‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 4 sur 46 · MERCUTIO · texte numérisé non relu

MERCUTIO

Oh! je le vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu'une agate à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont fa^its de longues pattes de faucheux; la capote, d'ailes de sauterelles; les rênes, de la plus fine (oile d'araignée; les harnais, d'humides rayons de lune. Son fouet, fait d'un os de grillon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié qu'une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt paresseux d'une servante. Son chariot est une noisette vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. C'est dans cet apparat qu'elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors

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rêvent d'anfwmr, sur les genoux des courtisans qui rêvent aussitôt de courtoisie, sur les doigts des gens de loi qui aussitôt rêvent d'honoraires, sur les lèvres des dames qui rôveftft de baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mab les crible souvent d'ampoules, irritée de ce que leur baleine est gâtée par quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d'un sollicrtenr, et vite il rêve qu'il flaire une place; tantôt elle vient avec la queue d'un cochon de la dîme chatouiller la narine d'un curé endormi, et vite il rêve d'un autre bénéfice; tantôt elle passe sur le cou d'un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d'embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de ^tambours battant à son oreille; sur quoi îl tr^saille, s'éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. C'est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière de& chevaux et dans les poils emmêlés durcit les noeuds magiques qu'on ne peut démêler sans encourir de grands mailbeurs. C'est le cauchemar des jeunes filles qui, etc. (L'impudeur des images force ici la plume à «'arrêter avec dégoût.)

« Entrons, » dit Benvolio, « le souper est fini, nous arriverons trop tard !

« — Trop tôt, j'en ai peur, dit Bornéo, mon âme pressent qu'une cruelle catastrophe encore suspendue à mon étoile aura -pour date funeirte cette niiit de fête ^t terminera par une mort prématurée laanisérable sBxistence <30rttetiue dans mon smn.; ornais que celui

qui est le pilote de ma destinée dirige ma voile. — En avant, joyeux amis!

« — Battez, tambours ! » s'écrie joyeusement BenvoUoen entrant dans le palais.

Une scène triviale entre les valets et les servantes, autour des bul&ts, amuse le peuple.

Le vieux Gapulet entre tout joyeux dans la salle suivi de Juliette, de sa nourrice, de Tybalt, son jeune parent, et enfin de Roméo et de ses amis masqués.

« Soyez les bienvenus, seigneurs, » leur dit Gapulet, « celles de ces demoiselles qui n'ont pas de cors aux pieds vont vous donner de l'exercice. AUons., musiciens, jouez de vos instruments! ?>

Le bal commence; le mélancolique Roméo n'y prend point part.

« Quelle est cette jeune dame qui pare la main de ce cavalier là-bas? )>• demande- 1- il à un valet.

« — Je ne sais pas, seigneur!

« — Oh! Elle apprend aux flambeaux à illuminer, » continue-'t-il dans son extase. « Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche joyau à Toreille d'un Éthiopien. Beauté trop précieuse pour qu'elle soit jamais la possession d'un mortel, trop céleste pour la ,terre ! fTellerla colombe

de neige au milieu cVun troupeau de corneilles, telle apparaît cette jeune dame entre toutes ses compagnes. Cette danse finie, j'épierai la place où elle se tient, et je donnerai à ma main rude le bonhe«r de toucher la sienne ! Mon cœur a-t-îl jamais aimé jusqu'ici? Dites-le, mes yeux. Non, car jusqu'à ce soir je n'avais jamais vu la vraie beauté. »

Tybalt, qui a entendu ces exclamations involonlontaires et passionnées, désignant Roméo :

« Je reconnais cette voix, » dit-il à un page, « ce doit être un Montagne. Ya me chercher ma rapière! Quoi! le misérable ose venir ici couvert d'un masque grotesque narguer et insulter notre fête? Oh! par l'antique honneur de ma race, je ne crois pas qu'il y ait péché à l'étendre mort! — Ce doit être Roméo, » dit un des Capulet. « — C'est lui, c'est ce misérable Roméo, » affirme Tybalt.

Le vieux Capulet intervient et calme par de bonnes paroles J' indignation de ses partisans.

« Ne lui dites rien, » recommande-t-il à Tybalt, « il a les manières du plus courtois gentilhomme , et à vrai dire Yérone est fière de lui comme d'un jeune homme vertueux et bien élevé; je ne voudrais pas pour toutes les richesses de cette ville qu'ici, dans ma maison, il lui fût fait une avanie. »

Tybalt, mécontent de Tindiilgence du vieux Capulet, son oncle, se retire en grommelant et en se promettant vengeance.

Roméo s'avance et prend la main de Juliette :

((Si j'ai profané avec mon indigne main cette châsse sacrée , je suis prêt à une douce pénitence. Permettez à mes lèvres, comme à deux pèlerins rougissants, d'effacer ce sacrilège par un tendre baiser. »

JULIETTE

Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main qui n'a fait preuve jusqu'ici que d'une respectueuse dévotion : les saintes elles-mêmes ont des mains qui peuvent toucher les mains des pèlerins , et cet attouchement est un pieux baiser.

ROMÉO

Les saintes n' ont-elles pas des lèvres, et les pèlerins aussi?

JULIETTE

Oui, des lèvres vouées à la prière.

ROMÉO

Oh! alors, chère sainte, que les lèvres fassent ce que font le^ mains; les miennes te prient, exauce-les, de peur que leur foi ne se change en désespoir.

SIIAKSPEAIU:.

JULIETTE

Les saintes restent immobiles tout en exauçant les^ prières.

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