbes m'empêchent de croire que vous Têtes.
MACBETH
Parlez, si vous pouvez... Qui êtes-vous?
PREMIERE SORCIERE
Salut, Macbeth I salut à toi, thane de Glamis !
DEUXIÈME SORCIÈRE
Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Cawdor!
TROISIÈME SORCIÈRE
Salut, Macbeth qui seras roi !
BANQUO
Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous craindre des choses qui sonnent si bien? (aux sorcières.) Au uom de la vérité, êtes-vous fantastiques, ou êtes-vous vraiment ce qu'extérieurement vous paraissez ? Vous saluez mon noble com- , pagnon de ses titres présents et de la haute prédiction d'une noble puissance et d'un avenir royal, si bien qu'il en semble ravi. A moi vous ne parlez pas. Si vous pouvez voir dans les semences du temps et dire quelle graine grandira et quelle ne grandira pas, parlez-moi donc, à moi qui ne mendie et ne redoute ni vos faveurs ni votre haine.
:;0 SIIAKSPEARE.
PREMIERE SORCIERE
DEUXIEME SORCIERE
TROISIEME SORCIERE
Salut !
Salut!
Salut !
PRE3IIÈRE SORCIÈRE.
Moindre que Macbeth, et plus grand.
DEUXIEME SORCIERE
Pas si heureux, pourtant bien plus heureux !
TROISIÈME SORCIÈRE
Tu engendreras des rois, sans être roi toi-même ; donc, salut, Macbeth et Banquo !
PREMIÈRE SORCIÈRE
Banquo et Macbeth, salut!
MACBETH
Demeurez, oracles imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je le sais, je suis thane de Glamis, mais comment de Cawdor? Le thane de Cawdor vit, gentilhomme prospère ; et, quant à être roi, cela n'est pas plus dans l'horizon de ma croyance
que d'être thane de Cawdor. Dites de qui vous tenez cet étrange renseignement, ou pourquoi sur cette bruyère désolée vous barrez notre chemin de ces prophétiques saints. Parlez, je vous l'ordonne. (Les
sorcières s'évanouissent.)
BANQUO
La terre a comme Teau des bulles d'air, et cellesci en sont : où se sont-elles évanouies?
MACBETH
Dans l'air : et ce qui semblait avoir un corps s'est fondu comme un souffle dans le vent... Que ne sontelles restées !
BANQUO
Les êtres dont nous parlons étaient-ils ici vraiment, ou avons-nous mangé de cette racine insensée qui fait la raison prisonnière?
MACBETH
Vos enfants seront rois!
BANQUO
Vous serez roi !
MACBETH
Et thane de Cawdor aussi; ne l'ont-elles pas dit?
BANQUO
En propres termes, avec le même accent... Qui va là?
Dans la scène suivante , les courtisans de Duncan arrêtent les deux guerriers. Us annoncent à Macbeth que le roi lui a donné le titre de comte de Cawdor.
(( Les honneurs nouveaux le revêtent comme des habits neufs ! » s'écrie Banque; « ils n'adhéreront à leur moule qu'avec l'usage et le temps ! w
Macbeth, innocent et étonné, lui répond :
u Si la fortune veut me couronner, eh bien 1 elle peut aussi me couronner sans que je m'en mêle ! Advienne que pourra! le temps et l'occasion passent à travers la plus sombre journée ! »
La scène suivante est au château de Macbeth. Le roi y entre et comble ce brave de sa reconnaissance.
(( Étoiles de la nuit, éteignez vos feux ! » dit tout bas Macbeth, a Qu'aucune lumière ne voie mes sombres et profonds désirs ! Que l'œil se ferme sur le geste I Et pourtant, puîssé-je voir accomplir l'événement dont le regard s'effraye! »
MACBETH, 243
Le roi se retire dans Tintérieur du château pour se reposer.
Lady Macbeth entre un papier à la main dans une salle du château d'Inverness. Elle lit à demi-voix la lettre de son mari, qui lui raconte la prédiction des sorcières et surtout ce mot équivoque : Tu seras roi!
« Ah ! je me défie de ton caractère ! » se'dit lady Macbeth, « tu seras tout ce qu'on t*a promis. Mais ta nature est trop pleine du lait de la tendresse humaine : tu ne voudrais pas tricher, mais tu voudrais mal gagner. Et moi, je te crie : « Fais ceci pour me <( posséder! accours ici, et que je verse mon énergie « dans ton oreille ! )>
c< Le corbeau lui-même s'est enroué à croasser l'arrivée du roi Duncan sous mes créneaux. Venez! venez! venez! esprits qui escortez les pensées de mort ! Désexez-moi, et, du crâne au talon, remplissez-moi toute de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, fermez en moi tout accès» tout passage au remords ; qu'aucun retour compatissant de la nature n'ébranle ma volonté farouche et ne mette le holà entre elle et l'exécution ! Venez à mes mamelles de femme, et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, quel que soit le lieu où, invisibles substances, vous aidiez aux méchancetés de la nature. Viens, nuit épaisse, et enveloppe-toi de la plus som-
bre fumée de Tenfer : que mon couteau aigu ne voie pas la blessure qu'il va faire ; et que le ciel ne puisse pas m' apercevoir à travers le drap des ténèbres, et me crier : Arrête ! arrête ! »
Bntre MACBETH.
LADY MACBETIT9 continuant.
Grand Glamis! Digne Cawdor! plus grand que tout cela par le salut futur ! Ta lettre m'a transportée au delà de ce présent ignorant, et je ne vis plus que dans l'avenir.
3IACBETH.
Cher amour, Duncan arrive ici ce soir.
LADY MACBETH
î Et quand repart-il ? •
j MACBETH.
j Demain !... c'est son intention.
LADY MACBETH
Oh ! jamais le soleil ne verra ce demain ! Votre visage, mon thane, est comme un livre où les hommes peuvent lire d'étranges choses... Pour tromper Je monde, paraissez comme le monde : ayez la cordialité dans le regard, dans le geste, dans la voix ;
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ayez Taîr de la fleur innocente, mais soyez le serpent qu'elle couvre. Il faut pourvoir à celui qui va venir; c'est moi que vous chargerez de dépêcher la grande affaire de cette nuit qui, pour toutes les nuits et tous les jours à venir, nous assurera une souveraineté exclusive et l'empire absolu.
MACBETH
Nous en reparlerons.
LADY MACBETH
Ayez seulement le front serein : il faut toujours craindre de changer de visage. Pour le reste, laissezmoi faire. (lU sortent.)