‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 131 sur 139 · Gervinus, Shakspeare, 4 theile. Leipzig · texte numérisé non relu

Gervinus, Shakspeare, 4 theile. Leipzig

de toutes ces doctrines, c’est que chacun de ceux qui les expriment , au lied d’étudier simplement le texte du poète, veut l’interpréter dans les moindres détails, en deviner les intentions secrètes, et , une fois entré dans ce domaine des conjectures où il n’est éclairé que par ses lumières personnelles , substitue de bonne foi ses propres idées à celles de l’auteur. C’est ainsi que Shakspeare se transforme , suivant le point de vue du critique , et cesse d’être lui-même pour ressembler à celui qui le juge. Il devient panthéiste avec les uns, spiritualiste avec les autres, politique avec un troisième, et avec tous philosophe , car il n’y a pas de critique allemand qui n’applique la philosophie à la littérature.

Au milieu de ce conflit d’opinions opposées qui font faire de grands progrès à la science , suscitent des travaux philosophiques de premier ordre , et, en intéressant tous les esprits à cette grande question, finiront par la résoudre , il serait difficile de prendre parti , si l’on ne pouvait rester en dehors de ces nombreux systèmes, pour s’en tenir à une étude littéraire, la seule qui , après tout , soit digne d’un grand poète.

Commençons par reconnaître que cette étude manquerait de ses éléments principaux si la critique allemande ne les lui avait fournis. Quoi qu’on fasse, il faut prendre pour point de départ de tout travail sur Shakspeare la révolution qu’ont opérée dans les esprits, à propos de ses œuvres, Lessing, Herderet Goethe; et quelques reproches que l’on puisse faire à leurs successeurs, il n’en est pas moins vrai que leurs nombreux et remarquables travaux nous apportent sur le poète, sur son temps, sur les sources de ses pièces et sur le fond de ses œuvres, une foule de notions curieuses que nous ne pos-

séderions pas sans eux. Mais cette admirable érudition des Allemands et cette profondeur avec laquelle ils creusent les sujets qu’ils étudient ne les empêchent point de commettre en général deux erreurs capitales lorsqu’ils jugent Shakspeare.

La première , c’est de le croire parfait , de le placer sur la même ligne que les plus purs génies de la Grèce , et de le comparer volontiers à Homère. Entre le poète grec et Shakspeare il y a toute la distance qui sépare l’antiquité des temps modernes. L’œuvre que composait à une époque de renaissance littéraire et d’agitation politique, au lendemain du moyen âge , quand aucun genre n’était encore clairement défini, quand tant d’esprits divers cherchaient leur voie au milieu des incertitudes de toute société qui se forme, un Anglo-Saxon à demi lettré ne pouvait ressembler aux chants harmonieux d’un rhapsode qui a été l’interprète naturel des sentiments simples et des traditions voisines de leur source d’un peuple jeune et poétique. Le mérite le plus apparent de l'Iliade, la simplicité continue et l’admirable conformité du style avec la pensée, est précisément, de tous les mérites, celui qui manque le plus au théâtre de Shakspeare. On y trouve de l’éloquence , de la passion , de l’inspiration et une fécondité inépuisable, mais des traces d’emphase et des disparates de ton que le goût des Grecs n’aurait jamais supportées. Quoiqu’on ait beaucoup exagéré autrefois les défauts de Shakspeare , il ne faut pas aujourd’hui, sous prétexte de lui rendre justice, prétendre qu’il en est exempt. On s’aperçoit souvent que ses expressions hâtives et ses phrases surchargées de métaphores, entre lesquelles il n’a pas fait un choix, ne rendent pas exactement l’idée qu’il veut exprimer, la dépassent ou l'obs-

curcissent. En même temps, avec une hardiesse qui vient de la fougue de l’esprit et peut-être de la rapidité de la composition, il rapproche des termes ou des pensées dont nous ne saisissons pas les rapports et qui , en effet, se heurtent au lieu de se fondre. Le style d’Homère coule comme un flot pur à travers lequel nous apercevons le fond tranquille sur lequel il passe , tandis que le style de Shakspeare roule , comme un torrent , des eaux tumultueuses, mais dont le bruit nous étourdit quelquefois, et dont la surface, de temps en temps troublée, ne laisse pas voir toujours la profondeur.

La manière même dont il conçoit les sujets ne diffère pas moins de celle des Grecs que la forme sous laquelle il les présente. Il cherche les contrastes et il tire un merveilleux parti de l’opposition du crime et de la vertu, du beau et du laid, du tragique et du comique. 11 produit ainsi des effets puissants, mais d’une nature toute moderne et que les anciens évitaient autant qu’il les aime. Il ne craint' pas de peindre des monstres et il s'en sert pour mettre en relief les héros. Homère n’admet pas de monstres parmi les personnages qu’il fait agir, parce qu’au lieu de représenter, comme Shakspeare , toutes les scènes de la réalité sans exception et toutes les manifestations de la vie, il ne choisit généralement que les caractères et les situations héroïques pour en faire l’objet de ses peintures. Les sculpteurs du moyen âge ont traité les sujets les plus variés , les plus hideux aussi bien que les plus nobles, et ils ont reproduit avec la pierre ou le marbre la diversité infinie des poses que le corps humain peut prendre. Shakspeare suit les mêmes traditions qu’eux. Homère, au contraire, ressemble aux sculpteurs grecs, si réservés dans le choix

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