SMELLEY A PISE ET A CASA MAGNI
nature et de j'avenir, Rousseau. Frappé par la pompe étrange qui accompagne le char mystérieux, portant uneformeplusmy3térieuseencore,lepoète interroge, et une voix lui répond : la vie ! Cette voix, c'est celle de Rousseau, que le poète, dans la plus fantastique et la plus dantesque apparition, reconnaît dans une vieille racine étrangement tordue sur le flanc de la colline. Nulle part, Shelley n'a su mêler avec un art plus saisissant et plus pathétique les créations fantastiques de son imagination avec les formes réelles qu'il a sous les yeux, et qui s'incorporent avec sa rêverie. La forme elle-même est dantesque :
«0 ciel, aie pitié de moi pour une telle misère : ce que j'avais pensé n'être qu'une vieille racine, poussant étrangement tordue au flanc de la colline, était en vérité un de ceux de cette foule abusée, et l'herbe qui me semblait pendre si longue et si blanche n'était que sa chevelure décolorée, et les trous qu'efle cherchait vainement à cacher étaient ou avaient été des yeux. »
Puis voici tour ù tour, défilant sous le regard du poète. Napoléon, Voltaire, Frédéric, Catherine etLécpold, Platon, Alexandre et son maître Aristote, Racon, tout le torrent des âges et des hommes, tous les contrastes, toutes les contradictions, toutes les énigmes de la vie. Comment Shelley aurait-il expliqué ces contradictions, résolu ces énigmes, nous ne pouvons que le deviner d'après les révélations de ses autres poèmes. La vision s'interrompt sur cette interrogation terrible qui résume tous les doutes, toutes les recherches, toutes les aspirations de Shelley : « Alors !
qii' est-ce que la vie ? » La mort devait bientôt lui répondre en lui ouvrant ses horizons infinis de paix et d'immortalité.
Il semble qu'il en avait alors comme un pressentiment distinct quand il écrivait ces strophes poignantes (1822) :
« Quand la lampe est brisée, la lumière gît morte dans la poussière ; quand le nuage est dissipé, la gloire de l'arc-en-ciel s'évanouit ; quand le luth est brisé, ses douces notes sont bientôt oubliées. »
Vers la fin de juin 1822, arrivait enfin l'ami, l'hôte si longtemps attendu, Hunt avec toute sa famille, sa femme et sept enfants. Des appartements lui avaient été préparés par les soins de Shelley dans le palais de Byron à Pise. Shelley n'eut pas plus tôt appris l'arrivée de son ami à Livourne, qu'il monta avec Williams sur l'Ariel, nouvellement radoubé pour entrer en bon style, comme il disait, dans le port de Livourne. Le fils aîné de Hunt, Thornton Hunt, dans les souvenirs si intéressants qu'il a laissés de Shelley \ nous raconte avec quelle profonde et tendre émotion les deux amis se retrouvèrent en Italie.
Quelques années s'écoulèrent entre la nuit où je vis Shelley empaqueter ses pistolets (qu'il me permit d'examiner à mon aise) au moment de son départ d'Angleterre et celui, où après notre arrivée en Italie, je fus averti de sa présence par le son aigu de sa voix, quand il se précipita dans les bras de mon père, avec une impétuosité' et une ardeur inimaginables à quiconque n'a pas connu l'intensité de ses sentiments et la profondeur de son af-
i. The Atlantic Monthley, février 1863.
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fection pour son ami. 11 me semble encore l'entendre crier : « Quel plaisir inexprimable! Vous nepouvez vous imaginer quel bonheur inexprimable c'est pour moi! »
Il essaya cependant d'exprimer ce bonheur dans une pièce de vers, les derniers qu'il ait composés, et qui malheureusement ne nous ont pas été conservés. Il accompagna Hunt à Pise, afin de l'installer dans le palais de Byron, et de terminer avec lui les arrangements relatifs au Libéral. Byron, dans l'intervalle, s'était laissé persuader par ses amis d'Angleterre, et surtout par Moore, que la publication projetée porterait préjudice à sa renommée et à ses intérêts; ce n'était qu'à son corps défendant qu'il entrait dans une société « qui, disait Moore, frisait de si près la banqueroute. » Shelley le trouva donc assez disposé à battre en retraite; il en fut vivement affecté; il sentait bien au fond que Byron estimait trop cavalièrement le caractère et le talent de Hunt pour qu'il pût s'établir entre eux une sérieuse entente d'intérêts et de vues ; comme il ne lui avait pas pardonné sa conduite à l'égard de Glaire, il ne put lui pardonner maintenant de ne pas partager sa générosité à l'égard de son ami.
Les choses en seraient venues au pis entre Byron et lui, s'il n'avait pas tenu à ménager Byron dans l'intérêt de Hunt lui-même.
Ces blessures de l'amitié, auxquelles Shelley était si sensible, attristèrent profondément ses derniers jours. Il règne dans ses derniers billets de Pise et de Livourne une mélancolie navrante, qui est comme
l'avant-coureur de la catastrophe finale. Le 4 juillet, il écrit de Pise à Jane Williams :
Vous verrez probablement Williams avant que je puisse me débarrasser des affaires qui me retiennent ici. Je retourne ce soir à Livourne, et je le presserai de profiter du premier vent favorable pour partir sans m'attendre. Privé que je suis de tout plaisir, j'aurai au moins celui de contribuer à votre bonheur, et de ne vous laisser d'autre sujet de regret que l'absence d'un homme qui ne vaut pas qu'on le regrette. J'ai peur que vous ne soyez solitaire et mélancolique à la villa Magni, et dans les intervalles que me laisse la très grande, très sérieuse détresse avec laquelle je suis forcé de sympathiser ici, je me figure à moi-même le visage qui a été pour moi la source de tant de consolations, obscurci par le voile du chagrin... Qu'elles ont passé vite, et qu'elles reviennent lentement pour passer encore aussi vite, ces heures pendant lesquelles nous avons vécu ensemble dans une si heureuse intimité ! Adieu, ma très chère amie; je ne vous écris ces lignes que pour le plaisir de tracer quelque chose qui rencontrera vos yeux. Mary vous dira les nouvelles.
• Pise, 4 juillet 1822.
Ma très chère Mary,
Les affaires à l'égard du pauvre Hunt sont dans la plus mauvaise situation possible. J'ai trouvé Marianne dans un état de santé désespéré, et à notre arrivée à Pise, j'ai mandé Vaccà. Il pense que son cas est sans remède, et que cela, tout en traînant, doit finir fatalement... Cette consultation a éteint la dernière étincelle des esprits du pauvre Hunt, déjà bien bas auparavant. Lord Byron est en ce moment sur le point de quitter la Toscane. Les Gamba ont été exilés, et il a déclaré son intention de suivre leur fortune .. Trelawnj^ est ici sans instructions, triste et désappointé. Mais ce qu'il y a de pire, c'est le sort du pauvre Hunt, à moins que l'orage actuel ne se dissipe. Quand il est